Chaïm Soutine (en , ; en , ) est un peintre juif biélorusse émigré en France, né en 1893 ou 1894 dans le village de Smilovitchi, à cette époque dans l'Empire russe, et mort le à Paris.
Il semble qu'il ait eu une enfance difficile dans les ghettos de l'ancienne Russie mais sa vie est mal connue avant son arrivée à Paris, probablement en 1912. Souvent décrit comme très timide voire insociable, il traverse plusieurs années de misère parmi la bohème de Montparnasse, la reconnaissance n'arrivant que dans les années 1920, après sa « découverte » par le collectionneur américain Albert Barnes. Soutine a toujours entretenu des relations compliquées avec ses mécènes ainsi qu'avec l'idée même de succès ou de fortune. Quoique très tôt miné par l'ulcère à l'estomac qui devait l'emporter, il a peint énormément, habité par une énergie étonnante. Son exigence l'a conduit en revanche à détruire beaucoup de ses œuvres. Les quelque cinq cents tableaux dont l'authenticité a été établie sont le plus souvent signés mais jamais datés.
Soutine, qui s'est très peu exprimé sur ses conceptions picturales, est l'un des peintres rattachés habituellement, avec Chagall ou Modigliani, à ce qu'il est convenu d'appeler l'École de Paris. Il se tenait cependant à l'écart de tout mouvement et a développé en solitaire sa technique et sa vision du monde. Tout en se référant volontiers aux grands maîtres, à commencer par Rembrandt, et en se cantonnant à trois genres canoniques de la peinture figurative , il a créé une œuvre singulière, difficilement classable. D'une palette vive et contrastée, violente même, qui peut rappeler celle d'Edvard Munch ou d'Emil Nolde, émergent des formes convulsives, des lignes tourmentées jusqu'à la déformation du sujet, suscitant une ambiance dramatique. Mais les toiles de Soutine se signalent plus encore par un travail en épaisseur qui pousse toujours plus loin l'expérience de la peinture en tant que matière, dans le sillage d'un Van Gogh et ouvrant la voie aux expériences artistiques de la seconde moitié du . Les couleurs flamboyantes et l'aspect torturé de ses œuvres les ont souvent fait rapprocher de l'expressionnisme, bien qu'elles soient déliées de leur époque et ne traduisent aucun engagement. Dans les années 1950, les expressionnistes abstraits de l'École de New York reconnaissent en Soutine un précurseur.
Dans cette œuvre à l'esthétique déroutante, certains commentateurs ont voulu voir le miroir de la personnalité de son auteur, dont la vie se prêtait à revivifier le mythe de l'artiste maudit : il s'agissait d'expliquer la manière du peintre par sa maladie, ses inhibitions, ses difficultés matérielles ou d'intégration sociale, voire une forme de folie. Mais un tel lien de cause à effet n'a rien d'évident. Si on peut déceler une influence de ses origines et de son vécu, ce serait plutôt sur le rapport de Soutine à la peinture elle-même. Il s'est en tout cas donné tout entier à son art comme s'il y cherchait une forme de salut.
Biographie Très farouche et plutôt introverti, Chaïm Soutine n’a tenu aucun journal, a laissé peu de lettres et s'est peu confié, même à ses proches.. Le peu que ses biographes savent de lui provient des témoignages, parfois divergents, de ceux qui l’ont rencontré ou côtoyé et des femmes qui ont partagé sa vie. Il est d'autant plus malaisé à saisir que, , toujours à l'écart des autres et des écoles, il n'a cessé durant toute sa vie de déménager, de vivre en vagabond sans jamais s'installer durablement nulle part..
Il est en outre avéré que Soutine a contribué à brouiller les pistes, concernant sa jeunesse notamment : peut-être par besoin de refouler un passé douloureux., peut-être aussi pour se forger déjà de son vivant toute l'aura d'un peintre maudit.. Sans nier qu'il ait pu cultiver « cette légende noire » d'une vocation contrariée puis d'un destin tragique., Marie-Paule Vial relativise toutefois l'étiquette d'artiste maudit : enfance misérable, exil, débuts difficiles, incompréhension de la critique ou du public, ne sont pas propres à Soutine, pas plus que ne se reflètent dans son œuvre ses souffrances d'homme malade puis pourchassé en tant que Juif..
Naissance d'une vocation (1893-1912) Entre Smilovitchi et Minsk vignette|gauche|Synagogue en bois dans un shtetl. Soutine quitte sans regret sa famille, son village et les pratiques juives..|alt=Vue en noir et blanc d'un groupe de maisons en bois. Chaïm Soutine naît en 1893 ou 1894 dans une famille lituanienne juive orthodoxe de Smilavitchy Smilavichy. belarusguide., un shtetl de quatre cents habitants My Shtetl Smilovichi. Conference on Jewish Matereial Claims Against Germany. situé à une vingtaine de kilomètres au sud-est de Minsk Smilovichi: Minsk. International Jewish Cemetery Project.. Cette région à l'ouest de l'Empire, aux confins de la Biélorussie et de la Lituanie, fait alors partie du , l'immense Zone de Résidence où le pouvoir impérial contraint les Juifs à une vie quasi-autarcique.
Pour certains, Soutine était le fils de commerçants assez fiers de ses talents. Il semble plutôt que le père, Salomon, était raccommodeur chez un tailleur, et gagnait à peine deux roubles par semaine. Sarah, la mère, a eu onze enfants : Chaïm (« vies » en hébreu.) serait le dixième de cette fratrie. La famille vit dans une grande pauvreté, comme presque toutes celles du shtetl, ce qui génère des violences s'ajoutant à l'angoisse des pogroms : la sauvagerie de Soutine adulte, ainsi que sa peur viscérale de l'autorité, s'enracinent très sûrement dans des traumatismes enfantins..
La famille observe les principes religieux de la Torah et le jeune garçon fréquente l'école talmudique.. Mais, aussi obstiné que taciturne, il préfère de très loin le dessin à l'étude, prêt à tout pour se procurer du matériel (selon une rumeur peut-être due à Michel Kikoïne, il aurait un jour subtilisé pour les revendre les ustensiles de sa mère ou les ciseaux de son père). Il dessine tout ce qui lui tombe sous les yeux : . Or la loi hébraïque, suivant le troisième commandement du décalogue, frappe d'interdit toute représentation humaine ou animale : aussi Chaïm est-il souvent battu par son père ou ses frères. Vers l'âge de neuf ans, on l'envoie en apprentissage chez son beau-frère tailleur à Minsk. C'est là qu'il va se lier durablement avec Kikoïne, qui partage la même passion que lui, et avec qui il suit en 1907 des cours de dessin tout en travaillant comme retoucheur chez un photographe..
Peut-être lors d'un séjour avec Kikoïne dans son village natal, Soutine fait le portrait d'un vieil homme, sans doute un rabbin, en un acte où Clarisse Nicoïdski voit, au-delà de la simple transgression, une volonté de profanation.. Mais le fils du rabbin, boucher de son état, entraîne l'adolescent au fond de sa boutique pour le rosser d'importance. La biographe fait un récit romanesque de cette scène brutale, pour ne pas dire sanglante ; Olivier Renault en retient du moins que certains . Cet épisode va jouer en quelque sorte le rôle de « mythe fondateur » dans la carrière d'artiste de Soutine. Toujours est-il que Chaïm ne pouvant plus marcher pendant une semaine, ses parents portent plainte et obtiennent gain de cause : une partie des quelque vingt-cinq roubles de dédommagement finance son départ pour Vilnius, autour de l' , de fait un des seuls témoins de ses années de jeunesse..
Vilnius, première rupture vignette|Vilnius compte au début du environ un tiers de Juifs sur un peu plus de .|alt=Vue aérienne en noir et blanc d'une ville. Vilnius est surnommée à l'époque la Jérusalem de Lituanie : centre important du judaïsme et de la culture yiddish, elle jouit dans l'Empire d'un statut particulier, plus tolérant, qui autorise les Juifs à vivre et étudier en se mêlant aux goyim.. L'effervescence intellectuelle qui y règne va permettre à Soutine de rompre à la fois et Laila Al Wahidi, L'Œuvre de Soutine, thèse de doctorat, université Paris-Sorbonne, 1985, , cité dans .. Ses ambitions d'artiste se confirment, bien qu'il ait été recalé une première fois au concours d'entrée de l'École des beaux-arts .
Admis en 1910, il va vite, témoigne Michel Kikoïne, se révéler , remarqué notamment par Ivan Rybakov, qui y enseigne auprès d'Ivan Troutnev. Mais une se dégage déjà de ses sujets d'esquisse, exécutés d'après nature : scènes de misère, d'abandon, enterrements… Racontant avoir maintes fois posé pour son ami étendu sur le sol, recouvert d'un drap blanc et entouré de bougies, Kikoïne ajoute : .. Il commence en tout cas à découvrir les grands maîtres de la peinture à travers des reproductions.
D'une timidité maladive, Soutine n'admire que de loin les actrices des théâtres, et noue une idylle fugace avec Deborah Melnik, qui aspire à devenir cantatrice et qu'il va retrouver plus tard à Paris. Il soupire aussi après la fille de ses logeurs, M. et Rafelkes, mais d'une manière si discrète que, lasse d'attendre qu'il se déclare, elle en épouse un autre. Les Rafelkes, bourgeois fortunés qui auraient néanmoins volontiers pris Soutine pour gendre, l'aident alors à réunir l'argent nécessaire pour se rendre à Paris..
C'est qu'à l'École des beaux-arts Soutine et Kikoïne ont rencontré Pinchus Krémègne, et que tous trois, devenus inséparables, étouffent déjà à Vilnius. Ils rêvent de la capitale française, comme d'une , moins menacée que la Russie par l'antisémitisme, et en constante ébullition artistique.. Krémègne, un peu moins pauvre, part le premier. Il est bientôt suivi par Soutine et Kikoïne, qui croit se souvenir qu'ils ont débarqué à Paris le et que leur premier soin fut d'aller entendre Aïda à l'opéra Garnier. Chaïm Soutine a définitivement tourné le dos à son passé, dont il n'emporte rien, pas même des bagages, pas même ses travaux..
Les années Montparnasse (1912-1922) vignette|La Closerie des Lilas, en 1909.|alt=Vue en noir et blanc d'une terrasse de café bondée de consommateurs assis, au début du . Depuis 1900, le quartier de Montparnasse, mis à la mode par Apollinaire, a supplanté Montmartre comme épicentre d'une vie intellectuelle et artistique intense. Celle-ci est le fruit d'une rencontre sans équivalent d'écrivains, de peintres, de sculpteurs, de comédiens, souvent sans le sou, qui échangent et créent entre cafésParmi ceux que fréquentaient le plus les artistes du temps subsistent toujours La Closerie des Lilas, Le Dôme, La Rotonde. et cités d'artistesLa Ruche, bâtie à partir de pavillons de l'exposition universelle de 1900, est encore debout ; la cité Falguière ou celle de la rue Campagne-Première ont été détruites., alcool et travail, liberté et précarité.. C'est là que pendant une dizaine d'années, Soutine va développer et affirmer son talent, subsistant par ailleurs .
La Ruche vignette|gauche|Le bâtiment octogonal central de la Ruche, photographié en 1918.|alt=Vue en noir et blanc d'un bâtiment octogonal. La Ruche, dont la rotonde se dresse passage de Dantzig dans le , non loin de Montparnasse, est une sorte de phalanstère cosmopolite où peintres et sculpteurs venus de partout, et pour beaucoup d'Europe orientale, trouvent à louer à bon marché de petits ateliers où ils peuvent loger. Au fil des mois Soutine y croise entre autres Archipenko, Zadkine, Brancusi, Chapiro, Kisling, Epstein, Chagall (qui ne l'aime guère), Chana Orloff (qui le prend en amitié) ou Lipchitz (qui le présente à Modigliani).. Tant qu'il n'y a pas son atelier attitré, il dort et travaille chez les uns ou chez les autres, surtout Krémègne et Kikoïne. Il lui arrive aussi de passer la nuit dans une cage d'escalier ou sur un banc..