Pythéas le Massaliote (en grec ancien, ) est un astronome grec, considéré comme l'un des plus anciens explorateurs scientifiques ayant laissé une trace dans l'Histoire.
Il a effectué un voyage dans les mers du nord de l'Europe vers 325 av. notre ère, mais son récit, connu dans l'Antiquité, n'a pas survécu. Il n'est révélé que partiellement par les écrits de quelques auteurs, dont Strabon et Pline l’Ancien. C'est l'un des plus anciens auteurs antiques qui ont décrit les phénomènes polaires, les marées et le mode de vie des populations du nord de l’Europe.
Pythéas évoque l’île de Thulé. Sa description des marées est le texte le plus ancien qui associe leur cause à la Lune.
Le voyage de Pythéas Le voyage de Pythéas s'est sans doute déroulé vers 330-320 av. J.-C., quoique certains auteurs le fassent remonter aux années 350 avant notre ère. D'autres donnent son expédition comme contemporaine de celle du massaliote Euthymènes, un compatriote qui se serait dirigé vers l’Atlantique sud. Euthymènes aurait longé les côtes de l'Afrique, depuis les « Colonnes d'Hercule » jusqu'au fleuve Sénégal, mais on ignore la date de son péripleLes commentateurs modernes placent l’expédition d’Euthymènes au , tandis que d’autres, comme Jean Malye ( ), la donnent comme contemporaine de celle de Pythéas. Jehan Desanges est fondé à dire qu’il n’y a aucune raison de lier les navigations de ces deux Marseillais..
L'expédition de Pythéas a peut-être été soutenue par la cité de Massalia, alors à l’apogée de sa prospérité, mais cette hypothèse n’est étayée par aucune source antique. L’hypothèse selon laquelle Alexandre le GrandJacques Blamont, Le Chiffre et le songe, Histoire politique de la découverte, éditions Odile Jacob, 1993, 102.l'aurait envoyé explorer l'océan est plausible, puisque ce conquérant s’apprêtait à faire le tour de l’œkoumène lorsqu’il mourutFaire le tour d’une île avec ses bateaux de guerre était une manière symbolique d’en prendre possession, comme Néarque l’avait fait pour la conquête de l’Asie. Isocrate avait déjà assigné Gadès comme objectif à Philippe de Macédoine..
Les hypothèses sur le détail et les conditions de son voyage ne peuvent être que des conjectures. On a supposé, par exemple, que parti en mars, il soit rentré en octobre ou en novembre, après avoir parcouru milles marins. On a pensé que son navire était une galère mixte du , du type catascopiumAu temps de Pythéas, Marseille construisait des navires et disposait d’une flotte importante ; elle participa aux côtés du Romain Cnaeus Cornelius Scipion à la victoire de Tarragone contre les Carthaginois, en 217 , avec un bordé doublé d’un vaigrage et protégé par des préceintes pour résister aux glaces de la mer du Nord. Il est possible qu’il ait fait à la fois du cabotage et du long cours. Il a peut-être été un passager de bateaux de commerce et de pêche. En effet, aucune source antique ne le qualifie de navigateur.
Quant au but de son expédition, la seule certitude est qu’elle avait une visée scientifique. L'intérêt de Pythéas pour la mesure des latitudes est un indice en faveur d'une expédition de recherche. Sa curiosité scientifique est illustrée par un extrait de Lucien de Samosate, retranscrit par Jean Peyras dans son écrit Les Méditerranéens et l’Atlantique dans l’Antiquité : géographies et anthropologie : « La cause de mon voyage et son intention étaient l’activité de mon esprit et mon désir de choses nouvelles, ainsi que la volonté de savoir où s’arrêtait l’océan et quels étaient les hommes qui habitaient sur l’autre rive. ».
Certains historiensÉdouard Will, Claude Mossé et Paul Goukowsky, Le Monde grec et l’Orient, Tome II, Le et l’époque hellénistique, P.U.F., 1975, 168. ont imaginé que Pythéas et Euthymènes seraient partis à la recherche de matières premières. On a aussi conjecturé une rivalité commerciale entre Marseille et Carthage. Mais Pythéas désirait surtout établir une table des latitudes et
Datation Pline l'Ancien cite Timée de Tauroménion, (dont l'apogée est estimée entre 350 et 270 av. J.-C.), qui cite Pythéas. D’après Strabon, Dicéarque (dont l'apogée est estimée entre 330 et 300 environ) est en désaccord avec Pythéas..
On peut déduire de ces sources que le voyage de Pythéas aurait eu lieu, au plus tard, entre 330 et 300 Si on suppose que Timée n'a pas écrit après l'âge de vingt ans, vers 330, et que Dicéarque aurait eu besoin de temps avant d'écrire l’œuvre de sa maturité (après 300), il n'y a pas de raison de ne pas accepter la fenêtre temporelle proposée par Henry Fanshawe Tozer de 330 à 300 (A History of Ancient Geography, Cambridge University Press, 2014 152-153 Lire en ligne). Certains donnent cinq ans de plus à Timée, ramenant la date à 325. Si Pythéas n'a pas écrit avant l'âge de vingt ans, il aurait été un contemporain de Timée et de Dicéarque. Comme ils ont lu ses écrits, il les aurait produits vers le début de cette fenêtre temporelle..
Itinéraire gauche|vignette|Itinéaire hypothétique de Pythéas, selon R. Burton, R. Cavendish et B. Stonehouse.. En pointillé, routes probables. L'itinéraire de Pythéas est mal connu. Sans doute a-t-il franchi le cercle arctique. L'hypothèse d'une navigation fluviale au départ de Marseille n'est pas à écarter. Parti de MassaliaGermaine Aujac, « Astronomie et géographie scientifique dans la Grèce ancienne », 1973, Bulletin de l'Association Guillaume Budé, n° 32, 445., Pythéas rejoignit l'Atlantique, vraisemblablement après avoir franchi les colonnes d'Hercule (détroit de Gibraltar), mais certains auteurs retiennent plutôt ou n'écartent pas l'hypothèse d'un voyage fluvial jusqu'au débouché de la Gironde ou de la Loire. Son voyage se poursuivit vers l'Armorique et la Grande-Bretagne. Poussant plus au nord au large des Orcades, il atteignit une région où la nuit ne durait que deux heures. Il évoqua également l'île de Thulé, située sur le cercle polaire, ainsi qu'une zone de la mer où la navigation devient impossible, l'océan ressemblant à un « poumon marin », peut-être un mélange de glace et d'eau dans les bruines et les brumes proches de la banquise.
L'association de son nom à l'ambre, notamment par Pline l'Ancien, a conduit certains auteurs à imaginer que Pythéas, à son retour, a également exploré la mer Baltique. Les étapes de son voyage restent mal connues, même si l'hypothèse d'un second voyage en mer Baltique n'est pas à écarter. Si Pythéas est entré en mer Baltique, il a pu rencontrer le peuple des Guiones (Teutons) et découvrir les embouchures de l'Elbe et la région du Holstein. Quant à l'emplacement de Thulé, il reste de nos jours sujet à débat. Il pourrait s'agir de l'Islande, ou de l’extrémité sud de la Norvège, qu'il aurait prise pour une île. L'hypothèse qu'il s'agisse de l'île de Streymoy, principale terre émergée de l'archipel des Féroé, a également été avancée.
Œuvres Seuls deux ouvrages de Pythéas sont connus par leur titre : De l'Océan (, )L'astronome Geminos de Rhodes cite une « Description de l'Océan »., et Description ou Voyage autour de la Terre () ou Périple ()D’après Marcianus, le scholiaste d'Apollonios de Rhodes.. On a pensé que ces deux titres désignaient le même ouvrage. Il n'est pas rare en effet qu'un livre de l'Antiquité soit diffusé et cité sous plusieurs titres, parce que parfois une seule partie de l'œuvre est éditée avec un titre propre. Ces ouvrages ne nous sont pas parvenus, peut-être ont-ils disparu dans l'un des incendies de la bibliothèque d'Alexandrie. Mais des auteurs antiques nous en ont transmis des fragments ; ces extraits se réduisent à quelques citations, notamment chez Timée, Ératosthène, Hipparque, le géographe Strabon (le principal détracteur de Pythéas qu’il accuse d'affabulation..), Diodore de Sicile. (qui ne cite pas Pythéas) et Pline l'Ancien.. On peut aussi tirer profit de passages de Géminos, de Cléomède et de Polybe Polybe, Histoire générale, , livre XXXIV, , trad. Félix Bouchot, 1847..thumb|300x300px|Thulé est le nom donné entre 330 et 320 av. J.-C. par Pythéas à une île qu'il présente comme la dernière de l'archipel britannique, et qu'il est le premier à mentionner. Extrait de la carta marina.
Découvertes La relation de Pythéas abonde en observations et en indications chiffrées. Il a exploré l'Atlantique nord, un voyage exceptionnel à une époque où les colonnes d'Hercule (le détroit de Gibraltar) marquaient l'extrémité occidentale du monde civilisé. Les Carthaginois assuraient leur suprématie à Gadès et se réservaient les routes maritimes de l’Atlantique. Ils connaissaient et tenaient jalousement le détroit de Gibraltar, comme en témoigne Strabon. Les seuls documents qui pourraient attester d'explorations carthaginoises antérieures à celle de Pythéas sont des récits de voyages d'Hannon et d'Himilcon. Mais le Périple d’Hannon, roi des Carthaginois, est une fiction issue d’un manuscrit grec du publié en 1533, et dont les invraisemblances sont la marque d’un récit imaginaire. Menacés par la concurrence grecque, les Carthaginois entendaient se réserver les marchés commerciauxMaurice Euzennat, Le Périple d’Hannon, Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1994, ,562 et 579, lire en ligne. Si l'on retient l'hypothèse d'une escale à Gadès (l’actuelle Cadix), Pythéas a pu observer à l’horizon la fameuse étoile Canope, qu’Eudoxe avait repérée à la même place à Cnide, ce qui indiquait que Gadès et Cnide étaient situées à la même latitude. À Gadès, Pythéas a pu observer le phénomène des marées océaniques., inconnu en Méditerranée, et particulièrement sensible dans la région du détroit de Gibraltar. Pythéas signala le synchronisme des marées avec les phases de la Lune, comme en témoigne un auteur antique : On ignore s'il s'agit d'une découverte de Pythéas ou s'il a acquis cette connaissance auprès des riverains. Il fut en tout cas le premier à expliquer le phénomène dans ses écrits. vignette|Le St Michael's Mount pourrait être l'île d' (ou Mictis). Selon l'itinéraire le plus généralement admis, du cap Ortegal, Pythéas aurait traversé l’océan et se serait dirigé vers Ouessant en Armorique. Il évoque le commerce de l’étain, produit dans la région des Cornouailles avant son transport pour l’île d'Peut-être le St Michael's Mount., vraisemblablement le St Michael's Mount en Cornouailles. Il donne une description géographique de la Grande-Bretagne (en grec ancien Μεγάλη Βρεττανία), dont il indique la forme triangulaire et dont il estime le périmètre à stades (entre 7200 et , ordre de grandeur proche des mesurés).. En s’approchant du cercle polaire arctique, Pythéas a constaté que, conformément à la théorie, les jours étaient de plus en plus longs à mesure que l’on s’avançait vers le nord. Il a vraisemblablement observé le Soleil de minuit. : il a en effet expressément indiqué que Thulé se trouvait en un lieu où, au solstice d’été, le soleil ne se couche pas. Il évoque la récolte de l'ambre. C'est pourquoi on a pensé qu'il avait pénétré en mer Baltique. Peut-être a-t-il atteint la région comprise entre la Vistule et le Niemen. Il a dans tous les cas atteint la Frise, et plus précisément l'île Abalus, où l'ambre était produite et commercialisée en quantité, prenant part aux échanges avec les autres régions et en particulier les Grecs et autres peuples méditerranéens, friands de cette ressource. Il s'est aussi intéressé aux peuples barbares (au sens grec ancien du terme). Il décrit leur habitat, leurs us et coutumes, leur alimentation, etc. Il évoque les Celtes d'Armorique, les Brittons d'Albion, les Calédoniens et les Goths. Il décrit le paysage du cercle polaire et les phénomènes qui s'y déroulent. : un mélange semblable au « poumon marin qui n’est ni eau ni terre » qu'il affirme avoir vu de ses yeux. Il précise qu’on ne peut ni naviguer au travers (en ), ni avancer dessus (). Peut-être s'agit-il de la banquise, qui ne se forme qu'au nord de l’Islande.