La crise anglophone au Cameroun aussi appelée la guerre d'Ambazonie, est un conflit armé qui se déroule depuis 2017 dans les deux régions anglophones du Cameroun, le Nord-Ouest et le Sud-Ouest (NOSO), opposant le gouvernement camerounais à divers groupes séparatistes.

D'un point de vue historique, le conflit remonte à l'époque coloniale, lorsque le Cameroun était colonisé par trois puissances européennes : l'Allemagne, la France et le Royaume-Uni. Dans les années 1960, le Cameroun français et britannique accèdent à l'indépendance avant de se réunifier partiellement sous la forme d'une république fédérale, qui perdure jusqu'en 1972, date à laquelle elle est remplacée par un État unitaire. Cette transition politique est vivement contestée par la minorité anglophone, qui revendique un retour au fédéralisme ou la sécession. Ces revendications s'intensifient dans les années 1990 et donnent lieu à des actes de violences tant de la part des séparatistes que des forces gouvernementales.

La contestation resurgit fin 2016, alors que les régions anglophones connaissent une crise socio-politique sans précédent marquée par des revendications corporatistes des avocats et des enseignants. Face à la répression gouvernementale, et malgré certaines concessions, le mouvement se radicalise.

Ainsi, en , des séparatistes prennent les armes et lancent une vague d'attentats contre les forces gouvernementales, les lieux publics et les écoles, avant de déclarer un mois plus tard, l'indépendance des régions anglophones sous le nom de république fédérale d'Ambazonie. En , les attaques contre les forces de sécurité s'intensifient. En réponse, les autorités lancent des opérations militaires dans les régions anglophones en , entraînant les premiers affrontements.

Après deux ans de conflit, le président Paul Biya annonce le qu'un se tiendra à la fin du mois afin d'y mettre un terme. À l'issue de cette concertation, un est accordé aux régions en crise. Malgré cette avancée, les violences se poursuivent.

Depuis son déclenchement, le conflit a fait plus de et a contraint plus d'un millier de personnes à fuir leur domicile, avec des exactions commises ou attribuées aux deux camps.

Contexte

Période coloniale

Le conflit trouve ses racines dans une histoire coloniale tumultueuse. En 1884, le roi Ndumbe Lobe Bell et l'explorateur allemand Gustav Nachtigal signent le traité germano-douala, qui fait du Cameroun un protectorat allemand. En 1918, après la défaite de l'Allemagne lors de la Première Guerre mondiale, le protectorat est divisé en deux ; sa partie orientale, soit du territoire, est confiée à la France et sa partie occidentale, soit du territoire, au Royaume-Uni, sous mandat de la Société des Nations (SDN). À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la SDN, devenue l'Organisation des Nations unies (ONU), confie le Cameroun, toujours sous administration franco-britannique, à son Conseil de tutelle dont la mission est de l'accompagner vers l'indépendance.

Décolonisation, passage d'un État fédéral à un État unitaire et présidence de Paul Biya

Le , le Cameroun français accède à l'indépendance sous le nom de avec comme président Ahmadou Ahidjo. Le , l'ONU organise un référendum au Cameroun britannique qui exclut l'indépendance totale du territoire et propose aux électeurs deux options : l'indépendance par rattachement au Cameroun ou l'indépendance par rattachement au Nigeria. La partie nord choisit de rejoindre le Nigeria, tandis que la partie sud choisit de rejoindre le Cameroun pour former la le . En 1966, le chef d'État dissout les partis politiques et crée un parti unique, l'Union nationale camerounaise (UNC). Le , à l'issue d'un référendum constitutionnel, le chef d'État proclame la république unie du Cameroun, mettant ainsi fin au fédéralisme.

Le , Paul Biya, Premier ministre depuis 1975, est élu président de la République à la suite de la démission d'Ahmadou Ahidjo. Dès son arrivée au pouvoir, il nomme et révoque les postes clés pour assurer sa continuité. À ses débuts, il promet de placer son mandat sous le signe du . Le , il divise la région anglophone en deux provinces : Nord-Ouest et Sud-Ouest. Seul candidat à l'élection présidentielle de 1984, Paul Biya est réélu. En , il adopte le nom au lieu de . En 1985, il crée son parti, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC). Il est réélu en 1988, toujours sous la bannière du parti unique.

Malaise de la minorité anglophone depuis la fin du fédéralisme et premières violences

Le passage d'un État fédéral à un État unitaire conduit à l'émergence de revendications identitaires de la part de la minorité anglophone, qui représente 20 % de la population. Cette transition est perçue par certains anglophones comme une trahison et le début de leur au sein de l'État. Début novembre 1985, des manifestations, principalement menées par des lycéens et des étudiants, auraient eu lieu à Bamenda. Des bâtiments publics auraient été saccagés. Selon certaines informations non confirmées, les manifestants auraient remplacé le portrait du président Paul Biya par celui d'Ahmadou Ahidjo et, à d’autres endroits, auraient substitué le drapeau nigérian au drapeau camerounais. Des renforts militaires sont dépêchés dans la région de Bamenda. Selon l'Union des populations du Cameroun (UPC), il y aurait eu des morts, et les frontières avec le Nigeria sont désormais sous étroite surveillance.

Au début des années 1990, alors que le pays revenait au multipartisme, le mouvement All Anglophone Congress (AAC) conteste la légitimité du référendum de 1972 et propose le retour au fédéralisme tandis que des mouvements plus radicaux appellent à la sécession. En , à la suite d'une conférence de l'AAC, la est publiée. Elle énumère les nombreux griefs des anglophones à l'égard du pouvoir central et appelle à un retour à l'État fédéral. Face au refus du gouvernement de discuter d'un retour au fédéralisme, le Cameroon Anglophone Movement (CAM), l'une des plus grandes associations affiliées au mouvement AAC, déclare l'indépendance des régions anglophones le . Cette position est soutenue par une deuxième conférence qui se tient à Bamenda en 1994. Cette dernière déclare que si le gouvernement , elle proclamera .

En 1995, le Conseil national du Cameroun méridional (CNCM), un parti politique qui appelle à la sécession voit le jour. Les et , des séparatistes attaquent des établissement civils et militaires, tuant quatre personnes, dont deux officiers à Bamenda, selon les autorités. En réponse, un couvre-feu est instauré dans la ville. Le , le procureur requiert la peine de mort à l'encontre de cinq des 65 séparatistes jugés devant le tribunal militaire de Yaoundé pour des commises en mars 1997 dans la province du Nord-Ouest. Le procureur affirme que ces cinq accusés sont . En , des membres du CNCM prennent le contrôle d'une station locale de la Cameroon Radio Television (CRTV) à Buéa et proclament l'indépendance de la . Le , à l'occasion du anniversaire de la réunification du Cameroun, une manifestation pacifique organisée par des séparatistes dans les villes de Kumbo et Bamenda est violemment réprimée par la police. Au moins trois militants sont tués et cinq sont blessés à Kumbo. Des leaders séparatistes sont arrêtés.

Situation socio-politique à la veille du conflit

En , des enseignants déplorent la nomination de francophones dans les régions anglophones et des juristes rejettent la suprématie du droit romain au détriment de la common law. La majorité des leaders de la contestation réclament un retour au fédéralisme, tandis qu'une minorité réclame l'indépendance et la proclamation d'un nouvel État, l'. Le pouvoir exécutif rejette ces deux revendications. Dès , les manifestations en zone anglophone, réprimées par les forces de l'ordre, font les premiers morts civils. D'autres suivront lors de manifestations, durement réprimées par les forces de l'ordre. Le , plusieurs leaders anglophones à la tête des manifestations sont arrêtés et inculpés d'. Le président Paul Biya abandonne les poursuites en août. Entre janvier et avril, Internet est coupé en zone anglophone.

Déroulement 2017

En , alors que la contestation prend de l’ampleur, elle change de forme. Dès lors, des activités terroristes apparaissent au grand jour. Des attentats sont signalés à Bamenda, Besongabang ainsi qu'à Douala en région francophone, visant les forces de sécurité et des lieux publics. Certaines de ces actions, parfois meurtrières, sont revendiquées par les Forces de défense de l'Ambazonie (FDA), qui se définissent comme l' et affirment être déployées dans les régions anglophones.

Le , le leader séparatiste Sisiku Julius Ayuk Tabe déclare symboliquement l'indépendance des régions anglophones sous le nom de république fédérale d'Ambazonie, dont il devient le , provoquant des manifestations de soutien. Les manifestants sont violemment dispersés et au moins sont tuées dans les régions anglophones, selon Amnesty International et des sources officielles. Le , l'International Crisis Group (ICG) met en garde contre le risque d'une .

En , la situation sécuritaire se détériore considérablement. Au cours du mois, les rangs des séparatistes grossissent et les incidents se multiplient. Plusieurs soldats et policiers sont tués à Jakiri, Bamenda, Akwem (près de Mamfé) et à Otu. Le Conseil de gouvernement de l'Ambazonie (AGovC) revendique certains de ces actes. En moins d'un mois, ces attaques font au moins dix morts parmi les forces de sécurité. Par ailleurs, des écoles sont incendiées. vignette|Impact de balle sur une fenêtre de la gendarmerie de Nsanakang, le .En , les premiers affrontements entre les forces gouvernementales et les séparatistes éclatent. La zone de Mamfé, capitale de la Manyu dans la région du Sud-Ouest, devient l'épicentre des violences. Des incidents souvent meurtriers sont signalés à Nsanakang, Kumba, Dadi, Kembong, Toko et Mamfé.

Fin 2017, le mouvement séparatiste s'organise davantage avec l'émergence de plusieurs groupes armés. Ces groupes affrontent les forces gouvernementales à treize reprises et étendent leurs activités à cinq départements des régions anglophones.

2018

L'année 2018 est marquée par des affrontements quasi-quotidiens. vignette|Le ministre de la Communication Issa Tchiroma Bakary annonce l'extradition des leaders séparatistes vers le Cameroun, le . Début 2018, les combats se concentrent dans la région du Nord-Ouest. Après une accalmie, les violences reprennent en janvier, avec le meurtre de gendarmes et des attaques contre des bases militaires et des écoles. Afin de , le gouvernement déploie d’importants renforts de sécurité. Les tensions s'aggravent le lorsque le leader séparatiste Sisiku Julius Ayuk Tabe et sont arrêtés au Nigeria, puis extradés vers le Cameroun. Cet événement incite les séparatistes à lancer des attaques plus agressives : ils posent des bombes à Bamenda et utilisent des mines terrestres contre des véhicules militaires dans la région du Sud-Ouest. En réponse, le gouverneur du Nord-Ouest interdit la circulation des armes de chasse et des munitions, tandis que les villages du Sud-Ouest commencent à être désertés par leurs habitants.

Toujours au début de l'année 2018, les séparatistes, qui, jusque-là, s'étaient limités à des attaques contre des symboles de l'État (commissariats de police, postes de gendarmerie), commencent à enlever des responsables gouvernementaux et des francophones et à s'en prendre à des entreprises étrangères qu'ils accusent de soutenir le gouvernement. En , la situation se détériore encore avec la mort d’un soldat et d’un gendarme, ainsi que l’enlèvement temporaire d’un haut fonctionnaire. Pour la première fois, un ressortissant étranger, un otage tunisien, est assassiné dans la région anglophone.