La campagne de Napoléon en Espagne est un épisode de la guerre d'indépendance espagnole au cours duquel l'empereur français Napoléon intervint dans la péninsule Ibérique, de à , afin de réprimer le soulèvement antifrançais qui agitait l'Espagne depuis le mois de mai 1808. Cette intervention fut motivée par le besoin de réparer les graves échecs subis dans ce secteur par l'armée impériale au cours de l'année 1808. Après avoir concentré ses troupes, dont une partie de la Grande Armée tout juste arrivée d'Allemagne, Napoléon ordonna à partir du une série de manœuvres coordonnées qui s'acheva, malgré les difficultés d'exécution et certaines erreurs de ses lieutenants, par la dislocation des forces espagnoles et la déroute de leur corps principal. L'Empereur exploita son succès et occupa rapidement Madrid, rétablissant la domination française sur les régions centrale et septentrionale de la péninsule.

À la suite de cette victoire, Napoléon se retourna contre le corps expéditionnaire britannique du général John Moore qui s'était avancé en territoire espagnol et le contraignit à un rembarquement précipité, même si l'état du terrain et le climat particulièrement défavorable empêchèrent sa destruction complète. La menace d'une guerre imminente avec l'Autriche et les intrigues politiques fomentées pendant son absence décidèrent l'Empereur à quitter l'Espagne le et à retourner en toute hâte à Paris. En dépit des succès remportés par ses troupes lors de cette campagne, jamais Napoléon ne revint parachever sa conquête, se contentant de laisser en Espagne d'importants contingents qui s'y usèrent pendant les cinq années à venir.

Contexte

Soulèvement de l'Espagne et défaites françaises

À la suite du « coup d'État » de Bayonne orchestré par Napoléon, le roi d'Espagne Charles IV de la dynastie Bourbon et son fils Ferdinand durent abdiquer en faveur d'une nouvelle constitution qui mettait le pays sous tutelle française et plaçait à la tête du royaume Joseph Bonaparte, le propre frère de Napoléon. La population espagnole, exaspérée par l'occupation française et poussée à la rébellion par la noblesse et le clergé, se souleva à la fin du mois de mai contre les envahisseurs ce qui mit immédiatement en péril le dispositif français éparpillé sur l'ensemble du territoire. Malgré l'optimisme de Napoléon qui comptait sur une rapide soumission des insurgés et sur la supériorité militaire de ses troupes, l'insurrection s'étendit bientôt à l'Aragon, l'Andalousie, la Galice et les Asturies et se traduisit sur le terrain par une guérilla brutale à l'encontre des soldats français caractérisée par des actes de torture et d'atrocités en tout genre. L'armée française dispersée de part et d'autre de la péninsule Ibérique était forte d'environ et se composait pour l'essentiel de conscrits inexpérimentés, de régiments provisoires et de contingents étrangers qui étaient loin de soutenir la comparaison avec les vétérans de la Grande Armée stationnés alors en Allemagne afin d'occuper la Prusse et contenir les intentions belliqueuses de l'Autriche.

L'Empereur lui-même ne facilita pas la tâche à ses commandants en ordonnant une offensive simultanée dans toutes les directions afin d'occuper les provinces insurgées et mater la rébellion. Le maréchal Joachim Murat, commandant en chef l'armée française, était affaibli par une maladie et ne s'impliqua que faiblement dans la gestion des opérations. La milice espagnole organisée par la junte insurrectionnelle reçut de son côté l'appui des troupes régulières, formant en Andalousie et en Galice des regroupements qui furent en mesure de contrer l'offensive française. Ces derniers remportèrent pourtant quelques succès initiaux : le maréchal Moncey marcha sur Valence et le général Duhesme assiégea la ville catalane de Gérone, tandis que le corps du général Dupont de l'Étang envahit l'Andalousie et livra Cordoue au pillage. Surtout, la victoire du maréchal Bessières lors de la bataille de Medina de Rioseco permit aux Français d'occuper la Vieille-Castille et entraîna la dislocation des forces espagnoles dirigées par les généraux Blake et la Cuesta. Ce succès incontestable rassura Napoléon et Joseph fut libre d'entrer à Madrid afin de mettre en place la nouvelle administration.

vignette|upright=1.5|La capitulation du général Dupont à Bailén, le 22 juillet 1808, ou La Reddition de Bailén, par José Casado del Alisal, 1864.

En l'espace de quelques jours, la situation vira cependant au désastre pour l'armée d'occupation. Moncey et Duhesme durent se replier en abandonnant leurs conquêtes et le général Dupont capitula avec le à l'issue de la bataille de Bailén, face à l'armée espagnole du général Castaños. Ébranlés par la défaite, Joseph et ses généraux abandonnèrent précipitamment Madrid et se retirèrent derrière l'Èbre, malgré les exhortations de Napoléon qui avait prescrit à son frère de se maintenir sur Burgos. Les forces françaises n'alignaient plus qu'environ . Simultanément, un corps expéditionnaire britannique commandé par le général Arthur Wellesley débarqua au Portugal et vainquit les troupes françaises du général Junot à la bataille de Vimeiro. Ce dernier dut ratifier la convention de Cintra qui conduisit à l'évacuation du Portugal par les Français et à leur rapatriement en France par bateaux.

Heureusement pour les Français, les Espagnols ne surent pas profiter d'une situation qui leur était pourtant favorable car la junte, déjà minée par des dissensions internes, préférait agir en toute indépendance plutôt que de coordonner ses actions et la forte rivalité qui régnait au sein de l'état-major rendit impossible la nomination d'un commandant en chef à la tête de l'armée espagnole. Madrid ne fut occupée qu'à partir du par des troupes venues de Valence et il fallut attendre le 23 pour que le général Castaños fasse son entrée dans la capitale. Le recrutement et la dotation en armes ainsi qu'en matériel divers se révélèrent insuffisants pour équiper correctement les troupes. Les Portugais échouèrent également à organiser une armée efficace et la milice populaire (l’ordenanza) était complètement désorganisée et presque sans armes. Une polémique surgit au même moment dans le camp britannique à propos des clauses de la convention de Cintra, jugées trop clémentes à l'égard des Français. Les généraux Wellesley, Dalrymple et Burrard furent rappelés et le général John Moore prit le commandement des forces britanniques qui avaient été portées à ., sans compter les du général Baird qui devaient débarquer prochainement en Galice..

Entrevue d'Erfurt : Napoléon décide d'intervenir

Les défaites et la retraite des forces françaises derrière l'Èbre firent l'effet d'un coup de tonnerre dans les cours d'Europe ; pour la première fois, les troupes napoléoniennes avaient été battues en rase campagne. Le soulèvement populaire espagnol galvanisa les courants nationalistes en Allemagne et provoqua l'enthousiasme des classes dirigeantes au Royaume-Uni. L'insurrection de l'Espagne fut également soutenue par les forces réactionnaires et cléricale de l'Ancien Régime qui comptaient exploiter le patriotisme du peuple pour obtenir la restauration de leurs privilèges. La situation française fut encore aggravée par les fautes stratégiques de Joseph, malgré la présence à ses côtés du maréchal Jean-Baptiste Jourdan qui lui avait été attaché le à titre de conseiller militaire. Les faibles forces dont disposaient encore les Français étaient dispersées de la Biscaye jusqu'à l'Aragon. Napoléon ironisa sarcastiquement sur l'incompétence de ses lieutenants mais prit rapidement conscience de la nécessité de son intervention personnelle en Espagne afin de rétablir la situation stratégique de ses armées, restaurer le prestige de la France et intimider ses adversaires en Europe par une nouvelle démonstration de force.

vignette|upright=1.5|Napoléon recevant le baron de Vincent, ambassadeur d'Autriche, lors de l'entrevue d'Erfurt. Tableau de Nicolas Gosse (1787–1878).

Afin d'obtenir au plus vite des résultats décisifs, Napoléon projeta de transférer une bonne partie de la Grande Armée sur le front espagnol par des marches forcées depuis l'Allemagne. Soucieux de maintenir la stabilité et la paix en cas de turbulences de la Prusse et de velléités belliqueuses de l'Autriche, l'Empereur pensait pouvoir compter sur la solidarité du tsar de Russie Alexandre , avec lequel il avait conclu une alliance formelle lors du traité de Tilsit. Dans le but de resserrer ses liens avec le tsar et obtenir son appui face à l'Autriche pendant que la Grande Armée serait occupée en Espagne, Napoléon rencontra Alexandre à Erfurt le . L'entrevue se termina cependant de façon décevante pour Napoléon car le tsar, nullement impressionné par les importantes festivités organisées par son homologue afin de détendre l'atmosphère de la rencontre, ne se montra guère réceptif aux demandes françaises. Napoléon consentit à évacuer la Prusse mais Alexandre, sachant l'Empereur en position de faiblesse, profita de la situation pour obtenir d'autres concessions ; il fut encouragé en ce sens par l'attitude équivoque du ministre Talleyrand qui, tout en dispensant des conseils au tsar, le poussa à ne pas céder aux exigences de Napoléon.

vignette|upright|gauche|L'empereur Napoléon .

Bien que Napoléon eût proposé de rétrocéder à la Russie les principautés danubiennes et d'évacuer le grand-duché de Varsovie, Alexandre refusa en définitive de menacer l'Autriche en cas d'attitude hostile de cette dernière envers la France. La convention, ratifiée le , stipulait que le tsar s'engageait à la paix à l'Autriche et à entreprendre une médiation entre la France et la Grande-Bretagne. Napoléon dut se contenter de ces vagues promesses mais il pensait avoir gagné suffisamment de temps pour régler le problème espagnol et revenir avec ses troupes au printemps suivant. Le même jour, la Grande Armée passa sur la rive ouest de l'Elbe et fut officiellement dissoute. Seuls deux corps d'armée (devenus l'« armée du Rhin ») furent maintenus en Allemagne sous le commandement du maréchal Davout ; à cette date, tous les autres s'étaient mis en marche vers la péninsule Ibérique.

Le transfert de la Grande Armée depuis l'Allemagne jusqu'aux Pyrénées en passant par la France fut effectué avec succès et démontra une nouvelle fois l'efficacité de la machine militaire de l'Empereur — coordonnée au sommet par le maréchal Louis-Alexandre Berthier, son chef d'état-major — ainsi que l'endurance et le bon esprit de la troupe. Le , après avoir été brièvement informés de la situation, les soldats français, en proie à l'indiscipline et au doute mais toujours hautement motivés, traversèrent l'Allemagne jusqu'au Rhin entassés dans des charrettes et des voitures réquisitionnées en subissant les privations. Ils s'acheminèrent ensuite à pied à travers la France en direction des Pyrénées, malgré l'insuffisance des équipages. Les contingents de la Grande Armée arrivèrent en Espagne durant la première semaine de novembre dans des conditions matérielles déplorables, mais le moral restait élevé parmi les soldats et tous étaient prêts à se battre pour l'Empereur.

Napoléon quitta Paris le et arriva à Bayonne le , fortement irrité par les déficiences de l'intendance et le manque d'équipement de ses soldats. Le , il rencontra son frère Joseph et prit dès lors le contrôle total de l'armée et de l'administration. L'Empereur ne s'était pas privé auparavant de critiquer Joseph pour ses choix stratégiques intempestifs qui avaient suscité une opposition unanime chez les maréchaux en poste. De leur côté, les soldats français de l'ex-Grande Armée découvrirent rapidement le climat d'extrême violence et de brutalité qui caractérisait cette nouvelle guerre.

Articulation de l'armée d'Espagne en novembre 1808

La Grande Armée en Espagne, 1808-1809

Premières victoires de Napoléon