vignette|Willy Brandt (à gauche) et Willi Stoph à Erfurt en 1970, première rencontre entre un chancelier de la RFA avec son homologue de RDA. Un des premiers gestes de désescalade de la guerre froide. Le terme Neue Ostpolitik Prononciation en haut allemand (allemand standard) retranscrite selon la norme API (« nouvelle politique vers l'Est » en allemand), ou sous sa forme raccourcie communément utilisée Ostpolitik (« politique vers l'Est » en allemand), désigne la politique étrangère mise en œuvre par Willy Brandt en tant que chancelier social-démocrate (SPD) de l'Allemagne de l'Ouest (RFA) de 1969 à 1974. Cette politique consiste à normaliser les relations avec l'Union soviétique, l'Allemagne de l'Est (RDA) et les autres pays d'Europe de l'Est afin de durablement assurer la paix et la sécurité en Europe. Elle s'inscrit dans un contexte plus général de détente entre l'Ouest et l'Est. Elle constitue une rupture nette avec la politique étrangère de la démocratie chrétienne (CDU/CSU), au pouvoir de 1949 à 1969, de refus de tout compromis avec Moscou et de toute relation avec la RDA.
L'Ostpolitik aboutit en pratique à la conclusion d'une série de traités bilatéraux entre la RFA et les pays de l'Est. Simultanément et en forte interdépendance avec ces traités, des accords plus larges sont conclus entre l'Ouest et l'Est concernant Berlin, la sécurité en Europe et les armes nucléaires. L'ensemble conduit à entériner le statu quo en Europe, de façon durable et jusqu'à la chute des régimes communistes vingt ans plus tard, et à développer fortement les échanges économiques et culturels entre l'Ouest et l'Est. Ces accords apportent aussi une amélioration relative des conditions de vie des habitants de Berlin-Est et constituent une manifestation de solidarité et d'unité du peuple allemand vis-à-vis de ceux qui vivent à l'Est. Pour Willy Brandt, qui a été bourgmestre-gouverneur de Berlin-Ouest de 1957 à 1966, il s'agit d'éviter que ne se creuse un fossé définitif entre l'Est et l'Ouest et de préserver la possibilité de la réunification ultérieure de la nation allemande.
La conduite par la RFA d'une politique étrangère assumée en propre, loin d'une soumission atlantique ou européenne, marque son avènement comme un acteur à part entière sur la scène diplomatique internationale, qui tourne la page du Troisième Reich et qui commence à jouer un rôle à la mesure de son relèvement économique. L'Ostpolitik est une contribution majeure à la détente en Europe et à la tenue de la CSCE qui en est le point culminant avec la signature des accords d'Helsinki le .
Origines et objectifs de l'Ostpolitik
La nécessité de modifier la politique étrangère de la RFA
À leur création en 1949, la RFA comme la RDA revendiquent représenter l'ensemble de la nation allemande. La RFA l'a inscrit dans sa constitution Site et considère être le seul gouvernement allemand légitime du fait de son caractère démocratique. À partir des années 1960, la RDA qui ne voit aucune perspective de réunification à un horizon prévisible et qui lutte en permanence pour asseoir son existence met l'accent moins sur son caractère allemand que sur sa dimension socialiste.
En RFA, les chrétiens-démocrates (CDU/CSU) sont au pouvoir de façon continue de 1949 à 1969. Ils ne s'écartent pas de la politique étrangère définie et mise en œuvre par Adenauer, fondée sur l'ancrage atlantique via l'OTAN et européen via la Communauté européenne et sur le refus de négocier avec la RDA ou l'URSS toute évolution du statu quo issu des accords de Potsdam. Toutefois, la RFA et l'Union soviétique établissent des relations diplomatiques en Site, mais simultanément la RFA édicte la doctrine Hallstein qui stipule qu'elle rompra sa relation diplomatique avec tout pays qui reconnaîtrait la RDA, l'Union soviétique devant ainsi rester la seule exception. Cette doctrine est appliquée pour la première fois en 1957 lorsque la Yougoslavie reconnaît la RDA Site. À la fin des années 1950 et au début des années 1960, la question allemande demeure au centre de la guerre froide avec la deuxième crise de Berlin qui aboutit à la construction du Mur en . Plus que jamais, il n'y a pas d'autre politique possible pour la RFA que celle de son ancrage à l'Ouest. De plus son essor économique supérieur à celui de la RDA ne motive pas les Allemands de l'Ouest à vouloir se détourner du modèle libéral au profit du modèle socialiste de la RDA. À partir de 1962, faisant suite à la reprise du dialogue entre les États-Unis et l'Union soviétique, notamment sur les questions de désarmement qui concernent l'Europe en général et l'Allemagne tout particulièrement, la RFA entreprend de développer ses relations commerciales avec ceux des pays de l'Est qui affichent une certaine volonté d'autonomie par rapport à l'URSS, mais sans que cela constitue un véritable changement de politique.
Dans les années 1960 cependant, les limites de la doctrine Hallstein apparaissent de plus en plus clairement : lorsque la RFA reconnaît Israël en 1965, de nombreux pays arabes rompent avec la RFA et symétriquement renforcent leurs relations avec la RDA Site. La RFA par ailleurs ne bénéficie pas vraiment de son attitude atlantiste : les États-Unis exigent des paiements élevés pour prix de leur présence militaire en Europe et abandonnent le projet de force nucléaire multilatérale (MLF) Site, mettant ainsi un terme définitif à l'ambition de la RFA de devenir une puissance nucléaire. Ils demandent aussi l'abandon de la doctrine Hallstein. La RFA ne trouve pas non plus de grande satisfaction du côté de la Communauté européenne, en pleine crise avec les questions agricoles et l'adhésion de la Grande-Bretagne Site.
Si la majorité des dirigeants de la CDU demeurent fidèles néanmoins à la ligne dure traditionnelle vis-à-vis de l'Est, il n'en est pas de même au sein du SPD où Willy Brandt défend depuis plusieurs années la nécessité d'une ouverture à l'Est. Berlinois depuis 1946, il en a été le bourgmestre de 1957 à , quand il devient vice-chancelier dans le gouvernement de grande coalition dont Kiesinger (CDU) est le chancelier. Willy Brandt jouit du prestige acquis par son attitude lors de la construction du Mur en 1961 et par les accords de visite des Berlinois de l'Ouest à leurs familles restées à l'Est. Il acquiert à partir de 1961 une stature nationale quand il se présente pour la première fois à la chancellerie, mais Adenauer est réélu.
La nécessité du changement vient aussi de l'évolution des mentalités dans la population et dans les communautés protestante et dans une moindre mesure catholique qui expriment de plus en plus clairement leur désir de paix et de main tendue vers les populations d'Europe de l'Est. Au-delà des débats au sein des partis touchant les choix de l'Allemagne de l'Ouest en matière de politique étrangère, le pays aspire à retrouver un rang international à la mesure de sa puissance économique afin que l'on ne dise plus de lui qu'il est un . En 1969, la RFA est la quatrième puissance économique mondiale, derrière les États-Unis, l'URSS et le Japon, mais assez loin devant les trois autres grands européens, le Royaume-Uni, la France et l'Italie. Cependant les souvenirs du nazisme sont encore très présents, induisant encore une certaine auto-retenue dans l'exercice de cette puissance retrouvée.
Une nouvelle conception de la politique étrangère de la RFA Le théoricien de la politique d'ouverture à l'Est est Egon Bahr, conseiller et porte-parole de Willy Brandt à Berlin-Ouest. Elle est publiquement énoncée en 1963 lors d'un discours passé dans l'histoire sous le vocable (Wandel durch Annäherung en allemand). L'idée centrale est de nouer le contact, créer le dialogue sans objectif précis à court ou moyen terme et en laissant de côté la question de la réunification. Sur la base de ce concept général, l'Ostpolitik est articulée autour de quelques principes qui structurent les négociations : Reconnaissance de la RDA, non pas sur le plan du droit international, mais sur le plan institutionnel comme l'un des deux États en Allemagne, qui ne sont donc pas deux États étrangers l'un par rapport à l'autre („füreinander nicht Ausland“ en allemand) car ils émanent d'une même nation. Cette formulation complexe qui refuse une reconnaissance juridique complète de la RDA implique l'abandon de la doctrine Hallstein. Abandon de la position que la RFA soit le seul représentant de tous les Allemands y compris ceux résidant en RDA. Inclusion à part entière de la RDA dans la politique de détente vis-à-vis de l'Est. Soutien à l'initiative prise par les Soviétiques de la tenue d'une Conférence sur la sécurité en Europe (la future CSCE). Signature du traité de non-prolifération nucléaire, et prise d'initiative en matière de désarmement nucléaire et conventionnel en Europe.
La nécessité pour la RDA de sortir de son isolement diplomatique La normalisation des relations entre les deux États allemands, qui est au centre de l'Ostpolitik, s'annonce difficile tant sont grandes les divergences et les crispations accumulées depuis leur création vingt ans auparavant. La RDA a un besoin vital de reconnaissance internationale afin de battre en brèche la politique d'ostracisation à son égard de la RFA. Cet objectif est partagé par Moscou qui ne peut plus espérer jouer la carte d'une Allemagne réunifiée mais neutre, et doit donc tout faire pour pérenniser la RDA. À la fin des années 1960, seuls 17 États ont reconnu la RDA : les pays du bloc de l'Est et quelques pays du Moyen-Orient Site, alors que la RFA jouit d'une reconnaissance internationale forte. Sans proposer une reconnaissance internationale pleine et entière de la RDA, les ouvertures faites par la RFA constituent des pas importants que la RDA ne peut ignorer.
Un contexte international globalement favorable L'Ostpolitik bénéficie d'un contexte international favorable. Les crises de Berlin et Cuba du début des années 1960, qui firent prendre conscience de la possibilité que de telles crises conduisent à une effroyable guerre nucléaire, poussent les Américains et les Soviétiques à instaurer un état stable de coexistence, pour lequel le terme de détente est utilisé. Il en résulte que la "question allemande", c'est-à-dire la réunification de l'Allemagne et le statut de Berlin, ne doit plus être la cause de nouvelles tensions internationales.
L'intervention soviétique - et est-allemande - pour mettre fin en au Printemps de Prague démontre à nouveau, douze ans après Budapest, que l'Union soviétique est toujours capable de maintenir l'intégrité du bloc de l'Est, le cas échéant en recourant à la force, et demeure donc l'interlocuteur premier incontournable de toute politique à l'Est. Or les circonstances poussent les Soviétiques à répondre favorablement aux avances de Bonn : les relations avec la Chine sont au plus mal, au point que Moscou masse des troupes à la frontière sino-soviétique ; sur le plan stratégique, l'Union soviétique a atteint la parité avec les États-Unis, ce qui rend attractive la recherche d'accords qui permettraient de modérer les dépenses militaires ; par ailleurs, sur le plan économique, Moscou a besoin de la technologie occidentale - et tout particulièrement allemande - pour moderniser son industrie qui peine à rattraper son retard sur l'Ouest.
Du côté américain, la priorité est à la détente et à la recherche de la stabilité en Europe, ne serait-ce qu'en raison de la guerre au Vietnam qui coûte cher à tous points de vue, politique, humain et économique. Il n'est plus question d'intégration de certains pays de l'OTAN dont l'Allemagne dans une force nucléaire multinationale, puisque Moscou exige l'abandon de ce scénario en échange d'avancées sur les négociations en matière de prolifération nucléaire ou de désarmement.
Willy Brandt va prendre en compte ces lignes de force du contexte international en s'attachant à conclure en priorité un accord avec Moscou et en affichant clairement le renoncement de la RFA à l'arme nucléaire.