L'anarchisme est présent en Israël dès avant la création de l'État israélien, notamment au travers du mouvement des kibboutzim, et plonge ses racines dans le mouvement libertaire du Yiddishland au .

Le débat est intense au sein du mouvement anarchiste international autour de la proposition du sionisme de Theodor Herzl et de la création d'un « foyer national » juif en Palestine. Un courant sioniste libertaire défend la création de ce foyer national juif sans pour autant avaliser la création d'un État-nation juif et tout en prônant la coopération entre juifs et palestiniens.

L'anarchisme s'implante en Palestine au début du , porté par une vague d'émigrants d'Europe de l'Est (Russie, Lituanie, Ukraine, Pologne). Les idées de Pierre Kropotkine et de Léon Tolstoï influencent certains sionistes de gauche, tels Yitzhak Tabenkin et Berl Katznelson, ainsi que certains mouvements socio-politiques tels Poale Zion, HeHalutz ou Gdoud haavoda (Bataillon du Travail).

Dans le contexte du conflit israélo-palestinien, les anarchistes sont surtout actif dans le mouvement d'action directe et de solidarité avec le peuple palestinien, notamment au travers du collectif Anarchists Against the Wall.

Avant la création de l'État d'Israël Les libertaires du Yiddishland thumb|right|La république des Deux Nations, en 1600. Son territoire correspond grosso modo à l'étendue du Yiddishland.

L’existence d’un mouvement libertaire juif dans l’histoire peut paraître éloignée de la représentation habituelle que l’on peut se faire du judaïsme..

Cependant, ce mouvement a bien existé. De la fin du jusqu’à la première moitié du , d'abord au sein du Yiddishland, ce « pays sans frontières » (Russie, Pologne, Lituanie, Biélorussie, Ukraine, etc.), puis par vagues d'émigration en Europe occidentale et aux Amériques. Mais c'est essentiellement en Angleterre, aux États-Unis et en Argentine que le mouvement ouvrier juif naissant s’organise quantitativement de manière significative et sur des bases d'inspiration anarchiste. En Amérique du nord et du sud, les membres des organisations syndicales et culturelles libertaires se comptent par milliers, et les lecteurs des journaux anarchistes en langue yiddish par dizaines de milliersBertolo Amedeo, Juifs et anarchistes. Histoire d’une rencontre, Paris, Éditions de l'Éclat, 2008, , pp. 5-9 cairn.info..

Cette émigration juive d’Europe de l’est donnera des intellectuels libertaires de haut niveau et d’une grande originalité de pensée tels Paul Goodman, Julian Beck, Noam Chomsky, Murray Bookchin ou Paul Avrich.

Pour le philosophe Michaël Löwy, « On voit apparaître, dans la culture juive de la Mitteleuropa à partir de la fin du , un courant romantique […] qui sera attiré par l’utopie libertaire plutôt que par la social-démocratie. […] Un réseau complexe de liens […] va se tisser entre romantisme, renaissance religieuse juive, messianisme, révolte culturelle “anti-bourgeoise” et anti-étatiste, utopie révolutionnaire, socialisme, anarchisme ».

Issus des milieux populaires, les libertaires juifs associent identité (voire communautarisme) et internationalisme (voire cosmopolitisme). Ils sont la preuve que l’antisémitisme social qui confine le Juif dans le rôle du capitaliste, est erroné et inacceptable.

Anarchisme et sionisme

Le sionisme libertaire nait en réaction à la montée de l'antisémitisme en Europe à la fin du : grands pogroms russes des années 1880, affaire Dreyfus en France.

Les membres connus de cette tendance, pleinement membres du mouvement libertaire, sont à la fin du Henri Dorr, Mécislas GolbergAlain Pessin, Patrice Terrone, Littérature et anarchie, Presses Universitaires du Mirail, 1998, page 406. ou Bernard Lazare qui théorise le « sionisme libertaire », dont les options divergent du sionisme de Theodor Herzl. Il n'évoque pas l'idée d'un État juif, mais d'une nation juive. Le projet est de fonder un foyer national sans ÉtatSylvain Boulouque, Les Anarchistes, le sionisme et la naissance de l'État d'Israël, Gavroche, revue d’histoire populaire, n°101, septembre-octobre 1998, p. 15-18, , , .Danièle Weiller Médioni, Revivim : regards sur un kibboutz du Néguev, Éditions PC, 2006, page 180..

L'Encyclopédie anarchiste, initiée par Sébastien Faure et publiée entre 1925 et 1934, comporte quatre notices ayant trait au sionisme (Israélites, Ghetto, Judaïsme et SionismeSionisme, Encyclopédie anarchiste, initiée par Sébastien Faure, 1925-1934, lire en ligne.). Ces articles développent l'idée que le sionisme est un mouvement généreux, qui permet d'échapper aux persécutions et qui par la colonisation agricole et les fermes collectives rend possible un développement égalitaire de la société, mais qui dans le même temps ajoute des barrières nationales, entrave à une possible révolution.

Joseph Trumpeldor, qui plus tard est devenu un héros de la droite sioniste (voir Betar), était aussi à l'origine un anarchiste et un disciple de Pierre Kropotkine. Il a déclaré, « Je suis un anarcho-communiste et un sioniste ». Son programme pour un réseau syndicaliste de communautés socialistes, formulé en 1908-1909, a influencé la création des Kibboutzim.

Par ailleurs dans le débat, des anarchistes d'origine juive défendent un antisionisme radical, tel Jules Chazoff (1891-1946)Dictionnaire des anarchistes, « Le Maitron », 2014 : Jules Chazoff.Anarlivres : Jules Chazoff., notamment dans plusieurs articles publiés par Le Libertaire en 1938, dénonçant la mainmise du sionisme sur la Palestine et l’exploitation dont seraient victimes les Arabes. Le sionisme représente, à ses yeux, un détournement de l’idée même de révolution  socialeMichel Dreyfus, L'Antisémitisme à gauche. Histoire d'un paradoxe de 1830 à nos jours, La Découverte, 2010, 345 p. , page 244.

En Palestine Les anarchistes vivant en Palestine au début du , bien qu'étant presque tous originaires de l'est de l'Europe, n'ont pas de liens avec le puissant mouvement libertaire yiddish et adoptent l'hébreu, langue impopulaire parmi les anarchistes juifs européens, dont beaucoup s'opposent à toutes les formes du sionisme et soutiennent la culture populaire yiddish de la communauté ashkénaze.

Dans les années 1920 et 1930, la plupart d'entre eux vivent dans des kibboutz. Un exemple illustre cette démarche, celui de Aharon Shidlovsky qui est l'un des fondateurs du kibboutz Kvoutzat KinneretMichel Antony, L’utopie du kibbutz et ses traces libertaires, in Essais Utopiques Libertaires de Grande Dimension, 1995-2014, pp. 135-138..

Pendant la révolution sociale espagnole de 1936, de nombreux anarchistes de Palestine vont en Espagne combattre aux côtés des anarcho-syndicalistes, le franquisme et le fascisme dans les rangs des milices confédérales de la Confédération nationale du travail.

En 1938, le philosophe anti-autoritaire juif autrichien Martin Buber s'installe à Jérusalem. Buber se considère comme un « » (sioniste culturel) et rejette l'idée d'un nationalisme juif. Il soutient fermement une solution binationale en Palestine.

Le mouvement des kibboutzim thumb|290px|right|Kibboutz Yas'ur (Israël), 1949.

Selon l'historien Sylvain Boulouque, « Les expériences de travail collectif ou de modes de vie alternatifs ont toujours représenté pour les anarchistes des lieux d’expérimentation de la société future . C’est ainsi que les kibboutzim deviennent une terre d’imagination, un nouveau rêve. Nombreux sont les témoins tant dans la presse libertaire française qu’internationale à rendre compte de séjours ou d’installations dans ces collectivités agricoles et de leur caractère libertaire - réel, imaginé ou projeté. »Sylvain Boulouque, Les paradoxes des anarchistes face au sionisme et à la naissance de l'État d'Israël, Archives Juives, 1/2003 (Vol. 36), pp. 100-108,

En Palestine, les kibboutz, constitués selon des principes substantiellement anarchistes, prospèrent, méconnaissant toutefois leurs racines libertaires. Pour Uri Gordon, « l'influence déterminante des courants anarchistes dans le mouvement des kibboutz est l'un des secrets les mieux gardés de l'historiographie sioniste officielle » James Horrox, Uri Gordon, A Living Revolution : Anarchism in the Kibbutz Movement, AK Press, 2009, , présentation éditeur.

Pourtant, le kibboutz s'est beaucoup inspiré, dans ses principes originels, des idées communistes libertaires« Selon différentes sources, l'idéologie du kibboutz fut inspirée à David Gordon par l'œuvre de Léon Tolstoï et par le socialisme populiste russe, teinté d'anarchisme. » - Dominique Frischer, Golda Meir : La femme derrière la légende, Archipel, 2015, page 58. : absence de propriété privée des moyens de production, accès aux biens égal pour tous, refus du salariat, éducation communautaire des enfants, rejet de la religion (sauf dans les Kibboutzim religieux), refus des structures élues, démocratie directe.

L'essayiste socialiste libertaire américain Noam Chomsky qui vit, en 1953, pour une durée de six semaines, dans un kibboutz près de Haïfa, formule un certain nombre de critiques, notamment dans un livre d'entretiens publié en 2002 Noam Chomsky, Peter R. Mitchell, et John Schoeffel, Understanding Power : The Indispensible Chomsky, février 2002, New Press..

Le kibboutz demande normalement à ses membres l'appartenance à la communauté juive (il existe des exceptions, comme celle de Joseph Ribas, militant anarcho-syndicaliste de la Confédération nationale du travail (Espagne), ancien combattant de la Guerre d'Espagne, qui s'installe après la Seconde Guerre mondiale avec femme et enfants dans le Kibboutz Hahotrim, au sud de Haïfa). L'anarchisme insiste généralement sur les principes d'universalisme et d'antinationalismeSi les fondateurs de l'anarchisme étaient hostiles à l'État, ils ne l'étaient pas forcément à l'idée de nation : les communautés humaines, tant qu'elles sont à adhésions volontaires, sont pleinement intégrées dans le projet anarchiste. Au cours du , l'attitude des anarchistes vis-à-vis de la nation est cependant devenue de plus en plus critique.. Les kibboutzim ont une relation très poussée avec l'État : la réussite économique des kibboutzim est partiellement due aux subventions étatiques, et ceux-ci lui fournissent des troupes d’élite, pilotes, agents de renseignement, officiers gradés, etc. L'anarchisme rejette quant à lui le principe même d'État« En Palestine, l’État apporte l’indiscutable preuve qu’il provoque la guerre du fait même de sa présence », Éric-Albert, Palestine terre stratégique, Le Libertaire, , 11 juin 1948.. Chomsky considérait qu'il existe dans le kibboutz un « autoritarisme du groupe » extrêmement fort, engendrant un machisme et un conformisme très puissant : par exemple, presque aucun habitant de kibboutzim ne refuse de faire son service militaire. L'utilisation de salariés non-membres dans les entreprises des kibboutz réintroduit des inégalités sociales et de pouvoir : ces derniers ne votent pas dans les prises de décisions collectives.

Après la création de l'État d'Israël Les affrontements armés autour de la naissance de État d'Israël, vont à nouveau fracturer le mouvement. Les libertaires cherchent à répondre aux questions liées à la guerre de 1948, aux enjeux internationaux, à la naissance d’un État juif et s’interrogent sur la possibilité d’une présence anarchiste au Proche-Orient.