Le Starets Zossime ou Zossima (en russe : Старец Зосима) est un des personnages du roman Les Frères Karamazov de l'écrivain russe du Fiodor Dostoïevski. C'est, durant sa jeunesse, un officier au caractère emporté, mais plus tard se produit en lui une renaissance spirituelle. Il prend alors sa retraite de l'armée et devient moine sous le nom de Zosime. Âgé de lors du commencement du roman, il est proche de la mort. Il prend encore part aux affaires familiales des Karamazov, puis meurt après avoir fait transcrire son enseignement.
Les chercheurs remarquent que Zosime commence par prêcher l'amour profond et entier pour la création qui l'entoure. Il croit que la vie est bonne et belle et que la principale erreur des hommes est qu'ils l'oublient. Pour lui, le mensonge est la cause profonde du mal. Après la mort de Dostoïevski, un comité de censure interdit la diffusion de cet enseignement, en raison du fait que sa conception mystique et sociale est incompatible avec la doctrine de la foi orthodoxe.
Selon les critiques de l'œuvre de Dostoïevski, il n'est pas possible de désigner un prototype unique de ce personnage. Parmi les figures possibles, on peut citer : Ambroise d'Optina, l'évêque Tikhon de Zadonsk, le Prépodobny Zosime, le saint catholique François d'Assise.
Jeunesse À , le jeune officier Zinovy, nom que Zosime portait alors dans la vie civile, se lance dans un duel avec un propriétaire que sa meilleure amie a épousé. Zosime avait à l'époque un caractère emporté. Le soir avant le duel, il bat à deux reprises son ordonnance Athanase, un paysan serf. Celui-ci est blessé, le sang coule. Mais le matin, Zinovy est honteux de son geste en pensant au fait que l'ordonnance n'a même pas tenté de se défendre. Il se lève, cache son visage dans ses mains et pleure amèrement. Il comprend tout à coup qu'il vivait dans un monde sans joie, ignorant la vraie vie autour de lui. Zinovy se souvient des paroles d'un frère mort qui lui disait : « chacun est coupable de tout devant tous, les hommes ne le savent pas. S'ils acceptaient de le reconnaître, la terre serait dès aujourd'hui un paradis ». Ces paroles lui apportent une « lumière de purification » et Zinovy « ressent son union avec tous », et se sent transporté au paradis. Son âme connaît une renaissance spirituelle.
Zinovy demande pardon à son ordonnance, le duel s'engage avec le propriétaire qui a épousé son amie et son adversaire tire le premier sur lui. Mais il le rate. Au lieu de tirer à son tour, Zinovy jette son revolver et demande pardon à son adversaire, malgré la honte que ce geste d'abandon de duel apportera à son régiment. « Messieurs […] contemplez autour de vous l'œuvre du Créateur : le ciel clair, l'air pur, l'herbe tendre, les oiseaux ! La nature s'étale devant nous, splendide et sans péché. Nous seuls, sur la terre, impies et stupides que nous sommes, ne savons pas voir que la vie est un paradis. Il suffirait de vouloir le comprendre, et le monde nous apparaîtrait aussitôt dans tout l'éclat de sa beauté ». Voilà les paroles de Zinovy à ceux qui lui reprochent son geste, à ses témoins du régiment qui se sentent déshonorés du fait qu'il abandonne le duel. Le jeune officier donne alors sa démission du régiment et part au monastère où il passera sous le nom de moine : Zosime .
Renaissance spirituelle Kennoske Nakamoura, critique littéraire qui a étudié longtemps l'œuvre de Dostoïevski, compare cette renaissance spirituelle de Zinovy à celle qui se produit chez de nombreux autres personnages de l'auteur. Le garçon de la nouvelle Le Petit Héros ressent un sentiment d'unité avec le monde, quand il voit la nature qui l'entoure. Rodion Raskolnikov, du roman Crime et Châtiment, prend conscience de l'harmonie du monde en se souvenant du sourire de Lizabeta. Stavroguine, du roman Les Démons, Arkadi, du roman L'Adolescent, connaissent le même genre de renaissance. Zinovy, à cause du souvenir qu'il a d'avoir battu son ordonnance sans défense, continue la série.
Cette vision de renaissance de Zinovy est une expérience qui vient de celle, personnelle, de Dostoïevski, observe Nakamoura. Dans les archives de la femme de l'écrivain, on trouve des traces des fréquentes sautes d'humeur de son mari durant ses crises et, parmi celles-ci, celles provoquant « lucidité et joie », comme chez de nombreux personnages de ses romans. Zinovy a décidé de « rompre avec le monde » parce que les gens sont « embourbés dans leurs mensonges », comme le répète souvent Dostoïevski, par exemple dans ses romans Le Double et Les Carnets du sous-sol. L'auteur lui-même a connu cette expérience spirituelle qu'il fait connaître à beaucoup de ses personnages. Dostoïevski se souvient qu'en Sibérie, au bagne, il a connu le moujik Mareï à propos duquel il écrit : « Comme ce moujik Mareï qui me frappait sur la joue et me tapotait la tête. Ces souvenirs m'ont permis de survivre en prison ». Grâce à ces souvenirs, il pouvait voir ce qui l'entourait sous un nouveau jour. Le starets Zosime, se présente ainsi, selon Nakamoura, comme un double de l'écrivain lui-même.
Zosime n'est donc pas le premier personnage de Dostoïevski qui connaît une renaissance spirituelle, mais son image devient pour l'écrivain « nouvelle et exclusive », du fait que les autres personnages sont dépeints avant leur renaissance. Dostoïevski ne parle pas, habituellement, du sort du personnage après sa transformation. Pour Zosime, au contraire, il décrit sa vie après la transformation et avant les événements du roman. On sait qu'il a parcouru le pays pour rassembler des dons pour le monastère. Comme moine, il parle de « contact intime avec la nature », qui lui permet de ressentir profondément sa beauté. Passant la nuit avec des pêcheurs sur les bords du fleuve, Zosime prend conscience de l'appartenance de la rivière et de la terre au monde créé par Dieu, et il en ressent une relation à la vie qui lui fait éprouver une grande joie. Nakamoura considère que, par là, Dostoïevski veut transmettre ses idées sur la fin ultime de l'homme, qui est d'être enfermé dans une communion avec la nature.
Apparence Au moment où se déroulent les événements du roman, Zosime a , et il sent qu'il va bientôt mourir. Son apparence est commune. « C'était un petit homme voûté, aux jambes flageolantes, âgé de soixante cinq ans seulement, mais il paraissait bien davantage à cause de la maladie qui le vieillissait de dix années au moins. Sa face maigre et décharnée était toute sillonnée de menues rides, particulièrement nombreuses aux environs des yeux. Ceux-ci n'étaient pas grands, mais clairs, très mobiles et brillants, si bien qu'on en apercevait que deux points lumineux. Il ne lui restait que quelques touffes de cheveux gris sur les tempes ; sa barbe, qu'il portait en pointe, était minuscule et rare, et ses lèvres paraissaient aussi minces que des lanières. Le nez, sans être long, était pointu, et rappelait le bec d'un oisillon ... ».
Nakamoura remarque encore que malgré la lumière qui émane de sa personne, Zosime ne donne pas une impression de solennité ou de pureté particulière. Il n'y avait en lui aucune excentricité, rien d'excessif.
Événements du roman vignette|Monastère d'Optina d'Ambroise d'Optina. Beaucoup de gens viennent au monastère trouver Zosime pour s’entretenir avec lui et obtenir ainsi un secours immédiat. Zosime écoute chacun attentivement, tente de donner une réponse simple et précise sans théorisation ou consolation à bon marché. À la différence de beaucoup de personnages de Dostoïevski, il n'y a chez Zosime ni jeu d'acteur ni bouffonnerie. Le starets convainc une femme qui a perdu son enfant de trois ans de retourner vers son mari qu'elle a quitté, parce que, selon lui, après la mort de l'enfant, le fait même de son existence dans le passé fait que les liens entre les parents subsistent, invisibles.
Pour la première fois dans le roman apparaît dans ce passage le thème de la mort de l'enfant innocent. Zosime répond à la mère qui a perdu son enfant : « Tu nous a donné la Vie, Seigneur […] et à peine l'avons-nous entrevue, la Vie, que tu nous l'as reprise ! », le Seigneur les « élève aussitôt au rang d'anges », et « ton enfant séjourne maintenant près du Seigneur, au milieu de ses anges ».
À Catherine Khokhalkova, la mère de Lisa, dont la foi est faible, il conseille : « montre ton amour pour tes proches […] par des actes concrets ».
Zosime est prêt à entendre chacun et à l'aider. Il fait par contre preuve d'une « froideur non dissimulée » pour l'« odieuse et consommée bouffonnerie » du père, Fiodor Pavlovitch Karamazov, mais accepte de prendre part malgré tout à ses problèmes familiaux. Zosime invite Fiodor Karamazov, qui dépasse toutes les limites de l'outrance, à reprendre une figure humaine. Par rapport à l'athée Ivan Karamazov, qui se rebelle contre l'harmonie achetée, au prix de la souffrance de l'humanité et l'incapacité d'aimer ses proches, le starets fait remarquer qu'il a « un grand cœur, capable de subir de grands tourments », et il est à la recherche de la vérité. En outre, remarque le starets, Ivan ne croit pas en Dieu ni en l'immortalité de l'âme. À Alexeï Karamazov, qui devient l'un des acolytes de Zosime, il donne des encouragements à aller dans le monde, chacun n'étant pas appelé à entrer au monastère et à y servir Dieu.
Zosime sent qu'il va mourir bientôt, et c'est pourquoi il expose son expérience à ses disciples, les raisons pour lesquelles il est devenu moine et leur transmet son enseignement. La description de la mort du starets, selon Nakamoura, est conçue pour convaincre le lecteur de l'absence de tout mysticisme dans la personne du starets. Non seulement le corps du moine ne reste pas impérissable, mais le lendemain de sa mort il répand déjà des odeurs délétères.
Enseignement Le critique littéraire Georgij Mihajlovič Fridlender constate que l'on retrouve dans l'enseignement de Zosime des éléments plutôt orientaux et de type orthodoxes en même temps que d'autres provenant de l'humanisme occidental. La pierre angulaire de cet enseignement devient le principe social et humaniste de la solidarité entre les hommes. Il existe un lien entre celui-ci et les recherches spirituelles des époques antérieures exprimées sous forme religieuse, ainsi qu'avec les idéaux sociaux de Dostoïevski. Ce dernier interprète les anciens préceptes religieux russes dans un esprit humaniste et les relie aux idéaux sociaux et philosophiques de son temps.
Selon la philologue Valentina Vetlovska, l'idée maîtresse de Zosime est de prêcher un amour profond pour toute la création qui nous entoure, pour chaque feuille d'arbre, pour chaque rayon de soleil. « Aimez les animaux, les plantes, tout chose qui existe et vous percevrez le mystère divin en tout ». Cet enseignement est proche de celui de François d'Assise. Il s'accompagne d'une attente joyeuse de la mort, qui ne fait qu'ouvrir les portes vers la vie éternelle. Zosime parle de « la nature sans péché qui chante la gloire de Dieu », et de l'homme qui pour se joindre à elle doit comprendre qu'il est coupable devant le monde car « en vérité, chacun est responsable de ses fautes devant tous les hommes et pour tout ce qu'il fait ».