Enheduana (mais, aussi Enheduanna, en sumérien En-hedu-ana, généralement traduit par « La grande prêtresse est l'ornement du Ciel ») est une princesse de la dynastie d'Akkad qui a vécu au
Fille du roi Sargon d'Akkad, elle est installée par son père comme grande prêtresse du dieu Nanna (ou Sîn) dans la cité d'Ur, où se trouve un des principaux sanctuaires du dieu au pays de Sumer.
Elle est également reconnue par la tradition mésopotamienne postérieure à son époque comme une poétesse renommée de langue sumérienne, à laquelle étaient attribués au moins trois hymnes, dont deux en l'honneur de la déesse Inanna (ou Ishtar). Elle serait alors la plus ancienne personne à avoir produit une œuvre littéraire dont le nom et une grande partie du travail nous soient parvenus.
Cependant, les universitaires débattent toujours de l'attribution des œuvres, car il n'en existe aucun exemplaire datant de son époque. L'opinion majoritaire est que la prêtresse est bien l'autrice des trois hymnes qui lui sont traditionnellement attribués, bien qu'ils aient probablement été modifiés après sa mort. Mais certains spécialistes contestent son statut d'écrivaine, tandis qu'à l'inverse d'autres suggèrent qu'elle pourrait avoir écrit des œuvres supplémentaires.
Éléments de biographie Les sources les plus fiables sur Enheduana proviennent de l'époque où elle a vécu : au début de l'empire d'Akkad. Ce sont principalement des sceaux-cylindres de ses serviteurs et un disque en albâtre sur lequel elle est représentée, avec une dédicace à son nom. D'autres informations peuvent être glanées dans les hymnes qui lui sont attribués. Mais, comme ces derniers ne sont pas nécessairement de sa main ou de celle de ses contemporains, il est impossible de prouver leur fiabilité pour reconstituer sa biographie.
Une princesse d'Akkad
vignette|gauche|alt=Carte de la Basse Mésopotamie à l'époque d'Akkad, indiquant l'ancien tracé approximatif des fleuves et de la côte du golfe Persique ainsi que la localisation des villes principales. La localisation d'Akkad elle-même, incertaine, y est supposée au nord de Kish.|Localisation des sites principaux de Mésopotamie méridionale durant la période d'Akkad.
Enheduana est la fille de Sargon d'Akkad, souverain dont on situe le règne approximativement de (ou ) à / Sargon est un personnage aux origines obscures, roi de la ville d'Akkad, jusqu'alors sans importance et dont la localisation précise est encore inconnue : probablement sur le Tigre, en Mésopotamie centrale, entre les actuelles Samarra et Bagdad. Sargon parvient aux alentours de à dominer toute la Basse Mésopotamie, ce qu'aucun autre roi n'avait fait précédemment. Il unifie alors un ensemble de cités-États indépendantes, converties en provinces. Il réalise ensuite des campagnes militaires qui le portent plus loin que ses prédécesseurs : jusqu'en Syrie centrale, dans le Zagros et le pays d'Élam. C'est donc un personnage hors norme, qui acquiert le statut de figure majeure dans la Mésopotamie antique, un peu à l'image d'Alexandre le Grand pour le monde gréco-romain. Les inscriptions concernant Enheduana indiquent la filiation de celle-ci avec le souverain : elle y est présentée comme la « fille de Sargon ». Plusieurs hymnes qui lui sont attribués semblent renvoyer au contexte politique et idéologique de l'époque : Enheduana les aurait composés afin de soutenir la dynastie par la théologie.
La famille de Sargon, et donc celle d'Enheduana, peut être reconstituée par les sources de l'époque. L'épouse de Sargon est une certaine Tashlultum, qui serait alors la mère d'Enheduana (il n'y a pas d'indication que les rois d'Akkad aient été polygames, bien que la possibilité demeure). Deux des fils de Sargon, donc des frères d'Enheduana, Rimush et Manishtusu, succèdent à leur père (dans un ordre incertain) pendant une vingtaine d'années. Deux autres frères d'Enheduana sont également connus par des inscriptions : Su-Enlil et Ilaba'ish-takal. Des cinq enfants de Sargon qui sont connus, elle est donc la seule fille.
Enheduana est sans doute encore en vie au début du règne du quatrième souverain de la dynastie : son neveu Naram-Sin (fils de Manishtusu, règne vers 2261-2206 ou 2253-2198 ). Elle est peut-être impliquée dans les événements de la grande rébellion qui embrase la Basse Mésopotamie à un moment indéterminé du long règne de son neveu (au moins ). Les spécialistes de la période pensent qu'Enmenana, la grande prêtresse (là encore une princesse) nommée à Ur par Naram-Sin, est le successeur direct d'Enheduana.
Une grande prêtresse du dieu Nanna vignette|Photographie aérienne du sanctuaire du Dieu-Lune sur le site d'Ur, à la période des fouilles britanniques (1927).
À un moment indéterminé, son père (ou un de ses frères) la nomme grande prêtresse de Nanna, Dieu-Lune (Sîn en akkadien) tutélaire de la ville d'Ur. Cette fonction porte le nom sumérien en (enum en akkadien), qui n'est cependant pas attesté pour l'époque d'Enheduana. C'est la charge la plus importante au sein de la hiérarchie du clergé sumérien. Cette consécration a manifestement une visée politique : le but serait de consolider la domination du nouveau pouvoir akkadien dans le pays de Sumer, récemment conquis, en installent un membre de la famille royale dans un de ses principaux sanctuaires.
Il n'est pas certain que cette fonction existait aux périodes précédentes. Elle est peut-être créée par Sargon. Il est cependant probable que ce poste était déjà occupé par des femmes de rang royal. Il est en tout cas certain que d'autres filles de roi ont succédé à Enheduana, à commencer par sa propre petite-nièce, la fille de Naram-Sin nommée Enmenana. Sous la troisième dynastie d'Ur (d'environ à ), plusieurs princesses parviennent à leur tour à cette fonction : Ennirgalana la fille d'Ur-Namma, Ennirziana et Enurburziana filles de Shulgi, Enmahgalana fille d'Amar-Sîn, Ennirziana fille d'Ibbi-Sîn. Des princesses faites prêtresses se retrouvent également sous la dynastie amorrite de Larsa (vers ) quand Enanedu, la fille de Kudur-Mabuk, occupe à son tour cette fonction. Au , Nabonide de Babylone réactive cette tradition plusieurs siècles après sa disparition, en faisant de sa fille Ennigaldi-Nanna la grande prêtresse du Dieu-Lune.
Une inscription de ce dernier roi dit explicitement qu'il lui a alors donné ce nom pour l'occasion. De la même manière, il est probable que les grandes prêtresses des périodes antérieures, qui portent des noms similaires (débutant par en « grande prêtresse », aussi « seigneur », et terminant souvent par an « Ciel », qui peut aussi désigner le dieu An), aient reçu un nouveau nom lors de leur prise de fonction. Enheduana ne serait donc pas le nom de naissance de la princesse.
Quoi qu'il en soit, d'autres cas connus de l'époque d'Akkad (et de la troisième dynastie d'Ur) démontrent que les grandes prêtresses étaient choisies à l'issue d'une procédure oraculaire, comme c'est le cas pour les charges liturgiques supérieures.
La principale source à propos d'Enheduana comme grande prêtresse du dieu Nanna est un disque en albâtre de de diamètre et d'épaisseur, mis au jour à Ur dans le Giparu (résidence de la prêtresse de Nanna). Il porte un bas-relief, ainsi qu'une inscription au revers, en grande partie effacée, mais qui peut être reconstituée par une copie qui en a été faite sur une tablette au (si celle-ci correspond bien à cet objet).
vignette|centré|alt=Disque blanc d'albâtre sculpté d'une frange horizontale au milieu. Dans la frange, à droite, quatre personnages debout regardent à gauche. À gauche du groupe de personnages, il y a une fontaine à libations.|Le disque d'Enheduanna, albâtre, mis au jour à Ur dans le Giparu, restauré. Profondeur : , diamètre extérieur : . Penn Museum. - Philadelphie, États-Unis.
Le bas-relief est une frise centrale qui représente la prêtresse en compagnie de trois autres personnages. Le personnage le plus à gauche est un prêtre nu (peut-être celui que les textes désignent par le titre de lagar) qui verse une libation sur un support en grande partie effacé sur le disque. Enheduana est située derrière lui, vêtue d'une tunique à franges et coiffée d'un turban. Elle est suivie par deux autres figures mal préservées, sans doute des officiants assistants tenant des objets ressemblant à une sorte d'instrument de musique et à un récipient. Parfois identifié comme une ziggurat, un édifice à degrés figure à gauche de la scène. L'inscription (avec les restitutions de la tablette de copie) se traduit : . L'image et le texte fournissent donc plusieurs informations essentielles sur le rôle de la grande prêtresse du dieu Nanna : elle est considérée comme son épouse (dam) terrestre, le titre (akkadien) zirru étant employé comme épithète de son épouse divine, la déesse Ningal. La pratique de la consécration d'une grande prêtresse à Nanna suit une logique qui a pu être rapprochée de celle des mariages diplomatiques avec d'autres rois.
En revanche, rien n'indique sur le disque qu'elle a un rôle actif dans le rituel, puisque ce n'est pas elle qui accomplit la libation. Les hymnes attribuables à Enheduana et d'autres sources concernant les grandes prêtresses de Nanna des périodes postérieures indiquent qu'elles participent à des rituels. Leur prise de fonction est marquée par un rituel d'ordination, qui fonctionne comme un rite de passage, marquant leur entrée dans le sanctuaire. Les hymnes à Nanna qui évoquent Enheduana pourraient correspondre à des textes rédigés pour cette occasion. Ils mentionnent des rites de purification et une intronisation par laquelle elle devient l'épouse du dieu, incarnation terrestre de la déesse Ningal. Lorsqu’elle est en fonction, une grande prêtresse participe à la gestion et à l'entretien du sanctuaire, à des rituels courants du culte, dont ceux consacrés à la protection du roi. Les hymnes d'Enheduana indiquent qu'elle prend part à des rites de purification, qu'elle prépare et présente des offrandes alimentaires. Elle doit également participer aux principales fêtes du dieu, notamment celles appelées akiti et peut-être à des rites du type du « mariage sacré ».
Les grandes prêtresses du dieu Nanna des périodes postérieures résident dans un bâtiment du sanctuaire du dieu Nanna, appelé Giparu. Il est probable que ce soit déjà le cas pour Enheduana, un édifice existant déjà au même emplacement à son époque. Cependant, il n'a pas pu être exploré lors des fouilles, car il a connu d'importants remaniements par la suite. Il est généralement supposé que la prêtrise impose le célibat (puisque la prêtresse est une épouse du dieu), mais on sait qu'une des lointains successeurs d'Enheduana, Enanedu, avait un fils.
Il n'y a pas beaucoup d'autres sources sur Enheduana comme grande prêtresse du dieu Nanna. Elle est absente de la documentation administrative de son époque. Seuls deux sceaux-cylindres et l'impression d'un troisième sur un scellé mis au jour à Ur donnent l'identité de certains de ses serviteurs : son coiffeur Ilum-palil, son intendant/majordome Adda, ainsi qu'un scribe dont le nom ne peut pas être reconstitué en raison d'une cassure sur l'inscription. La présence d'un intendant/majordome semble indiquer qu'elle a reçu un domaine foncier qu'elle administre, comme cela est courant pour les personnes de rang royal et les détenteurs de charges de culte. Cela rapproche, là encore, son rôle de celui d'épouse d'un maître de domaine (comme le sont les reines).
La copie de l'inscription du disque d'Enheduana indique que celui-ci commémore une offrande de la prêtresse non pas au dieu Nanna, mais à Inanna-ZAZA, un aspect de la déesse Inanna qui, en dehors de ce cas, n'est connu qu'à Mari en Syrie. Cela trouve un écho dans les hymnes à Inanna attribués à Enheduana : apparemment, sa dévotion personnelle a été plus tournée vers cette déesse, considérée comme la protectrice de la dynastie d'Akkad, que vers son époux divin.