Clara Haskil, née le à Bucarest et morte le à Bruxelles, est une pianiste roumaine et suisse.
Biographie La découverte d'un talent précoce vignette|upright|gauche|Clara Haskil dans les années 1920. Clara Haskil est issue d'une famille roumaine juive («Haskil» semble venir du verbe hébreu השׂכיל signifiant «discerner», apparenté au mot Haskala) et se révèle être une enfant surdouée. À l'âge de trois ans elle reproduit déjà, avec un doigt, des mélodies qu'elle a entendues. La mère de Clara, Berthe Haskil, pianiste et musicienne amateur, lui donne ses premiers cours de piano et Clara révèle des dons stupéfiants d'oreille et de doigté. Sa mère lui a donné son prénom en souvenir de sa propre sœur aînée qu'elle admirait passionnément et qui mourut à vingt ans alors qu'elle effectuait des études brillantes de piano au Conservatoire de Bucarest. Clara travaille aussi le violon et se montre également douée pour cet instrument. Elle a deux sœurs, Lili, son aînée, qui joue du piano, et Jane, la cadette qui apprend le violon.
Son père meurt en 1899 des suites d'une pneumonie contractée une nuit de décembre lors d'un incendie survenu dans leur immeuble, et sa mère doit subvenir aux besoins de la famille en donnant des leçons de piano, de français, d'allemand, d'italien, de grec moderne, puis en ouvrant un petit atelier de couture pour rester auprès de ses enfants. Mais son travail ne suffit pas et la famille survit grâce à l'aide d'un de ses frères, Isaac. Actuaire, Isaac deviendra directeur de la Nationale, une des premières sociétés d'assurances roumaines. Il sera ainsi en mesure d'aider les Haskil et deviendra peu à peu le chef de famille.
Clara Haskil continue de développer ses dons, toujours avec sa mère. Un ami des Haskil emmène la fillette chez un professeur de chant du Conservatoire qui lui joue une sonatine de Mozart qu'elle ne connaît pas. Clara la joue immédiatement sans faute, d'une traite, puis la rejoue en la transposant. Elle a cinq ans. On décide de lui faire commencer les cours au conservatoire.
Les années de formation à Vienne et à Paris Quand Clara a sept ans, la famille décide de l'envoyer étudier le piano à Vienne. Elle s'y rend seule avec un autre de ses oncles, l'oncle Avram — un médecin âgé de trente-cinq ans qui ne pratique plus et qui voue une véritable passion à sa petite nièce. À Vienne, Avram l'amène auprès du célèbre pianiste Anton Door. Émerveillé par les dons de l'enfant, il écrit au quotidien viennois Neue Freie Presse qui publie l'article suivant : Le professeur Anton Door attire notre attention sur une petite fille dont le talent musical est tout à fait exceptionnel. Il nous écrit :
Clara étudie à Vienne chez le professeur Richard Robert. Ce professeur, dont Rudolf Serkin aussi a été l'élève, est un excellent pédagogue qui voit une enfant triste et lui organise une petite pièce où elle pourra jouer. La petite Clara, alors âgée d'à peine huit ou neuf ans, apprend vite et joue ses premiers concertos de Mozart.
Après trois années d'étude avec Richard Robert, l'oncle Avram décide d'emmener Clara, alors âgée de dix ans, à Paris. Elle ne reverra plus son professeur. Clara se présente aux examens d'entrée de piano et de violon du Conservatoire de Paris. Elle poursuit l'étude du violon parallèlement à celle du piano jusqu'à ce que la scoliose déformante diagnostiquée en 1914 l'empêche de continuer cet instrument.
Elle devient l'élève d'Alfred Cortot, en 1907, mais l'illustre pianiste ne l'aime pas et devant les autres élèves la renvoie souvent en lui disant : « Nous vous entendrons la prochaine fois ! » Il lui dira même : « Vous jouez comme une femme de ménage ! » et la remettra entre les mains de son collègue Lazare-Lévy. Gabriel Fauré, alors directeur du Conservatoire de Paris, se prend d'affection pour elle et la félicite après l'avoir entendu jouer une de ses pièces, Thème et variations : « Je ne savais pas qu'il y avait autant de musique dans ce que j'avais écrit ! ».
Clara vit seule à Paris avec son oncle Avram, un homme taciturne, et lors de vacances en Roumanie où la famille de Clara est restée, sa mère la voyant si triste décide de louer un appartement à Paris. Pour des raisons matérielles, elle ne pourra emmener Lili et Jane. L'oncle Avram, malade, revient à Bucarest et entre dans la compagnie d'assurances de son frère où il restera jusqu'en 1911.
En 1909, à quatorze ans, Clara remporte le premier prix de violon au concours de l'Union française de la jeunesse présidé par Jacques Thibaud mais seulement un second prix de piano au Conservatoire. L'année suivante, en 1910, Clara gagne son premier prix de piano au Conservatoire dans la classe d'Alfred Cortot. Elle commence à donner des concerts. À Vienne un imprésario suisse s'intéresse à elle et lui organise une tournée en Italie du nord et en Suisse. Ferruccio Busoni, qui a entendu Clara jouer à Zurich, propose à sa mère que la jeune fille vienne étudier chez lui, à Berlin, et se heurte à un refus que Clara regrettera toute sa vie.
La Première Guerre mondiale et sa scoliose Atteinte d'une scoliose déformante, Clara Haskil est accueillie à Berck, dans le nord de la France, où l'on soigne les malades atteints de tuberculose osseuse. Elle va vivre là un calvaire fait de souffrances morales et physiques aiguës. Elle sera emprisonnée dans un corset de plâtre pendant de longs mois et restera à Berck jusqu'à la fin de la guerre, en 1918.
En 1917, la mère de Clara Haskil meurt d'un cancer. Son oncle Avram est dans un camp de réfugiés (il a été arrêté, ayant pris la nationalité autrichienne). Clara se retrouve donc seule. Alors que jusqu'à présent elle n'était pas particulièrement sujette au trac, celui-ci va devenir terriblement envahissant et paralysant. Elle refusera souvent de jouer, prétextant que « ça n'ira pas... ». De plus, elle n'est que rarement satisfaite de sa performance.
Les débuts de sa carrière musicale : ses premiers grands succès et ses mécènes Après la Première Guerre mondiale, elle revient à Paris. Georges Enesco intervient alors auprès de l'État roumain pour s'assurer que la jeune musicienne pourra y achever ses études musicales ; en 1921, il la fait jouer à Lausanne. À Paris, la pianiste fait la connaissance de Gélis-Didot et de Paul Desmarais qui tiennent salon et sont parmi les mécènes les plus actives du monde musical parisien.
C'est Desmarais qui propose à Clara Haskil d'aller reprendre des forces en Suisse accompagnée d'une infirmière. Elle y retrouve son oncle Avram dont le caractère s'est grandement assombri et fait des rencontres importantes pour la reconnaissance de son talent en Suisse. Pendant ces années, de 1920 à 1950, la Suisse est le seul pays où le public reconnaît le génie de Clara Haskil et l'assure de sa fidélité.
La jeune pianiste manque de confiance en elle. Lors de son premier concert avec l'Orchestre de la Suisse romande et son chef Ernest Ansermet, son trac est si fort qu'elle n'imagine pas entrer en scène. Le concert est cependant un succès et Ernest Ansermet ne cesse de la féliciter. Clara Haskil passe la nuit à l'hôtel à répéter à sa compagne de chambre : « N'est-ce pas, il est furieux Monsieur Ansermet ? ». Cette critique excessive envers elle-même, le trac paralysant avant d'entrer en scène et la maladie de Parkinson de son oncle Avram, qui refuse les soins qui ne sont pas prodigués par sa nièce, la conduisent à refuser et même à annuler des concerts, et empêchent sa carrière de prendre son essor. On a écrit parfois que Clara Haskil avait un jeu sobre, « en avance sur son temps » et que c'est pour cette raison qu'elle aurait été rejetée par le public parisien. Il n'en est rien : les critiques de l'époque et les quelques enregistrements des années 1920-1930 montrent tout au contraire une pianiste au jeu très virtuose, passionné et d'essence romantique.
Sa carrière piétine malgré le soutien de ses mécènes. En 1924, à Bruxelles son concert rencontre un vif succès... mais elle ne sera pas réengagée avant 1930. Elle donne deux concerts à Vienne où elle joue son cheval de bataille de l'époque, une œuvre à laquelle on ne l'identifie pas de nos jours, le deuxième concerto de Rachmaninov : c'est un immense succès, mais ce seront ses seules apparitions à Vienne jusqu'en 1952.
Gélis organise une tournée en Amérique du Nord et Clara Haskil triomphe à New York. Ébloui par la prestation de cette jeune pianiste de 29 ans, le critique du Courrier Musical de New York écrit le , un article très élogieux et d'une grande sensibilité :
Clara Haskil revient à New York l'année suivante, en 1925, à nouveau grâce à Gélis, puis seule fin 1926 - début 1927, notamment pour un concert avec le chef d'orchestre britannique Leopold Stokowski. Ce concert est un immense succès et Léopold Stokowski la recommande à son agent. Ce dernier est prêt à organiser une tournée à travers les États-Unis mais faute pour Clara Haskil de posséder les 100 dollars nécessaires aux frais de publicité, une somme importante à l'époque, cette tournée ne se fera pas et elle ne reviendra aux États-Unis que trente ans plus tard.
Pour la musique de chambre, ses partenaires sont d'emblée enthousiasmés du dialogue qui s'instaure avec elle, à l'instar de Pablo Casals qui adore jouer en sa compagnie. En 1927, pour le centenaire de la mort de Beethoven, le grand violoniste Eugène Ysaÿe la choisit pour donner en trois concerts les dix sonates pour violon et piano du maître.
La maison Gaveau lui propose de prendre en charge toute sa carrière à l'unique condition qu'elle ne joue que sur les pianos de la marque. Comme elle n'aime pas ces instruments, elle refuse, malgré les tentatives d'approches réitérées de la marque française qui, ainsi éconduite, finira par renoncer.
Elle rencontre la princesse de Polignac, née Winnaretta Singer, une des dernières grandes mécènes privées du . La princesse reconnaît en elle une grande musicienne et décide de l'aider, non point tant par sa fortune (son avarice est légendaire) qu'en mettant à sa disposition un de ses pianos dans son hôtel particulier de l'avenue Henri-MartinAujourd'hui au 43 avenue Georges-Mandel. Clara peut ainsi venir travailler autant qu'elle le désire et peu à peu se retrouve introduite dans les soirées musicales que donne la princesse en ses salons. L'élite de la création artistique se retrouve chez « Tante Winnie » comme l'appellent les habitués, Clara y rencontre Stravinsky, Poulenc, Rubinstein, Horowitz. Mais Clara, qui est d'une timidité maladive, ne profitera jamais de ces rencontres à l'exception de sa rencontre un soir de 1936 avec un jeune pianiste au talent immense, Dinu Lipatti, lui aussi roumain. Instantanément une amitié profonde s'installe entre eux que seule la mort de son ami en 1950 interrompra. En 1938, elle crée pour lui sa symphonie concertante pour deux pianos.
Les années difficiles de la Seconde Guerre mondiale : les refuges en zone libre et en Suisse vignette|Bâtiment à Vevey dans lequel Clara Haskil vécut de 1951 à 1960. Quelques contrats arrivent, quelques passages à la radio française où elle relève le défi d'apprendre en 8 jours le second concerto de Brahms 83. Une semaine plus tard, elle l'interprète en direct à la radio. Son talent commence à s'imposer mais la guerre vient tout remettre en question. Clara Haskil est de confession juive et doit se cacher. Grâce à sa sœur Jane membre de l'Orchestre national de France, elle passe avec les musiciens en zone libre et, d'une manière inespérée, elle est recueillie dans le manoir d'une autre protectrice des arts, la comtesse Lily Pastré. En effet c'est grâce à l'insistance de Youra Guller, une camarade de conservatoire, que Clara est hébergée dans la propriété de la comtesse à Montredon déjà suroccupée par des exilés et des fugitifs.