Les événements politiques de 1984 à 1988 en Nouvelle-Calédonie, ou simplement les ÉvénementsPrincipales dates de l'histoire de la Nouvelle-Calédonie. Institut de la statistique et des études économiques, sont une période de l'histoire de cette collectivité française qui fut marquée par une quasi-guerre civile voire ethnique qui opposa partisans et opposants à l'indépendance vis-à-vis de la France du territoire d'outre-mer de Nouvelle-Calédonie entre 1984 et 1988. Marquée par plusieurs morts dans les deux camps ainsi que les meurtres d'une dizaine de gendarmes, la mise en place de l'état d'urgence, une présence renforcée des forces militaires françaises et une importante couverture médiatique tant nationale qu'internationale, elle a profondément marqué l'histoire contemporaine de cet archipel de l'océan Pacifique. La violence atteint son paroxysme avec la prise d'otages d'Ouvéa en 1988. La paix civile est rétablie avec la signature des accords de Matignon le .
Contexte
La Nouvelle-Calédonie a été inscrite une première fois en 1946 sur la liste des territoires non autonomes selon l'Organisation des Nations unies, qui la considère comme non-décolonisée, mais en est retirée l'année suivante. Elle y est inscrite à nouveau en 1986..
La revendication nationaliste kanak commence à se développer à partir de la fin des années 1960. En effet, des étudiants liés au mouvement de Mai 68 en France métropolitaine reviennent en Nouvelle-Calédonie influencés par des idées de gauche. C'est le cas de Nidoïsh Naisseline qui fonde le mouvement des « Foulards rouges » en 1969, ou d'Élie Poigoune, Gabriel Moentéapo, Edmond Koataida, Déwé Gorodey et Sylvain Néa qui créent en 1971 le « Groupe 1878 » en référence à la grande révolte kanak de 1878. Si ce dernier mouvement, surtout composé de militants de la Grande Terre, fait de la restitution sans condition des terres aux clans mélanésiens l'un de ses principaux chevaux de batailleIsabelle LEBLIC, « Représentations du foncier en Nouvelle-Calédonie et identité culturelle kanak. Évolution de ces représentations liée à la revendication identitaire et aux processus de développement économique » . journées scientifiques de la Société d'écologie humaine, Perceptions et représentations de l'environnement. Aix-en-Provence, novembre 1991, . , le premier, constitué essentiellement de Mélanésiens des Îles Loyauté où la présence européenne a toujours été plus limitée, se concentre au contraire sur les questions identitaires et culturelles. En effet, pour les « Foulards rouges » : « L'identité kanak est une question de vie ou de mort »Robert BERTRAM, Bipolarisation politique de la Nouvelle-Calédonie depuis 1975, Paris, L'Harmattan, 2012, .
Cette première revendication finit par prendre forme sur l'échiquier politique vers le milieu des années 1970, avec les premiers partis politiques prenant officiellement position pour cette indépendance comme l'Union multiraciale de Yann Céléné Uregeï en ou le Parti de libération kanak (Palika) qui naît de la fusion des « Foulards rouges » et du « Groupe 1878 » en .
L'Union calédonienne, jusque-là formation autonomiste et centriste qui a dominé les institutions locales de 1953 à 1972 avec pour slogan « Deux couleurs, un seul peuple », voit pour sa part évoluer en son sein une nouvelle génération de dirigeants eux-mêmes acquis aux thèses indépendantistes. Sous la conduite de Jean-Marie Tjibaou, qui avait déjà organisé le festival Mélanésia 2000 du 2 au pour mettre en avant la culture et définir une identité kanak, il s'agit pour la plupart d'anciens séminaristes ou membres de l'enseignement catholique comme les Kanaks Éloi Machoro et Yeiwéné Yeiwéné, le Métropolitain Pierre Declercq et le métis François Burck. Ayant rallié à leur cause la vieille garde du parti, à commencer par ses fondateurs, le député et président du mouvement Rock Pidjot et son ancien meneur Maurice Lenormand, ils sont à l'origine de la décision prise lors du congrès de Bourail en de prendre officiellement parti pour l'indépendance. Jean-Marie Tjibaou, qui en est élu vice-président, en devient le nouvel homme fort, le président Rock Pidjot et le commissaire général Maurice Lenormand ne gardant qu'une autorité morale de pure forme. Les autres membres de la nouvelle génération arrivent au poste clé : Pierre Declercq est secrétaire général, Éloi Machoro est son adjoint et François Burck entre également au bureau politique.
À la fin des années 1970, la revendication s'accélère avec la création du Front indépendantiste en 1979 sous la conduite de Jean-Marie Tjibaou, comprenant les principales forces de ce camp : l'Union calédonienne représentant la ligne la plus modérée, le Palika et surtout le Front uni de libération kanak (FULK, nouveau nom de l'Union multiraciale) incarnant pour leur part la ligne la plus dure. Les non-indépendantistes (aussi appelés « loyalistes ») de leur côté se regroupent dans un parti commun d'abord appelé Rassemblement pour la Calédonie (RPC) en 1977 puis Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR) à partir de 1978, présidé par le nouveau député Jacques Lafleur. Entre les deux, la Fédération pour une nouvelle société calédonienne (FNSC) tente d'incarner une troisième voie centriste, non-indépendantiste mais autonomiste et favorable à une prise en compte de l'identité spécifique de la Nouvelle-Calédonie dans l'ensemble français.
À partir de 1981, la situation se tend sur tout le territoire. Après l'assassinat de Pierre Declercq le , des barrages et des manifestations éclatent durant un mois. Le renversement de majorité à l'Assemblée territoriale en , la FNSC rompant son alliance avec le RPCR pour former une nouvelle coalition avec le Front indépendantiste permettant à Jean-Marie Tjibaou de former le nouveau Conseil de gouvernement (l'exécutif local), provoque de nouvelles tensions Isabelle LEBLIC, « Chronologie de la Nouvelle-Calédonie ». Pour protester contre ce renversement de situation, les loyalistes descendent dans la rue et investissent l'Assemblée territoriale avant d'être repoussés par la police. Pour rétablir l'ordre et montrer au gouvernement de Paris qu'il a le soutien de la population néo-calédonienne, Jacques Lafleur démissionne le de son mandat de parlementaire et se représente à sa propre succession lors de l'élection législative partielle du 5 septembre qui se transforme en véritable plébiscite en sa faveur. En effet, l'électorat de la FNSC, mécontente de la nouvelle alliance de leur parti, se reporte en masse sur le député sortant qui est réélu avec 91,4 % des voix« Un demi-siècle de législatives en Nouvelle-Calédonie », Les Nouvelles calédoniennes, 06/06/2002].
Ensuite, tout s'accélère. Deux gendarmes sont tués en 1983 et en juillet de la même année, à Nainville-les-Roches, le nouveau ministre de l'Outre-Mer, Georges Lemoine, réunit les chefs des deux camps pour négocier un nouveau statut. Les indépendantistes croient alors obtenir que seuls les Kanaks, soit environ sur les 127 000 que comptait alors la Nouvelle-Calédonie, voteraient lors du référendum d'autodétermination prévu pour 1989, tout en reconnaissant les descendants de colons comme des « victimes de l'histoire ». Le RPCR s'insurge contre cette promesse, refuse de signer la déclaration finale de la rencontre par laquelle « nous (les Calédoniens d'origine européenne) serions "acceptés" nous, Calédoniens, parce que victimes de l'histoire ». Jacques Lafleur s'en prend au « statut évolutif et de transition » proposé par le gouvernement Mauroy en exprimant à la tribune de l'Assemblée nationale ses craintes que ce régime cache une indépendance déguisée : « Transition, peut-être, vers un nouveau système électoral baptisé démocratique, où la minorité devient majorité par un savant découpage géographique et la manipulation politique ». D'un autre côte, Jean-Marie Tjibaou et les indépendantistes souhaitent que cette limitation du corps électoral soit acquise, et de préférence avant les prochaines échéances électorales de 1984 où le RPCR était pressenti pour obtenir une importante victoire. Comme le nouveau statut mis en place par le ministre Georges Lemoine ne lui donne pas satisfaction, il décide alors de changer de stratégie.
Tout d'abord, sous la conduite de Yann Céléné Uregeï, des liens sont tissés avec la Libye de Mouammar Kadhafi. En juillet et , il se rend à Tripoli avec Éloi Machoro, secrétaire général de l'UC, puis organise en septembre de la même année l'envoi de 17 jeunes militants indépendantistes pour recevoir une formation militaire d'un mois dans un complexe de la capitale libyenne Richard LEITNER, Peter Leitner (eds) Unheeded Warnings: The Lost Reports of The Congressional Task Force on Terrorism and Unconventional Warfare, Volume 2: The Perpetrators and the Middle East. Crossbow Books, Washington, DC, 2007 . .
Le , le dirigeant nationaliste kanak dissout le Front indépendantiste, réunit la quasi-totalité des indépendantistes derrière lui au sein du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) et appelle à boycotter les élections territoriales du pour protester contre le statut Lemoine qui, selon eux, ne va pas assez vers leur objectif d'émancipation du peuple kanak. Si Tjibaou, son bras droit Yeiwéné Yeiwéné ou encore le Parti socialiste calédonien (PSC) incarnent toujours la ligne la plus modérée, ils décident ainsi de se rapprocher de la tendance la plus radicale et la plus à gauche, partisane d'une accession à l'indépendance par la lutte armée, représentée par le Palika et le FULK mais aussi désormais par Éloi Machoro au sein de l'UC ainsi que par le syndicat Union syndicale des travailleurs kanaks et des exploités (USTKE).
Déroulement
Ce changement de stratégie du camp indépendantiste marque le début de quatre années de conflits politiques et ethniques, de guerre civile et d'insurrection nationaliste, ce qui est appelé « Les Événements ». Plusieurs phases apparaissent dans le déroulement de la période. Il s'agit tout d'abord d'affrontements camp contre camp qui aboutissent à un premier compromis avec le statut Fabius-Pisani de 1984 à 1986, suivi d'une phase de durcissement de la politique du gouvernement français contre les indépendantistes qui cherchent alors des soutiens sur la scène internationale de 1986 à 1988, pour se terminer par l'apogée de la violence qui pousse finalement les dirigeants politiques à mettre en place une solution pacifiée entre 1988 et 1989.
Du boycott au statut Fabius-Pisani (novembre 1984-mars 1986)
Boycott et institutions parallèles (novembre-décembre 1984)