Spiridion est un roman de l'écrivaine française George Sand paru en 1838-1839 dans la Revue des deux mondes puis repris en volume en 1839. Une version en partie réécrite paraît en 1842 et est généralement retenue par les rééditions ultérieures. Spiridion est habituellement rangé parmi les romans dits « philosophiques » de George Sand. Relatant l'histoire d'une hérésie secrète dans un monastère italien au , détaillant les interrogations spirituelles de plusieurs moines en les mêlant à une part de mystère et de fantastique, il met en œuvre une réflexion sur la religion et la notion d'hérésie.
Résumé détaillé de la version de 1842 Angel au couvent vignette|droite|Le trésorier parle à Angel de l'abbé Spiridion. Illustration de Tony Johannot et Maurice Sand pour une réédition en 1856. Le roman se déroule dans un monastère bénédictin en Italie à la fin du . Le narrateur, Angel, un novice entré dans un couvent bénédictin à 16 ans, est en butte à l'hostilité du père Hégésippe et des autres moines en dépit de son comportement exemplaire. Un après-midi, après avoir été repoussé par le père Hégésippe, Angel connaît un évanouissement et croit entendre une voix bienveillante dans la sacristie déserte. Peu après, il rencontre le vieil Alexis, un moine vivant à l'écart des autres et disposant d'une forme d'indépendance par rapport à eux. Angel veut se placer sous la protection d'Alexis, mais celui-ci hésite et demande un temps de réflexion. Hésitant lui aussi, Angel demande à se confesser mais le père Hégésippe le lui refuse. Indigné, Angel, pris d'un éblouissement, croit voir un superbe jeune homme vêtu de vêtements surannés se tenant debout au soleil dans le jardin de l'église. Il retourne voir Alexis, qui accepte de s'occuper de lui et le met en garde contre la sottise des moines. Quelque temps après, Angel parle à Alexis du jeune homme qu'il a cru voir : ce dernier réagit avec émotion mais ne veut rien dire.
Angel devient bientôt officiellement l'assistant d'Alexis, qui est responsable des sciences, notamment des expériences de physique et de chimie. Angel remarque qu'Alexis se réfère souvent à « l'Esprit » et cite des passages de paroles saintes qui ne sont pas dans la Bible, en consultant pour cela un livre aux pages blanches. Alexis donne à Angel des lectures philosophiques qui ne lui paraissent pas toujours très conformes au canon catholique : cela le passionne et l'angoisse à la fois. La santé d'Alexis décline peu à peu, en dépit de l'intervention d'un médecin, qui confie à Angel que les réflexions et les recherches passionnées du vieux moine ont usé son corps. Une nuit, Angel rêve du beau jeune homme plusieurs fois avant d'être réveillé par Alexis qui a deviné son rêve. Tous deux tentent de se rendormir, mais Angel entend Alexis dialoguer dans sa chambre avec une voix tonnante qui lui adresse des reproches. Le lendemain, Angel est convoqué à un entretien par le Prieur du couvent. Inquiet, il s'y rend, mais, sur le chemin, il aperçoit un tableau, vivement éclairé par le soleil, qui représente le jeune homme qu'il a cru voir. Le personnage tient un livre où est indiqué « » (« Ici est la vérité ! »). Le père trésorier explique au novice qu'il s'agit d'un Saint-Benoît dont le visage a été imité de celui du fondateur du couvent, Pierre Hébronius, devenu au couvent l'abbé Spiridion, mort en 1698. Étonné d'avoir eu une vision d'un mort, Angel parvient cependant à minimiser auprès du Prieur les bruits, voix et lumières étranges survenus dans la chambre d'Alexis la veille.
Au soir, alors qu'Angel vient de rapporter l'entretien à Alexis, qui est plus affaibli que jamais, une figure démoniaque entre dans la chambre à la grande terreur du novice. Alexis, agrippant le supposé fantôme, le démasque : c'est un frère venu lui faire une macabre plaisanterie, peut-être pour l'effrayer et l'achever. Alexis traîne le coupable jusqu'à la cloche dont il sonne pour convoquer les moines et réclamer justice. Le Prieur étouffe l'affaire. De retour dans la cellule d'Alexis, Angel est interrogé par ce dernier sur ses visions.
Récit de la vie de Spiridion Alexis raconte alors à Angel la vie de Samuel Hébronius, dit l'abbé Spiridion, fondateur du couvent. Juif, de son nom de naissance Samuel, natif d'Inspruck, il découvre la pensée réformiste de Luther, qui le fascine par sa profondeur : Samuel se convertit au protestantisme et change son prénom pour prendre celui de Pierre. Au fil de ses lectures, notamment sous l'influence de Bossuet, Pierre Hébronius se convertit au catholicisme, dont l'esprit de certitude et d'autorité le conforte dans son besoin de foi. Il fonde un couvent sous le nom de Spiridion en adoptant la règle de saint Benoît. Mais il ne tarde pas à subir des désillusions en observant la bêtise et la vanité des moines. Hébronius commence alors à douter de sa troisième religion et s'en effraie. Il tente de raffermir sa foi, lit, réfléchit et médite, et finit par renoncer au christianisme, tout en gardant toute l'apparence du respect du culte catholique afin de ne rien laisser paraître à ses proches. Il connaît de grandes souffrances, mais élabore peu à peu une doctrine personnelle sur Dieu et le salut. Il résout dans un premier temps de la garder secrète, puis, dans sa vieillesse, sentant sa mort approcher, il décide de la confier à un frère digne de confiance : Fulgence. Outre le récit de sa vie et de ses réflexions, Spiridion confie à Fulgence un livre où il a rassemblé l'essentiel de sa pensée. Il lui demande de le placer sur sa poitrine après ses funérailles et de le laisser dans son tombeau, puis d'attendre jusqu'au moment où il se sentira assez sage et prêt à lire cet écrit : Fulgence devra alors aller chercher le livre dans le tombeau de Spiridion. S'il ne se juge jamais assez sage, il transmettra le secret à son tour à des mains pures. Enfin, afin de consoler le jeune Fulgence, Spiridion lui parle des apparitions après la mort.
Récit de la vie de Fulgence vignette|droite|"Je retins à moi la dépouille respectable..." Illustration de Tony Johannot et Maurice Sand pour une réédition en 1856. À la mort de Spiridion, Fulgence accomplit tout comme son maître le lui a demandé. Alexis explique à Angel que Fulgence ne lui a pas dit grand-chose de ses propres méditations et de ses propres visions, même s'il est probable que Fulgence a vu plusieurs fois l'esprit de Spiridion lui apparaître. Fulgence, dont le caractère est timoré, s'est effrayé du contenu hérétique du livre et n'a jamais osé aller le rechercher dans la tombe. Cependant, il a eu assez de force d'âme pour ne jamais trahir son engagement et pour chercher quelqu'un d'autre qui soit digne de recevoir la confidence. Alexis explique alors comment Fulgence en est venu à le choisir, à sa grande surprise. Ces événements se passent au début du , une période où l'inquiétude de l'hérésie se calmait et où la philosophie des Lumières commençait à se répandre par les écrits de Voltaire et de Rousseau. Alexis, comme quelques autres jeunes novices, a entendu parler des anciennes apparitions de Spiridion, en particulier dans la salle du chapitre, que chacun continue à éviter. Un jour, Alexis a eu affaire au Prieur dont il subit un châtiment rigoureux pour avoir refusé de se prêter à la délation contre un novice de ses amis. C'est en apprenant cela que Fulgence remarque Alexis et décide d'en faire son assistant, puis le confident du secret de Spiridion. Fulgence, gagné par la paralysie, finit par tout révéler à Alexis. Il apparaît angoissé, car le spectre de Spiridion, qui avait cessé de lui apparaître depuis des années, lui apparaît de nouveau la nuit. Fulgence finit par mourir apaisé par les paroles d'Alexis. Fulgence, porté par quatre novices dont Alexis, est enseveli près de Spiridion, dans le caveau situé au transept de l'église et où figure aussi l'inscription . Un incident ayant éteint les torches, Alexis tombe et touche le plomb qui recouvre le cercueil de Spiridion : le métal n'est pas froid mais tiède, comme porteur de vie.
Récit de la vie d'Alexis Alexis relate alors à Angel son propre cheminement intellectuel, philosophique et religieux. Jeune, ambitieux et idéaliste, Alexis résout de se jeter dans l'étude et de ne recourir au livre d'Hébronius qu'en dernière extrémité, au cas où ses propres forces ne suffiraient pas à satisfaire ses doutes. Descendu dans l'église, il prête serment sur le caveau de ne pas l'ouvrir avant six années. Pendant deux ans, il étudie avec ferveur les écrits catholiques, mais trouve qu'il n'a pas assez éprouvé sa foi. Il décide d'aller lire les écrits hérétiques dans la pièce de la bibliothèque où ils sont enfermés. Il s'y rend sans en demander la permission et s'y adonne à des lectures nocturnes. La première nuit, il a une vision de Spiridion occupé lui-même à lire. Alexis lit alors Abélard, Arnauld de Brescia, Pierre Valdo et les hérétiques des , qui le convainquent de s'écarter du catholicisme sur certains points. Il lit alors les grandes réflexions religieuses des siècles suivants, Wiclef, Jean Huss, puis Luther et les sceptiques. Trop ébranlée, sa foi se change en philosophie et il lit les philosophes antiques, Pythagore, Zoroastre, Confucius, Épicure, Platon, Épictète. Ainsi Alexis devient réformiste puis philosophe. Il met sur le même plan l'inspiration de Jésus avec celle de Socrate et les penseurs de l'Inde avec ceux de la Judée. Il en vient à douter de toutes les religions et est alors pris de vertige et de désespoir. Habitué à épancher son amour par la prière et la soumission, Alexis en vient à redouter Dieu, qui lui paraît trop grand, trop lointain et inflexible. Il cherche un réconfort dans la lecture des philosophes théistes de son époque, en vain, car leur critique du catholicisme lui paraît trop légère voire ignorante. Cependant, l'esprit de liberté et de révolte qui transpire de ces écrits lui paraît salutaire. Alexis en vient à douter de lui-même et de ses anciennes visions de Spiridion. Le terme fixé par son vœu arrive et passe sans qu'il se décide tout de suite à descendre au tombeau.
Par une nuit froide, Alexis est enfermé dans la salle des écrits interdits de la bibliothèque par un moine qu'il n'a pas vu. Incapable de sortir, il souffre en silence du froid et de la dureté du sol de pierre, sans oser se manifester, pendant trois jours et trois nuits. Il est près de se laisser mourir, quand il entend quelqu'un approcher, puis la voix de Spiridion le rappelle à la vie en lui reprochant de ne pas encore avoir été chercher le livre. Alexis s'aperçoit alors que la porte est ouverte. Alexis sort de la bibliothèque et apprend que le Prieur du couvent est mort peu avant sa captivité : l'élection du nouveau est en cours. Alexis soupçonne l'un de ses ennemis, Donatien, un moine ambitieux et fat, de l'avoir enfermé. Donatien cherche à devenir Prieur et, pour cela, use de son influence pour contrevenir à tous les règlements afin d'accélérer les choses. Alexis, résolu à lui barrer la route, conteste la procédure, réclame de pouvoir se présenter et faire campagne... et parvient à se faire élire à la place de Donatien. Alexis propose alors un accord à Donatien : il lui laisse le poste de Prieur en échange d'une liberté complète pour mener ses recherches au couvent à l'écart des autres. Donatien accepte. Alexis s'organise une vie indépendante à la tête de la bibliothèque. Mais une vision de Spiridion lui reproche de laisser ses frères succomber au mal dans le couvent en ayant accepté de passer un marché avec Donatien.
vignette|droite|"Je m'élançai dans le vide en blasphémant..." Illustration de Tony Johannot et Maurice Sand pour une réédition du roman en 1856.