L’Alsace est un territoire dont les langues traditionnelles sont pour la plupart germaniquesIl subsiste en Alsace des ilots de dialecte roman : la haute vallée de la Bruche, la région d'Orbey et quelques communes limitrophes du Territoire de Belfort. Le reste de la province se répartit entre les zones dialectales francique (Alsace bossue, région de Wissembourg), haut-alémanique (dans le Sundgau) et bas-alémanique (la plus grande partie du territoire alsacien, avec de nombreuses nuances régionales). Source : Jean-Claude Schwendemann, Les dialectes alsaciens, CRDP d’Alsace, septembre 2010, consulté en ligne le 31 mai 2017 mais elle est aussi une province-frontière que l'Histoire a exposée à toute une série d’influences, si bien que quatre langues y ont eu cours : le latin, écrit par les intellectuels alsaciens du haut Moyen Âge et par les humanistes du , l’allemand, la plus ancienne langue littéraire alsacienne accessible à toute la population lettrée, l’alsacien, groupe de langues vernaculaires régionales dites parfois "dialecte", dont le développement proprement littéraire date du et le français, langue nationale écrite et parlée par tous les Alsaciens depuis la généralisation de l’enseignement du français à l’école dès le milieu du L'école en Alsace, de la Révolution à 1870 sur le site du CRDP de Strasbourg, consulté le 20 mai 2017 . Certains auteurs ont d’ailleurs écrit dans deux voire trois de ces langues Adrien Finck, La littérature alsacienne, article mis en ligne le 1er décembre 2010 sur le site du CRDP de Strasbourg, consulté le 20 mai 2017 . Le choix des écrivains alsaciens entre allégeance à la littérature allemande ou allégeance à la littérature française a varié avec le temps. Peu nombreux ont été ceux qui ont réussi à se maintenir dans une position intermédiaire en tant que représentants d'une culture-trait d'union. Après la francophilie de l’époque révolutionnaire qui poussait les écrivains et auteurs alsaciens à adopter une position d'allégeance politique à la France (qui n'excluait d’ailleurs pas un attachement linguistique et culturel à la sphère allemande), les auteurs alsaciens ont évolué au cours du vers l'intégration politique et culturelle à l’AllemagneAnnette Kliewer, Literatur am Oberrhein: Elsässische Literatur ("Littérature autour du Rhin supérieur : la littérature alsacienne"), site culturel de l’État de Bade-Wurtemberg (Landesmediazentrum Baden-Württemberg) consulté le 20 mai 2017 . L’histoire littéraire du se structure quant à elle autour des grands tournants de l’histoire politique de l'Alsace. Le Moyen Âge Écrits en latin

Le fleuron de la production littéraire alsacienne médiévale en latin est l'Hortus deliciarum (Le Jardin des délices), composé et illustré entre 1169 et 1175 par l'abbesse Herrade de Landsberg, à l'attention des novices et moniales de son abbaye. C'était la première encyclopédie écrite par une femme, et à l'intention exclusive de la formation des femmes. L'abbesse, poète et encyclopédiste Herrade von Landsberg est née entre 1125 et 1130, et morte en 1195 à Hohenbourg.

Écrits en moyen haut-allemand Le moine Otfried de Wissembourg est le premier poète connu en langue allemande. Son Livre des Évangiles (deuxième moitié du ) relate la vie et l’enseignement du Christ en pas moins de seize mille vers composés en francique rhénan. Dans sa dédicace au roi Louis le Germanique, l’auteur explicite son intention de doter le peuple franc d'une littérature nationale. Vers la fin du , époque de prospérité, Reinmar de Haguenau est le maître de la poésie courtoise allemande, dite du Minnesang (Chant d’Amour). Son élève Walther von der Vogelweide deviendra le plus fameux poète courtois allemand. L’un des poètes les plus prestigieux du Moyen Âge allemand est Gottfried de Strasbourg (début du ). Il a laissé un vaste poème inachevé, Tristan et Iseult (Tristan und Isolde), qui traduit et enrichit ce conte. Heinrich der Glichesaere (c'est-à-dire le sournois) est sans doute l’auteur de l’adaptation allemande du Roman de Renart (Reinhart Fuchs). À la fin du Moyen Âge, période de troubles et de misère, le Strasbourgeois Johannes Tauler, disciple de Maître Eckhart surnommé "le docteur illuminé" et grand prédicateur et moraliste, enrichit le vocabulaire allemand de son expérience mystique.

La Renaissance Contexte historique À la Renaissance, l’Alsace est non seulement au cœur d’un couloir naturel de circulation des idées - la vallée du Rhin, empruntée par d’innombrables marchands et colporteurs, mais elle est aussi le lieu d’une révolution technologique : l’imprimerie, puisque c’est à Strasbourg que Gutenberg imagine vers 1440 la typographie à caractères mobiles, avant de retourner dans sa ville natale de Mayence pour faire fructifier son invention. Le strasbourgeois Johannes Mentelin imprime quant à lui vers 1466 la première Bible allemande. Bien sûr les luttes religieuses, voire les guerres, qui vont marquer cette époque vont aussi influencer la production littéraire, qui comporte beaucoup d’ouvrages engagés et souvent polémiques. L’Humanisme alsacien L’Humanisme est donc très vivace en Alsace particulièrement à Sélestat, où subsiste la célèbre bibliothèque humaniste qui nous est parvenue presque intacte. Les principales figures de l’École de Sélestat sont :

Jacques Wimpfeling (Jakob Wimpfeling), auteur en 1501 du traité Germania, où il essaie de démontrer la valeur du passé allemand qu’il cherche à égaler à celui de l’Italie ou de la France, et où il explique que les Allemands s'étaient installés de date immémoriale sur la rive gauche du Rhin et que, par voie de conséquence, les prétentions françaises sur cette zone étaient sans fondement, ce qui lui vaudra une vive polémique avec le Franciscain Thomas Murner. vignette|upright 1.2|La Bibliothèque humaniste de Sélestat Beatus Rhenanus (Beat Bild), ami d’Érasme et du réformateur Martin Bucer. Il est l’auteur d’une Histoire de l’Allemagne qui sera rééditée plusieurs fois. Il lègue la totalité de sa bibliothèque à sa ville natale de Sélestat, soit environ 670 volumes reliés en cuir qu’il avait acquis pendant ses études et son activité à Strasbourg, Bâle, Paris et Sélestat. Dans le même esprit humaniste, la Haute École est fondée à Strasbourg en 1538 et confiée au pédagogue et réformateur Jean Sturm (Johannes Sturm). Celle-ci deviendra le gymnase puis, en 1621, l’Université de Strasbourg. Jean Sturm est un auteur prolifique, en latin : il laisse 155 œuvres et une influence durable dans les méthodes et l’organisation de l’enseignement en Alsace et en Allemagne.

Littérature en langue allemande Si les humanistes écrivent surtout en latin, la littérature de langue allemande n’en fleurit pas moins à la Renaissance, popularisée par l'imprimerie. Les principaux auteurs alsaciens sont : Sebastian Brant, auteur en 1494 d’un véritable best-seller international "la Nef des fous" (Das Narrenschiff), qui sera réédité de nombreuses fois, traduit (par exemple en français dès 1497), commenté et imité. Le texte de 7000 vers mêle érudition, moralisme et satire. Ses nombreuses illustrations, dont certaines dues à Dürer, contribuent à son succès. Johannes Geiler de Kaysersberg, prédicateur de la cathédrale de Strasbourg pendant plus de 30 ans (1478-1510), dont les sermons incisifs et imagés connaissaient un tel succès qu’on les notait et qu’on les faisait circuler (parfois à son insu), et qu’on estime qu’ils ont influencé la pensée allemande et la langue allemande de son temps.. le franciscain Thomas Murner, prédicateur et très brillant polémiste, a écrit en latin et en allemand. Ses pamphlets contre Luther se distinguèrent par leur violence. Son usage de l’allemand est marqué par l’emploi de tournures dialectales dont il tire des jeux de mots et des clins d’œil à ses lecteurs. Dans sa polémique avec Wimpfeling se profile déjà le problème de l’identité alsacienne, Murner lui-même se sentant à la fois français et allemand. Johann Fischart (1546-1591), virtuose de la polémique et de la satire, s'inscrit dans la tradition didactique et satirique de Brant et de Murner. Il produit notamment une adaptation ou plutôt une réécriture en allemand du Gargantua de Rabelais, qui le fait surnommer le Rabelais allemand, tant son inventivité verbale semble inépuisable. Pour le professeur Adrien Finck, "il est permis de dire que Murner comme Brant et Geiler incarnent le génie alsacien porté à l’engagement moral, à la satire ou à l’humour. Ces grands anciens ont fondé une tradition vivante jusqu’à nos jours, tradition qui se réfère volontiers à eux."

Livres populaires L’essor de l’imprimerie provoque l’émergence en Alsace d’une littérature romanesque destinée au peuple instruit qu’on appelle les livres populaires (Volksbücher). Jörg Wickram, considéré comme le créateur du roman bourgeois allemand, publie en 1537 son Rollwagenbüchlein, destiné à distraire les voyageurs des diligencesJoyeuses histoires à lire en diligence, voir la première traduction française du Rollwagenbüchlein, due à Catherine Fouquet , Éditions Arfuyen, 2012 ., et en 1554 le roman Der Jungen Knaben Spiegel. Le Franciscain Johannes Pauli, disciple de Geiler, publie quant à lui en 1522 un recueil de fabliaux intitulé "Entre farce et dérision" (Schimpf und Ernst). Rédigés dans un style simple et accessible, ces récits cherchent avant tout à instruire en amusant. En mélangeant des contes populaires et des légendes, en introduisant des faits réels et contemporains, Johannes Pauli a créé des thèmes qui vont inspirer la littérature et la poésie germanique du et au-delà. Ce type de littérature populaire (appelé Schwankbücher), qui aura un immense succès dans toute l’Allemagne, provenait aux deux tiers d’écrivains alsaciens.

Un tragique Contexte historique Après la débauche de créativité du , le est un véritable passage à vide pour la littérature alsacienne. C’est la conséquence directe de la terrible Guerre de Trente Ans (1618-1648), qui a causé la mort soit par la violence, soit par la famine, soit par la maladie d’au moins la moitié de la population, les années qui suivent étant quant à elles consacrées à la reconstructionProfesseur Georges Bischoff, directeur de l’Institut d’Histoire du Moyen-Âge à l’Université de Strasbourg, La Guerre de Trente Ans en Alsace, conférence mise en ligne par Pierre Buard sur le site http://aufildusavoir.fr en 2015, consulté le 21 mai 2017 . Quelques auteurs inspirés par la guerre et ses suites Le Badois Christophe von Grimmelshausen, bien que protestant, a fait carrière dans un régiment au service des impériaux. Après la guerre, retiré près d’Oberkirch où il devient aubergiste et administrateur seigneurial, il publie en 1659 un récit intitulé « Simplicius Simplicissimus » racontant les aventures d’un garçon pris dans la guerre, au travers duquel il décrit les événements épouvantables dont il a été victime, complice et acteurTraduction française : Les aventures de Simplicissimus, première traduction intégrale et notes de Jean Amsler, préface de Pascal Quignard, éditions Fayard, 1990, . Augustin Güntzerii, potier d’étain colmarien protestant a lui aussi témoigné des sombres réalités alsaciennes au L’histoire de toute ma vie – Autobiographie d’un potier d’étain calviniste du XVIIe siècle, traduit de l’allemand par Monique Debus Kehr, préface de Jacques Revel, éditions Honoré Champion, 2010, . Proche de l’Alsace sinon vraiment alsacien, le Badois Johann Michael Moscherosch (1601-1669), moraliste satirique, prend la défense de la langue allemande, et s’insurge contre la mode française qui s’est répandue à la suite de l’annexion de la plupart du territoire alsacien par la France à la suite du traité de MünsterArticle consacré à Johann Michael Moscherosch dans le « Dictionnaire mondial des littératures », éditions Larousse, consulté en ligne le 21 mai 2017 .