Jean Bruller, dit Vercors, né le à et mort le à , est un illustrateur et écrivain français.
Il adopte le pseudonyme littéraire Vercors en 1941 pendant la Résistance. Par la suite, il garde son patronyme pour son travail d'artiste et son pseudonyme comme nom d'écrivain.
Son œuvre la plus célèbre est Le Silence de la mer, publiée clandestinement en 1942.
Biographie
Origines familiales thumb|Jean Bruller et ses parents vers 1905. Jean Bruller est le fils de Louis Bruller (1864-1930)., d'origine juive-hongroise, et d'Ernestine Bourbon (1875-1948)., institutrice. Son acte de naissance indique « Brüller »., mais tous les livres publiésCatalogue général de la BnF. et l'usage utilisent l'orthographe « Bruller ».
La vie de son père lui a inspiré la nouvelle La Marche à l'étoile publiée pendant l'Occupation.
Dans un livre d’entretiens, À dire vrai, Vercors attribue à son père une ascendance lorraine :
Louis Bruller quitte l'Autriche-Hongrie en 1880 et s'installe à Paris, chassé par la qui règne en Hongrie et attiré par l’idée de la France comme pays de la liberté et des arts. Il y lance un commerce de livres populaires, essentiellement des
Quelques années plus tard, il vend ce commerce et en ouvrant une rue dans Paris pour y construire un immeubleÀ dire vrai : Entretiens de Vercors avec Gilles Plazy, Paris, F. Bourin, 1991., la rue Bruller dans le 14e arrondissement de Paris.
Formation Jean Bruller fait ses études primaires et secondaires à l’École alsacienne à Paris.
Après le baccalauréat, il envisage de devenir chercheur et aurait voulu entrer à Supélec. Mais il échoue et se rabat sur l'École Breguet qui forme aussi des ingénieurs électriciens (ESIEE-Paris). Il obtient son diplôme d'ingénieur en 1923 avec médaille de bronze.
Mais il ne souhaite pas entrer dans l'industrie.
Entre-deux-guerres Dès 1921, il devient dessinateur humoristique et illustrateur dans la lignée de Gus Bofa. Il publie ses premiers dessins dans la revue Sans-Gêne grâce à Maxime Ferenczi que connaît son père. Il rédige ses premières chroniques Les Propos de Sam Howard dans l'hebdomadaire Paris-Flirt en 1923-1924 sous l'influence des Contes profitables d'Anatole France. Il signe ses dessins avec son pseudonyme Joë Mab. En 1923, il participe au Salon des humoristesRené Édouard-Joseph, Dictionnaire biographique des artistes contemporains, tome 1, A-E, Art & Édition, 1930, . et, en juin de la même année, crée sa propre revue humoristique qu'il nomme L'Ingénu, en hommage à Voltaire. Il y dessine et rédige une chronique appelée Les Propos d'un Huron.
En 1924, il met fin à l'expérience pour suivre une formation d'officier de réserve à Saint-Cyr-Coëtquidan. Il fait ensuite six mois de service militaire à Tunis, jusqu'au printemps 1925.
De retour à Paris, le dessinateur répond à de nombreuses commandes publicitaires. Il travaille notamment chez Fernand Nathan pour le compte de Citroën. Il illustre ainsi l'album Frisemouche fait de l'auto décrivant les aventures de la Citroënnette, modèle réduit créé par André Citroën pour séduire les parents par le biais de leurs enfants.
Il réalise son premier album (dessins et textes) en 1926 : 21 recettes pratiques de mort violente. Il illustre en 1930 l'album pour enfants Patapoufs et Filifers, fable d'André Maurois sur les méfaits de la ségrégation.
En 1931, il se marie avec Jeanne Barrusseaud, le couple se séparant en 1948.
En contact avec des intellectuels de gauche tels que Romain Rolland, Jean Guéhenno ou Charles Vildrac, il prend conscience des méfaits du colonialisme comme le montrent sa bande dessinée Le Mariage de Monsieur Lakonik (1931) ou ses illustrations de Baba Diène et Morceau-de-Sucre (1937) de Claude Aveline..
Seconde Guerre mondiale Pacifiste jusqu'en 1938, il est mobilisé pendant la Seconde Guerre mondiale. Il sert notamment à Mours-Saint-Eusèbe, près de Romans, au pied du massif du Vercors. À la fin de 1939, au cours de manœuvres, il se fracture une jambe et passe plusieurs mois entre hospitalisation et convalescence avant de rejoindre son unité au printemps 1940.
Après l'armistice, Bruller est démobilisé au cours de l'été 1940. Avant de regagner sa maison de Villiers-sur-Morin, il rejoint sa famille réfugiée dans la région de Saintes. Il y observe notamment l'accueil favorable réservé par une partie de la population aux soldats allemands. Cette expérience contribue à sa réflexion sur l'attitude à adopter face à l'occupant et laisse une trace directe dans Le Silence de la mer : l'officier allemand Werner von Ebrennac y évoque l'entrée des troupes allemandes à Saintes, se disant d'abord satisfait de l'accueil de la population avant d'y reconnaître une forme de soumission.
La région de Saintes joue également un rôle matériel dans la rédaction de ses premiers textes clandestins. En 1941 et 1942, Bruller séjourne à Rochefollet, hameau de la commune de Bussac-sur-Charente, à une dizaine de kilomètres de Saintes, dans la propriété de son beau-père, le poète Gustave Fort, ancien chef de cabinet d'Émile Combes et maire de Bussac-sur-Charente. Selon le quotidien Sud Ouest, il y rédige discrètement six nouvelles, parmi lesquelles Le Silence de la mer. La commune de Bussac-sur-Charente rattache elle aussi explicitement la rédaction de l'ouvrage à la maison familiale de Rochefollet.
La genèse de la nouvelle conjugue ainsi plusieurs expériences réelles. La maison de Villiers-sur-Morin et des rencontres avec des militaires allemands fournissent des éléments au cadre domestique et au personnage de Werner von Ebrennac, tandis que le souvenir de Saintes nourrit certains de ses propos. William Kidd considère plus largement l'expérience vécue par Bruller dans la région comme l'une des étapes de son évolution du dessinateur d'avant-guerre vers l'écrivain de la Résistance.
Son attachement à Saintes et à la Saintonge se maintient après la guerre. Dans un texte consacré à la ville, il écrit qu'il éprouve pour elles et évoque notamment les raisons familiales liées à la maison de Rochefollet.
De retour à Villiers-sur-Morin au début du mois d'août 1940, Bruller retrouve une maison qui avait été occupée par des soldats allemands. Il décide de ne plus rien publier tant que ses travaux seraient soumis à la censure de l'occupant. À partir d'octobre, il travaille comme menuisier dans son village, tout en se rendant régulièrement à Paris et en se rapprochant progressivement de la Résistance intellectuelle.
Encouragé par Pierre de Lescure, il entre ensuite dans la Résistance. Bruller prend alors le pseudonyme de Vercors, nom du massif montagneux au pied duquel il avait été cantonné, sans savoir que celui-ci deviendra par la suite le théâtre d'événements liés au Maquis du Vercors.
À l'automne 1941, il fonde avec Pierre de Lescure les Éditions de Minuit, maison d'édition clandestine. Le Silence de la mer devient le premier ouvrage publié par la nouvelle maison ; les premiers exemplaires sont imprimés clandestinement en février 1942. Le texte sera suivi peu après par La Marche à l'étoile. Gaëtan Picon estime que ces deux récits sont d'Gaëtan Picon, Panorama de la nouvelle littérature française, Gallimard, 1949, ..
Les premiers exemplaires du Silence de la mer, tirés à quelques centaines d'exemplaires, circulent clandestinement avant que l'ouvrage ne connaisse une diffusion beaucoup plus large dans les réseaux de Résistance puis à l'étranger. Il est notamment réédité à Londres et diffusé en Afrique, aux États-Unis et en Australie.
Vercors est le concepteur du logo à l'étoile des Éditions de Minuit qui est utilisé à partir de 1945. Au même moment, en , le PCF avait créé en zone nord, incluant Paris, la collection littéraire « Hier et aujourd’hui », afin de publier des textes à destination de toute la population et non plus seulement des militants« Les maisons d'édition du PCF, 1920-1956 », par Marie-Cécile Bouju, dans la revue Nouvelles Fondations en 2007 , mais ne parvient jamais à concurrencer la maison d'édition de Vercors et se rallie au Comité national des écrivains (CNE), dont Vercors est membre.
Après-guerre Vercors fait partie, à la Libération, de la Commission d'épuration de l'édition mise en place par le CNE, mais il en démissionne en en raison de l'indulgence de ses membres vis-à-vis des maisons d'édition et quant aux sanctions requises à l'encontre des écrivains collaborationnistes.. Dans le même temps, il refuse de participer à l'établissement d'une « liste noire » et renvoie les auteurs au jugement de leur conscience.
Sa prise de distance progressive avec le PCF, dont il était compagnon de route, s'exprime dans les recueils collectifs de résistants célèbres, d'abord sur un ton très prudent dans L’Heure du choix (1947), puis plus nettement dans La Voie libre (1951), salué par Le Monde« Le Marxisme est devenu la plus rigide des orthodoxies », dans Le Monde du 6 juin 1951 .
Entre-temps, en , dans la revue Esprit, qui a rajouté le titre « Il ne faut pas tromper le peuple », une lettre de Vercors avait dénoncé le du procès Rajk« Les intellectuels français face aux répressions soviétiques dans les démocraties populaires : du schisme titiste au procès Kostov » - Mémoire de Master I en Sciences humaines et sociales, sous la direction d’Olivier Forlin , au côté d'un autre des futurs cosignataires de 1951, Jean Cassou, directeur du musée d'art moderne de Paris, déclenchant dès un contre eux de , après avoir subi la censure de Pierre Daix dans celle-ci en .
Le PCF est indisposé par la préparation de La Voie libre, cosigné par les résistants Claude Aveline, Jean Cassou et Louis Martin-ChauffierLa Voie libre par Claude Aveline, Jean Cassou, Louis Martin-Chauffier, Vercors, aux Éditions Flammarion, 1951., qui ne put paraître qu’en 1951 de par l'action du parti, alors accusé de vouloir museler ses « compagnons de route » du monde intellectuel. Claude Aveline venait de prendre la tête de la commission internationale contre le régime concentrationnaire (CICRC), constituée à Bruxelles en avec également les résistants Germaine Tillion et Louis Martin-Chauffier, autre contributeur du recueil via le texte « Le faux dilemme »., au moment même où la CICRC demande à Moscou une enquête sur les camps de dissidentsMusée de la Résistance, biographie de Germaine Tillion . Dans La Voie libre, qui dénonce la division du monde en deux camps opposés et parle de totalitarisme soviétiqueBiographie de Jean Cassou dans Le Maitron , le débat porte davantage sur le plan de la morale et du mensonge en politique selon les principes kantiens. Dans « La conscience humaine », contribution de Cassou au recueil, celui-ci voit dans la campagne contre Tito la vieille machine de l’InquisitionGeorges Friedmann. Un sociologue dans le siècle, 1902-1977, par Pierre Grémion, Françoise Piotet, aux Éditions du CNRS, 2013 .
Fin 1952, à la demande insistante d’Aragon, Vercors accepte la présidence du CNE, affecté par une nouvelle vague de démissions d’intellectuels, qui ont proposé une motion contre l’antisémitisme des gouvernements de Prague et d’URSSBiographie de Jean Bruller dans Le Maitron .
Guerres coloniales thumb|Plaque commémorative sous le pont des Arts, à Paris, rive gauche de la Seine.
En guise de protestation contre la torture pratiquée en Algérie, Vercors renvoie en 1957 sa Légion d'honneur au président de la République..
Il stocke dans un de ses appartements les numéros clandestins de Vérités pour (1958-1960) puis entre au comité de direction de Vérité Liberté (1960-1962) avec un des fondateurs du PSU, Claude Bourdet, qui publie aussi avec Jean-Paul Sartre le Manifeste des 121, par lequel des écrivains et artistes déclarent « le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie ».. Il cofonde ensuite la revue Partisans avec François Maspéro et témoigne notamment en faveur de Jeanson au procès de 1960.
En 1963, il fait partie des soixante personnalités qui appellent à la création de la Ligue nationale contre la force de frappe..