vignette|Roger Bacon, philosophe scolastique, précurseur de l’empirisme sous sa forme moderne.

L'empirisme désigne un ensemble de théories philosophiques qui font de l'expérience sensible l'origine de toute connaissance ou croyance et de tout plaisir esthétique. L'empirisme s'oppose en particulier à l'innéisme et plus généralement au rationalisme « nativiste » pour lesquels nous disposerions de connaissances, idées ou principes avant toute expérience. L'empirisme est à l'origine de la théorie associationniste de l'esprit en psychologie, qui explique la formation des représentations mentales par la conjonction d'idées simplesMichel Launay, Psychologie cognitive, Paris, Hachette, 2004, p. 31..

Défendu principalement par les philosophes Francis Bacon, John Locke, Condillac, George Berkeley, David Hume et des scientifiques comme Ibn Al Haytham, l'empirisme considère que la connaissance se fonde sur l'accumulation d'observations et de faits mesurables, dont on peut extraire des lois générales par un raisonnement inductif, allant par conséquent du concret à l'abstrait.

L'empirisme a des implications non seulement en philosophie et épistémologie, mais aussi dans divers domaines d'étude : logique, psychologie, sciences cognitives, esthétique et linguistique en particulier.

Histoire Antiquité vignette|Sextus Empiricus, célèbre sceptique.

Médecine et scepticisme L’empirisme représentait un courant philosophique dans l’Antiquité. Il s'est particulièrement manifesté dans la médecine empiriquePour un débat entre les dogmatiques et les empiristes en médecine dans l’Antiquité, cf. Galien, Traités philosophiques et logiques, éd. GF-Flammarion (1998) notamment les essais Esquisse empirique et De l'expérience médicale., qui a elle-même beaucoup influencé Sextus Empiricus. La secte des Empiriques, fondée au par Philinos de Cos, refusait l’idée centrale de la médecine des 'dogmatiques', selon laquelle on peut déterminer les causes cachées des maladies. S’en tenant à ce qui est apparent, les Empiriques ne reconnaissaient que trois procédures : L’, « observation par soi-même » ; L’, « observation faite par les autres et rapportée par écrit » ; Le « passage au même »Analogique de ce qui a été observé : (José Kany-Turpin)..

Il ne semble néanmoins pas que cette forme d'empirisme ait joué un rôle dans l'élaboration du mouvement né en Angleterre, si ce n’est peut-être chez Hume, par l'intermédiaire de l'influence du scepticismeDavid Hume, Système sceptique et autres systèmes, éd. Seuil, « Points-Essais », 2002.. Plus d’informations peuvent être trouvées dans l'œuvre de Victor Brochard, La Méthode expérimentale chez les Anciens.

Épicurisme : prénotions et simulacres La théorie des prénotions d'Épicure est proche de l'empirismeDiogène Laërce, X, 33., et a été rangée sous cette étiquette par KantEmmanuel Kant, Critique de la raison pure, Théorie transcendantale de la méthode, ch. 4 : « Histoire de la raison pure », éd. GF-Flammarion, 2001, .. Dans l'épistémologie épicurienne, toute connaissance provient de la sensation causée par les simulacres qui sont produits par les corps extérieurs.

Aristote et la table rase C'est d'Aristote que John Locke reprend la conception de l'esprit comme tabula rasa, la table rase qui reçoit les impressions comme de la cireAristote, De l'Âme, III, 4 : . En effet, Aristote concevait la connaissance comme l'abstraction de formes intelligibles à partir des objets sensibles, l'abstraction consistant en l'effacement des particularités pour obtenir une définition universelleAristote, De l'Âme, III, 8 : . L'âme reçoit donc les formes intelligibles passivement (bien qu'elle les contienne toutes en puissance, à l'état de possibles) : c'est l'objet naturel qui est cause directe de la connaissance ; la sensation actualise dans l'âme (l'intellect) la forme intelligible (quiddité) qui signifie dans l'objet naturel sa structure rationnelle ou substance. Jean Philopon rappelle ceci à propos de l'âme selon Aristote : Commentaire sur le traité de l'âme d'Aristote, III, 4, 429a27, éd. Hayduck ..

Moyen Âge Pour ce qui est de la pensée médiévale, on a pu voir en Guillaume d'Ockham un précurseur de l'empirisme, parce qu'il n'admet que des entités singulières dans le monde, c'est-à-dire des faits qui sont objets de l'expérienceCf. Guillaume d'Ockham, Somme de logique, Première partie, ch. 15 et 16, éd. T.E.R., 1993.. Ainsi, toute connaissance doit pouvoir se ramener en définitive à une expérience immédiate et singulière, « intuitive »Cf. Guillaume d'Ockham, Intuition et abstraction, recueil de textes, éd. Vrin, 2005.. On peut mentionner aussi Roger Bacon, pour qui « aucun discours ne peut donner la certitude, tout repose sur l'expérience »Roger Bacon, Opus majus (1266), VI, ..

Renaissance : Francis Bacon

thumb|Francis Bacon, père de l'empirisme moderne. Francis Bacon (1561-1626) est le père de l'empirisme sous sa forme moderne. Il pose le premier les fondements de la science moderne et de ses méthodesPour plus de détails, voir : Francis Bacon, science et méthode par Michel Malherbe, Jean-Marie Pousseur, en ligne.. Dans son étude des faux raisonnements, sa meilleure contribution a été dans la doctrine des idoles. D'ailleurs, il écrit dans le Novum Organum (ou par opposition à celle d’Aristote) que la connaissance nous vient sous forme d'objets de la nature, mais que l'on impose nos propres interprétations sur ces objets.

D'après Bacon, nos théories scientifiques sont construites en fonction de la façon dont nous voyons les objets ; l'être humain est donc biaisé dans sa déclaration d'hypothèses. Pour Bacon, . S’opposant à la logique aristotélicienneFrancis Bacon la fustige à travers cette célèbre déclaration, tirée du Novum Organum : qui établit un lien entre les principes généraux et les faits particuliers, il abandonne la pensée déductive, qui procède à partir des principes admis par l’autorité des Anciens, au profit de l’, où l’expérience enrichit réellement le savoir, explique-t-il, afin de montrer la prépondérance de l'expérience sur l'abstraction.. En somme, Bacon préconise un raisonnement et une méthode fondés sur le raisonnement expérimental :

L'empirisme moderne vignette|Thomas Hobbes, contradicteur du cartésianisme.

Développements L'empirisme moderne est un mouvement philosophique qui naît en Angleterre. Il prend racine au et s'épanouit principalement aux . Selon le sociologue des sciences Robert King Merton (dans Éléments de théorie et de méthode sociologique, 1965), l'empirisme aurait percé dans le champ scientifique grâce à ses liens étroits avec l'éthique protestante et puritaine. Le développement de la Royal Society de Londres, fondée en 1660 par des protestants, en est ainsi l'expression aboutie : « la combinaison de la rationalité et de l'empirisme, si évidente dans l'éthique puritaine, forme l'essence de la science moderne », explique Merton.

À l'origine, l'empirisme pouvait se concevoir comme un matérialisme (pour Francis Bacon et Thomas Hobbes), dans la mesure où il fut l'une des formes d'opposition à la scolastiqueLa scolastique admettait la possibilité de substances spirituelles, possibilité niée par Hobbes dans la première partie du Léviathan., lors de la naissance de la science moderne (avec Galilée). Bien qu'empirisme et matérialisme aillent souvent de pair, il n'y a pas de lien nécessaire entre les deux (comme le montrent l'immatérialisme de Berkeley et le spiritualisme de James).

L'empirisme définissait des modes de connaissance dérivés de l'expérience et de la logique qui s'affranchissaient de la Révélation. L'empirisme accompagna ainsi la naissance de la science moderne, caractérisée par sa mathématisation et son utilisation massive de la méthode expérimentale. L'apport de Newton à la science s'inscrit dans ce contexte intellectuel empiriste.

Ses principaux représentants sont : Francis Bacon (1561-1626), homme politique et philosophe anglais que l'on considère souvent comme le père de l'empirisme ; Thomas Hobbes (1588-1679), philosophe anglais matérialiste ; Robert Boyle (1627-1691), physicien et chimiste irlandais, qui s'inspira de Francis Bacon, et fut le père de la philosophie naturelle ; John Locke (1632-1704), philosophe anglais et fondateur du libéralisme politique ; George Berkeley (1685-1753), évêque et philosophe irlandais qui développa un empirisme « immatérialiste » (il n'y a pas de « matière » derrière les phénomènes qui nous apparaissentLe physicien Ernst Mach soutiendra une thèse analogue.) ; Voltaire (1694-1778), écrivain qui importa en France les idées de LockeCf. par exemple Voltaire, Lettres philosophiques, 1734. ; David Hume (1711-1776), philosophe écossais qui développa l'empirisme sceptique ; Denis Diderot (1713-1784), écrivain et encyclopédiste qui soutint un « matérialisme enchanté »Cf. Élisabeth de Fontenay, Diderot ou le matérialisme enchanté, éd. Grasset, 2001. ; Étienne Bonnot de Condillac (1714-1780), philosophe français sensualiste influencé par Locke ; Claude-Adrien Helvétius (1715-1771), philosophe français sensualiste ; Adam Smith (1723-1790), économiste écossais disciple de HumeCf. par exemple Adam Smith, la Richesse des nations, 1776. ; Edmund Burke (1729-1797), homme politique et philosophe irlandais, théoricien de l'esthétique empiriste ; James Mill (1773-1836), philosophe écossais influencé par Hume ; John Stuart Mill (1806-1873), fils du précédent, économiste et philosophe anglais qui développa l'utilitarisme inspiré de Jeremy Bentham (1748-1832) ; William James (1842-1910), philosophe américain qui développa un empirisme radical qu'il nomma « pragmatisme » ; Moritz Schlick (1882-1936), empirisme logique (cf. Cercle de Vienne) ; et Rudolf Carnap (1891-1970), empirisme logique.

thumb|William James, inventeur du pragmatisme avec Peirce.

Les Lumières françaises et anglaises (Enlightenment, voir aussi Lumières écossaises) sont majoritairement empiristes, contrairement aux Lumières allemandes (Aufklärung), lesquelles sont moins hostiles à la religion et plus idéalistes.

L'empirisme se distingue assez nettement du positivisme, dans la mesure où ce dernier met davantage l'accent sur l'explication des phénomènes par des formulations mathématiques. Il est vrai qu'Auguste Comte (1798-1857) appuya sa philosophie en partie sur celle de Francis Bacon, mais cela n'est pas suffisant pour trouver beaucoup de points communs entre l'empirisme et le positivismeAuguste Comte, Cours de philosophie positive, 1830-1842..

L'empirisme radical est une variante défendue par William James (1842-1910) et qui affirme, comme l'empirisme classique, qu'il ne faut rien ajouter à l'expérience, mais aussi, ce qui fait sa spécificité, qu'il ne faut rien lui retirer : nous avons une expérience des relations, qui sont aussi réelles que les termes de l'expérienceWilliam James, Essais d'empirisme radical, Agone, 2005, Essais 1 à 4..

Il ne faut néanmoins pas confondre l'empirisme avec le pragmatisme de Charles Sanders Peirce (ce dernier parlait d'ailleurs de « pragmaticisme »Charles Sanders Peirce, Œuvres philosophiques. : Volume 1, Pragmatisme et pragmaticisme, éd. du Cerf, 2002.) ou Richard Rorty. L'empirisme se fonde sur l'expérience, le pragmatisme sur l'action.

Généralisation empirique Le scientifique Wladimir Vernadsky (Le père de la science soviétique, de la biogéochimie) s'est basé quant à lui sur le concept de Généralisation empirique pour caractériser le vivant et "fonder" le metaconcept de biosphère.

Controverse entre le rationalisme et l'empirisme

thumb|Gottfried Wilhelm Leibniz, partisan du rationalisme.