Le Cercle de l'art moderne est une association artistique fondée au Havre en 1906 avec le soutien d'un réseau de collectionneurs, d'amateurs d'art et d'artistes particulièrement actifs dans la ville depuis la seconde moitié du . Son objectif est de promouvoir les courants contemporains de la peinture, notamment les recherches issues du postimpressionnisme, du fauvisme et des débuts du cubisme.

La création du Cercle s'inscrit dans un contexte local marqué par l'essor économique du port du Havre et par le développement d'une bourgeoisie négociante qui joue un rôle important dans le mécénat et la diffusion des arts. Des collectionneurs tels que Pieter van der Velde, Charles-Auguste Marande ou encore Olivier Senn soutiennent activement la peinture contemporaine et réunissent des ensembles significatifs comprenant des œuvres de Boudin, Jongkind, Monet, Renoir, Pissarro, ainsi que de représentants des avant-gardes comme Matisse, Derain, Friesz, van Dongen ou Lhote.

Historique

La naissance du Cercle de l'art moderne (1906)

Contexte havrais au début du siècle vignette|340x340px|Eugène Boudin, Le Bassin du commerce, Le Havre, 1892. L'arrivée du chemin de fer dans la première moitié du siècle, suivie du développement des bateaux à vapeur à la fin du siècle sont déterminants pour l'essor du port du Havre, en pleine révolution industrielle. Ces évolutions entraînent la fin du statut de négociant-armateur, avec désormais une séparation des fonctions entre les compagnies de transport maritime d'un côté et les négociants de l'autre.

Au début du siècle, le port du Havre fait partie de la Northern Range et assure les fonctions de transit, d'escale et d'entrepôt. Il concentre les trois-quarts des importations françaises de coton et presque autant des réserves françaises de café. Cette intense activité commerciale génère d'importantes plus-values, ensuite réinvesties dans l'achat d'œuvres d'art. L'enrichissement des industriels va aller de pair avec le renforcement de leur intérêt pour les collections d'art.

Fondation du Cercle de l'art moderne Le Cercle de l'art moderne est fondé en 1906 par un groupe d'artistes et de collectionneurs havrais, dans le but de promouvoir les courants modernes et de renouveler la vie artistique locale. Sa création s'inscrit donc dans un contexte économique et culturel favorable : la seconde moitié du siècle voit l'essor d'une bourgeoisie commerçante havraise enrichie par le commerce du coton, du sucre et du café, investissant dans des collections d'art et participant activement aux institutions culturelles de la ville.

Le Cercle s'inspire de l'expérience de la Société des amis des arts du Havre, dont certains membres sont issus. Fondée en 1839, elle avait favorisé l'introduction de la modernité picturale au Havre à travers l'organisation d'expositions publiques et le soutien à des artistes tels que Eugène Boudin. Toutefois, le Cercle se distingue par son orientation tournée vers l'avant-garde en s'inspirant également du Salon d'Automne, en soutenant les jeunes artistes fauves et la production des peintres locaux, notamment Raoul Dufy, Othon Friesz et Albert Marquet. La presse locale soulignait alors les tensions entre le Cercle et la Société des Amis des arts du Havre, qualifiant leur rivalité de « Capulets et Montaigus », illustrant l'opposition entre le moderne et la tradition classique.

Les collectionneurs havrais — parmi lesquels Olivier Senn, Charles-Auguste Marande, Pieter van der Velde et Georges Dussueil — jouent un rôle central dans la constitution et le financement du Cercle. Leurs acquisitions de toiles modernes, incluant les premières œuvres d'Henri Matisse, témoignent d'un engagement précoce en faveur de l'art moderne et d'une volonté de faire du Havre un centre de diffusion de ces nouveaux courants picturaux, bien avant leur reconnaissance sur la scène internationale. gauche|vignette|280x280px|Claude Monet, Le Port du Havre, effet de nuit, 1872, oeuvre exposée lors de l'exposition organisée par le Cercle de l'art moderne en 1906.

Activité du Cercle de l'art moderne L'association organise plusieurs expositions annuelles visant à présenter au public les tendances les plus récentes de la peinture française. La première manifestation, inaugurée le , réunit notamment des œuvres de Georges Braque, Raoul Dufy et Othon Friesz, marquant l'orientation moderne du groupe. Des artistes liés aux courants postimpressionniste et fauve sont également exposés, grâce à l'appui des organisateurs sur un réseau actif de marchands et de critiques.

Les expositions collectives organisées chaque année au printemps, sont complétées d'expositions individuelles ponctuelles, telles qu'une rétrospective consacrée à Eugène Boudin ou une exposition dédiée à Othon Friesz, lui-même membre du Cercle, toutes deux organisées en 1906.

Le Cercle de l'art moderne participe aussi à la diffusion de la modernité par la publication de textes théoriques, tel que « L'Œil et la couleur » de Maurice Lesieutre.

Le but du Cercle de l'art moderne est défini dans les statuts de l'association :

Fin du Cercle de l'art moderne Le Cercle de l'art moderne du Havre connaît un déclin progressif à partir de 1909. Dès 1907, plusieurs fondateurs, parmi lesquels Olivier Senn, Charles-Auguste Marande, Georges Dussueil et Pieter van der Velde, réintègrent la Société des amis des arts du Havre, menant simultanément les deux structures et diluant ainsi les forces du Cercle. Les difficultés financières liées au coût croissant des expositions et à la baisse du nombre de souscripteurs, fragilisent l'association.

Le départ de plusieurs artistes havrais vers Paris, comme Raoul Dufy, Othon Friesz ou G. Jean-Aubry, limite également la dynamique initiale du groupe. En 1910, le Cercle cesse d'organiser ses expositions annuelles, marquant la fin de son activité publique. L'éclatement du réseau et le contexte politique européen marqué par l'émergence des tensions précédant la Première Guerre mondiale, empêchent toute relance durable.

Malgré sa dissolution, le Cercle a exercé une influence durable sur la vie artistique havraise en soutenant les avant-gardes fauves et les artistes provinciaux, contribuant à la sensibilisation des collectionneurs locaux à l'art moderne et à l'intégration des oeuvres dans les collections du musée des Beaux-Arts du Havre.

Fonctionnement du Cercle de l'art moderne

Administration Au sein de l'organisation même du Cercle de l'art moderne, deux figures structurent la vie administrative et donnent son orientation artistique au groupe. Édouard Choupay est l'architecte de la ville du Havre mais aussi le président du Cercle. Formé à Paris, il apporte au Havre une vision parisienne de l'avant-garde et une rigueur d'organisation. Il incarne la liaison entre le monde technique — l'architecture — et la création artistique. Dans le prolongement de cette direction, G. Jean-Aubry (de son vrai nom Jean-Frédéric-Émile Aubry), homme de lettres, critique d'art et musicien, est le secrétaire général du Cercle. Il organise des conférences et des concerts autour de certaines figures, notamment Paul Verlaine, Charles Baudelaire et Claude Debussy dont il est l'ami. Il promeut la musique contemporaine et le lien entre poésie et arts plastiques, donnant au Cercle sa dimension pluridisciplinaire.

Les comités Le fonctionnement du Cercle repose sur quatre comités spécialisés. Le comité des Beaux-Arts, dirigé par les peintres Raoul Dufy, Othon Friesz et Georges Braque, supervise les activités artistiques et assure la cohérence des orientations esthétiques. Le comité des concerts, composé des musiciens havrais André Caplet, Charles Maurech et Henri Woollett, organise les auditions et contribue à la diffusion d'un répertoire contemporain incluant notamment Claude Debussy, Maurice Ravel ou Ernest Chausson. Le comité de Littérature, placé sous la responsabilité de G. Jean-Aubry est chargé de la programmation et de l'organisation des conférences. Enfin, le comité d'exposition, véritable soutien du comité des Beaux-Arts, réunit les négociants Charles-Auguste Marande, Pieter van der Velde et Georges Dussueil auxquels revient la mission de préparer et d'encadrer les expositions.

Membres fondateurs

Les trente membres fondateurs du Cercle de l'art moderne sont issus de milieux sociaux et professionnels variés et comptent principalement des artistes et des hommes d'affaires :

Membres collectionneurs du Cercle de l'art moderne

Olivier Senn vignette|280x280px|Jean Benner, Portrait d'Olivier Senn, 1874, Collection particulière. Né au Havre, Olivier Senn (1864 – 1959) est négociant dans le commerce du coton. Fort d'un héritage culturel et artistique familial, Olivier Senn adhère en 1896 à la Société des amis des arts du Havre, dont son père et son beau-père sont déjà administrateurs, un poste qu'il occupe lui-même à partir de 1902. Il s'investit dès 1905 dans la création du Cercle de l'art moderne, enrichissant en parallèle sa collection d'œuvres du second et de pièces contemporaines.

Sa collection est constituée d'œuvres d'Eugène Boudin, Armand Guillaumin, Auguste Renoir, Alfred Sisley, Edgar Degas, Henri-Edmond Cross, Camille Pissarro, Johan Barthold Jongkind ou encore Giorgio de Chirico. Les oeuvres de sa collection sont régulièrement présentées lors des expositions organisées par le Cercle entre 1906 et 1909.

La collection d'Olivier Senn s'inscrit sous le signe du paysage et témoigne des différentes mouvances artistiques qui se développent entre 1850 et 1930 avec une attention particulière du collectionneur pour les artistes pré-impresionnistes et néo-impressionnistes. Senn s'avère être un collectionneur prudent, réservé face au fauvisme et indifférent au cubisme.

À sa mort, la collection d'Olivier Senn, constituée de plus de cinq cents œuvres toutes techniques confondues, revient à ses deux enfants Alice et Édouard.

Georges Dussueil Georges Dussueil (1848 – 1915) est un transitaire havrais, collectionneur et figure majeure de la vie artistique locale. Il est l'un des membres fondateurs du Cercle de l'art moderne. Issu d'une famille provençale installée au Havre au siècle, il fonde en 1880 la société Dussueil et , active dans l'expédition et l'assurance. En 1882, il devient membre de la Société des amis des arts du Havre, siégeant à partir de 1896 à la commission d'acquisition.

L'influence de Georges Dussueil est décisive au musée des Beaux-Arts du Havre : en 1901, il défend avec Alphonse Cherfils l'idée novatrice d'ouvrir les acquisitions à l'art moderne et notamment à l'impressionnisme. Il est chargé avec Alphonse Lamotte, le conservateur du musée, d'une mission d'exploration du marché artistique afin d'acheter les œuvres contemporaines les plus prometteuses. gauche|vignette|275x275px|Paul Gauguin, Portrait de monsieur Loulou (Louis Le Ray), 1890, Fondation Barnes (ancienne collection Dussueil). En tant que collectionneur, activité qu'il débute dans les années 1880 avec l'acquisition d'œuvres d'Eugène Boudin, Dussueil soutient activement les artistes présentés par le Cercle. Il acquiert très tôt des œuvres des Nabis — en particulier de Pierre Bonnard et Édouard Vuillard— et manifeste, dès 1905, un intérêt pour le fauvisme. Conseillé par Berthe Weill et en contact avec Ambroise Vollard, il acquiert des œuvres d'Henri Matisse, André Derain, Maurice de Vlaminck, Othon Friesz, Charles Camoin et Albert Marquet, souvent l'année même de leur création. Sa collection comprend également des pièces singulières comme Monsieur Loulou (1890) de Paul Gauguin, portrait du neveu du collectionneur.