droite|vignette|upright=1.4|Rembrandt van Rijn - La Ronde de nuit- 1642 Dostoïevski et Rembrandt sont rapprochés dans la culture française pour leurs discours poétiques et esthétiques de manière persistante par la critique depuis André Suarès jusqu'à Marcel Proust, André Gide et André Malraux. On se trouve à ce propos dans un continuum qui se poursuit depuis plus d'un siècle. Mais de brillants germanistes tels que Heinrich Wölfflin, Julius Meier-Graefe, Stefan Zweig, ont également étudié les rapprochements existant entre l'écrivain russe et le peintre hollandais. Juliette Hassine, Michel Espagne et d'autres critiques encore ont étudié et synthétisé les travaux de ces différentes lignées de chercheurs attirés par cette comparaison.
Historique
Les années de réception des œuvres de Fiodor Dostoïevski (1821-1881) et de Rembrandt (1606-1669) en Europe correspondent à la période 1870 à 1930. Plus de deux siècles séparent leurs dates de naissance.
En France, c'est Eugène-Melchior de Vogüé qui fait connaître les œuvres de Dostoïevski dans les années 1890. Il s'agit d'une image incomplète. Il faut attendre 1906 pour qu'une version soi-disant complète de certaines des œuvres de l'écrivain russe soit publiée à la Librairie Charpentier.
À la même époque, la peinture de Rembrandt fait l'objet de publications prestigieuses, dont la première vraiment monumentale est l'ouvrage d'Émile Michel, Rembrandt sa vie son œuvre et son temps (1893). Après l'exposition qui lui est consacrée en septembre- au Stedelijk Museum Amsterdam et au cours de laquelle plus de 100 tableaux et 200 dessins de Rembrandt sont exposés, les articles sur le peintre vont se multiplier.
Par ailleurs, il faut ajouter au caractère spécifiquement français du rapprochement de ces deux artistes, le fait que le monde chrétien n'est pas resté non plus insensible à l'intensité religieuse du monde de Dostoïevski et a trouvé chez Rembrandt des équivalences à des romans tels que L'Idiot. Ainsi en est-il du théologien, professeur à Munich et Berlin, Romano Guardini dans son ouvrage L'univers religieux de Dostoïevski. Mais ceci se passe plus tard, dans la première partie du . Marcel Proust Marcel Proust fait appel aux différents arts pour qu'ils s'éclairent mutuellement ; pour déterminer un effet obtenu par la musique, par exemple, il a recours à une analogie dans le domaine de la peinture. Un jour qu'il est accueilli chez les Verdurin par la célèbre petite phrase de la sonate de Vinteuil, la dite phrase lui apparaît distante de l'ensemble de l'œuvre comme un arrière plan dans des tableaux de Pieter de Hooch, où les portes entr'ouvertes laissent deviner une autre pièce mystérieuse et silencieuse. Pour caractériser les nuances dont le soleil entoure Madame de Guermantes il évoque des peintures de Vittore Carpaccio et cette sérieuse douceur qui fait comprendre « que Baudelaire ait pu appliquer au son de la trompette l'épithète de délicieux ».
Influences Marcel Proust est un des initiateurs des recherches sur la correspondance des textes de Dostoïevski et des tableaux de Rembrandt. Il rédige en 1900 un texte resté inédit de son vivant : Rembrandt. Il fait visiter le monde de la pensée de Rembrandt et tente de montrer comment dans sa peinture les objets se frayent un chemin vers la lumière et comment celle-ci va à leur rencontre.
Le professeur d'histoire de l'art à l'université de Bâle en Suisse, Heinrich Wölfflin, a probablement influencé Proust par ses théories sur la question. Son ouvrage Principes fondamentaux de l'histoire de l'art reprend comme grands modèles de l'art baroque Rembrandt et Rubens. Juliette Hassine, critique francophone de littérature comparée à l'Université Bar-Ilan de Tel-Aviv, fait observer que si l'influence de Wölfflin sur Proust est possible, des toiles de Rembrandt telles que Le Bon Samaritain ou Les Pèlerins d'Emmaüs ont été aussi interprétées par Eugène Delacroix en 1857, par Théophile Gautier en 1867, par Fromentin en 1876. C'est dans cette tradition française que Proust est allé puiser. Mais par delà celle-ci, il faut renvoyer aux ouvrages de l'écrivain anglais John Ruskin, mort en 1900 et que Proust admirait tant. L'ouvrage Rembrandt de Proust aurait été écrit en hommage à l'écrivain anglais.
La connaissance de Rembrandt aurait été élargie grâce aussi à l'ouvrage de l'historien d'art allemand Wilhelm von Bode, paru à Paris de 1897 à 1905 (en huit tomes). Proust correspondait avec le traducteur français de ces ouvrages en allemand, Auguste Marguillier. Il s'est ainsi familiarisé à travers la critique d'art allemande de von Bode aux théories de Heinrich Wölfflin, alors qu'il commençait à découvrir l'œuvre de Dostoïevski.
Heinrich Wölfflin Heinrich Wölfflin étudie la nature de la transformation des styles de la Renaissance au Baroque à travers le « style pittoresque », marque essentielle du courant baroque. Ce style pittoresque se caractérise surtout par la répartition de la lumière dans la composition de la toile. La représentation des objets n'y est pas totalement claire. Quelques parties du tableau et des objets qui le composent restent voilés. Ceci permet à l'artiste d'exciter l'imagination du spectateur. Celle-ci tente de se représenter ce qui est caché. Quant à l'objet représenté à demi, il cherche « d'instinct », ajoute Wölfflin, à se frayer un chemin vers la lumière, ce qui rend le tableau vivant et en même temps passager..
L'historien suisse interprète l'art baroque comme motivé par le sens du sublime, par la religiosité, par la disposition au recueillement. Soit un ensemble de traits discernables chez Rembrandt. La peinture du maître hollandais illustre la spiritualité et l'itinéraire moral de personnages de Dostoïevski par ses passages de l'obscurité à la lumière. C'est pour faire accepter Dostoïevski et ses clairs-obscurs au lecteurs, à la charnière des et , pour l'européaniser, que les critiques se réfèrent à Rembrandt. La critique en vogue, prônée par Richard Wagner et Charles Baudelaire, propose de faire coïncider les arts, le roman et la peinture. La redécouverte de Rembrandt s'associe ainsi à la réception des ouvrages de Dostoïevski par les Européens occidentaux.
Correspondance Rembrandt-Dostoïevski chez Proust Création de personnages Dans La Prisonnière, Proust donne en quelque sorte la réplique à Fromentin à propos du jugement de ce dernier sur La Ronde de nuit. Selon Fromentin, ce tableau reposait sur un malentendu. La distribution des personnages et celle de la lumière contreviennent aux principes de l'harmonie et de la perspective. Il lui reconnaît toutefois des qualités incontestables. La création de personnages fantastiques inspirés d'une âme tordue et quelque peu perverse aurait été la cause de la décadence de Rembrandt..
Proust définit le fantastique bien autrement : « Tous ces bouffons qui reviennent sans cesse, tous ces Lebedev, Karamazov, Ivolguine, Sergrev, cet incroyable cortège, c'est une humanité plus fantastique que celle qui peuple la Ronde de Nuit de Rembrandt. Et peut-être n'est-elle fantastique que de la même manière, par l'éclairage et le costume, et est-elle au fond courante. En tout cas, elle est à la fois pleine de vérités profondes et uniques, n'appartenant qu'à Dostoïevski. ». Le fantastique c'est le surnaturel survenant dans les évènements de la vie quotidienne. Cette intervention du surnaturel induit l'homme dans la vie courante à adopter une conduite incohérente, inconsidérée, faite d'attentes, de surprises, d'interruptions, d'intermittences. Et c'est par là que Proust perçoit le mieux la correspondance entre le peintre hollandais et l'écrivain russe.
Les Pèlerins d'Emmaüs montrent la stupéfaction des compagnons devant le regard détaché de Jésus alors qu'ils viennent de lui tendre une assiette et de lui poser des questions capitales.
Le Syndic de la guilde des drapiers représente des personnages interrompus subitement dans leurs occupations. Tous semblent regarder, chacun à sa manière, vers une porte qui viendrait de s'ouvrir.
Dans La Leçon d'anatomie du docteur Tulp, le fantastique devient synonyme de mystère, de recherche des secrets de la vie à travers les regards des personnages à la recherche de l'Absolu.
Visages de la femme Les visages de femmes chez Dostoïevski sont synonymes du mystère de la beauté, par exemple celle du visage d'Aglaé et de Nastasia dans L'Idiot.
Selon Proust, Rembrandt évoque le génie de Dostoïevski au niveau du visage de la femme : « Eh ! bien cette beauté nouvelle elle reste identique dans toutes les œuvres de Dostoïevski, la femme de Dostoïevski (aussi particulière qu'une femme de Rembrandt) avec son visage mystérieux dont la beauté avenante se change brusquement comme si elle avait joué la comédie de la bonté, en une insolence terrible (bien qu'au fond il semble qu'elle soit plutôt bonne), n'est-ce pas toujours la même, que ce soit Nastasia Philipovna écrivant des lettres d'amour à Aglaé et lui avouant qu'elle la hait... Grouchenka, Nastasia, figures aussi originales, aussi mystérieuses non pas seulement que les courtisanes de Carpacio mais que la Bethsabée de Rembrandt. ».
Le prince Mychkine dit dans L'Idiot : « Vous êtes extraordinairement belle, Aglaia Ivanovna. Vous êtes si belle que l'on a peur de vous regarder (...) Il est difficile d'interpréter la beauté ; je ne suis pas encore préparé à le faire. La beauté est une énigme. ».
Le narrateur commente l'émotion du prince devant le portrait de Nastasia Philipovna : « Sa première impression ne lui était pas sortie de la mémoire et maintenant il avait hâte de la soumettre à une contre-épreuve. Alors il eut la sensation encore plus intense que ce visage exprimait outre la beauté, quelque chose d'exceptionnel... La beauté éblouissante de la jeune femme devenait même insupportable sur ce visage blême, aux joues presque creuses et aux yeux brûlants ; beauté anormale en vérité. ».
Rembrandt a peint plusieurs fois le personnage de Bethsabée (La toilette de Bethsabée et Bethsabée recevant la lettre de David). Ce personnage a toujours ce côté énigmatique et ambigu qui rejoint celui des femmes de Dostoïevski. Quand Proust compare les visages de femmes (« aussi mystérieuses non pas seulement que les courtisanes de Carpacio mais que la Bethsabée de Rembrandt »), il ne précise pas à quel portrait de Bethsabée il fait allusion. Il veut ainsi laisser le lecteur dans l'imprécision pour l'inciter à lire Dostoïevski selon une perspective de À la recherche du temps perdu. Cette fusion de plusieurs toiles de Bethsabée dans l'imaginaire de Proust autant que celui du narrateur est tout à fait dans l'optique de la Recherche et des procédés de comparaison systématiques utilisés par l'écrivain.
Création de demeures On peut rapprocher les visages mystérieux des personnages féminins de Dostoïevski de ceux de Rembrandt, mais également les demeures créées par l'écrivain russe de celle du peintre hollandais. La maison de l'assassinat dans Crime et châtiment, la maison de Rogonine où il tue Nastasia Philipovna dans l'Idiot sont de grandes maisons mystérieuses, solides, aux murs épais. « ... aussi mystérieuses... que la Bethsabée de Rembrandt. Comme chez Vermeer, il y a création d'une certaine âme, d'une certaine couleur des étoffes et des lieux, il n'y a pas seulement chez Dostoïevski création d'êtres mais de demeures... Cette beauté nouvelle et terrible d'une maison... voilà ce que Dostoïevski a apporté d'unique au monde... ».