La déchristianisation sous la Révolution française, aussi appelée déchristianisation de l'an IIEn référence à l'an II du calendrier républicain, cette deuxième expression étant souvent employée dans l'historiographie religieuse de la Révolution française de la fin du et du , voir la section Origine du terme - Historiographie ou encore « défanatisation » par les historiens contemporains, désigne un mouvement qui démarre approximativement à la chute de la Royauté () et connait son apogée pendant les premiers mois de l'an II pendant la période de Terreur de la Révolution française.

Elle recouvre des actions dirigées contre le clergé catholique et menées par les révolutionnaires les plus radicaux, à la suite du schisme provoqué par la Constitution civile du clergé. Elle n'est pas organisée par les instances centrales que sont le Comité de salut public ou la Convention, qui se montrent plutôt hostiles ou circonspects face à ce qu'ils considèrent comme des désordres ou des excès. Elle est l'œuvre soit de la Commune de Paris soit de divers comités de surveillance locaux, soutenus par une partie de la population. Elle s'inscrit dans le cadre de répression de différentes insurrections, comme à Nantes ou à Lyon, où se déroulent les épisodes les plus célèbres et les plus violents. Elle est alors le fait de représentants officiels du Gouvernement, en mission : (Carrier pour Nantes, Fouché et Collot d'Herbois pour Lyon), proches des Hébertistes. Elle connait une intensité variable selon les régions.

Elle s'accompagne d'une tentative d’instaurer un nouveau culte civique, celui de la Raison et aboutit, en réaction, le , à l'instauration du culte de l'Être suprême par la Convention.

Origine du terme - Historiographie

Le terme de « déchristianisation » est utilisé pour la première fois par Félix Dupanloup, futur évêque d'Orléans, dans les années 1840. Perçue à partir du dans le cadre d’un catholicisme qui échoue à maintenir sa domination, avec le recul des colonisations et l'affirmation de leurs religions d'origine par les populations extra-européennes, cette tendance sociétale trouve en partie ses racines au siècle des Lumières..

Ce néologisme se répand à partir du milieu du pour qualifier la désaffection spirituelle à l’égard du christianisme. Dans les années 1890-1900, les historiens, notamment Albert Mathiez (socialiste) ont utilisé cette expression pour caractériser les violences anticléricales de 1793-1794, aussi appelées « déchristianisation de l’an II », en référence au calendrier républicain. Elle a été ensuite consacrée par Maurice Dommanget (communiste), puis, plus récemment, par Serge Bianchi et par Michel Vovelle (communiste). Leur objectif était de présenter ces actions comme une forme d'émancipation spirituelle, préfiguration de l'homme nouveau, libéré de toute attache religieuse, tel qu’il est promu par l'idéologie socialiste révolutionnaire au cours du .

Le terme a aussi été repris par l'historiographie catholique afin de mieux présenter la Révolution comme le fruit d’un complot antichrétien d’inspiration sataniquePaul Chopelin. La question religieuse en France sous la Révolution et l’Empire. Jean-Pierre Chantin ; Philippe Martin. Religions. Les clés pour comprendre, les clés pour enseigner, CNRS Editions, pp.217-238, 2018, 978-2-271-12014-4. ffhalshs-02972235, lire en ligne.

Contexte : la Constitution civile du clergé

La déchristianisation sous la Révolution française s'inscrit dans un contexte de désaffection vis-à-vis de la religion catholique, plus particulièrement marquée depuis Les Lumières et la parution de l' Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1751-1772). Les promoteurs de l'Encyclopédie, Diderot et d'Alembert, s'attachaient à dénoncer ce qu'ils appelaient l'« obscurantisme » religieuxVoir la section « Combats des Lumières » de l'article Siècle des Lumières.

Dans les débuts de la Révolution, l'Assemblée nationale constituante adopte le un décret de Constitution civile du clergé qui, entre autres dispositions, transforme les membres du clergé catholique en fonctionnaires salariés par l'État. Les membres du clergé séculier sont désormais élus et doivent prêter un serment dans lequel ils s'engagent à accepter et protéger la nouvelle organisation du clergé. Sanctionnée contre son gré par Louis XVI le , la Constitution civile du clergé réorganise unilatéralement le clergé séculier français, instituant une nouvelle Église, l'Église constitutionnelle. Cette réorganisation est condamnée par le pape Pie VI en , ce qui provoque la division du clergé français entre clergé constitutionnel (les « jureurs ») et clergé réfractaire..

L'Assemblée nationale législative adopte deux décrets contre les prêtres réfractaires en et en .

La Constitution civile du clergé entraîne un schisme dans l'Église de France, qui est à l'origine de la volonté de déchristianisation qui marque le mouvement sans-culotte à partir de 1791 et des gouvernements républicains à partir de la chute de la Royauté le 10 août 1792. Les hébertistes demandaient le renforcement de la Terreur et furent des partisans de la déchristianisation.

Les événements vignette|Fête de la Raison à Notre-Dame en 1793. Une montagne est édifiée dans le chœur ; une actrice personnifie la Liberté ; la Convention assiste à la cérémonie.Eau-forte, 1793, Paris, BnF, département des estampes.La Commune de Paris, sous l'impulsion de son procureur-syndic Chaumette, est la première à prendre, après la chute de la Royauté le 10 août 1792, des mesures anticléricales : interdiction du port du costume ecclésiastique en dehors des fonctions sacerdotales (), interdiction des processions et des manifestations religieuses sur la place publique (), réquisition des bronzes d'église pour l'armée (). Les arrêtés de la Commune ne sont pas tous reconnus par la Convention, ni même suivis dans toutes les sections.

L'an II (septembre 1793-) marque l'apogée de la déchristianisation.

Le , la Convention décrète l'application du calendrier républicain en remplacement du calendrier grégorien, substituant, comme ère, à la naissance du Christ la date du , premier jour de la République, et éliminant le dimanche au profit du « décadi ». Le comité d'instruction publique fut chargé d'étudier la dénomination des jours et des mois ; à cette fin, une commission composée de Marie-Joseph Chénier, le frère cadet du poète, du peintre Jacques-Louis David, de Fabre d'Églantine et de Romme fut constituée le , et six jours plus tard, le , Fabre d'Églantine présentait à la Convention nationale un projet lui revenant pour la plus grande part et qui fut adopté séance tenante. Il fallait frapper l'imagination du peuple et substituer aux images inspirées par le culte catholique d'autres images reflétant l'idéologie républicaine ou celle de cette conception révolutionnaireDe temps en temps, Histoires de calendriers, Tallandier Historia, Claude Naudin (direction éditoriale), 2001, p. 110.

Le , la Convention accorde à toute commune le droit de renoncer au culte catholique. Des communes changent ainsi de noms (Saint-Malo devient par exemple « Port-Malo ») et ferment, vandalisent ou ou détruisent les lieux de culte. La carte de ces communes comporte des affinités avec celle des prêtres assermentés de 1791 (Timothy Tackett). Elle correspond à des régions où le détachement vis-à-vis de la religion catholique s'était opéré avant la période révolutionnaire.

Le (20 brumaire an ) la cathédrale Notre-Dame de Paris est décrétée Temple de la RaisonLire en ligne le décret : .

vignette|Pillage d'une église en 1793, huile sur toile de Victor Henri Juglar, vers 1885, musée de la Révolution française. Dans la nuit du , Gobel, l'évêque de Paris, qui est pourtant un évêque constitutionnel est forcé d'abdiquer ; le 17, il vient, avec ses vicaires, se démettre solennellement à la Convention. La Commune édifie une montagne dans le chœur de Notre-Dame ; une actrice personnifie la Liberté ; la Convention se rend à la cathédrale, baptisée « temple de la Raison » et assiste à une nouvelle présentation de la fête civique. Des sections imitent cet exemple ; le , des citoyens de la section de l'Unité, revêtus d'ornements sacerdotaux, défilent, chantant et dansant, devant la Convention.

Le , sur la recommandation de Chaumette, la Commune ordonne la fermeture de toutes les églises de la capitale. thumb|Collection generale des brefs et instructions relatifs a la revolution francoise par pape Pie VI, 1798.

Dans les régions ou villes en proie aux insurrections, qu'il s'agisse de la guerre de Vendée ou des insurrections fédéralistes, la déchristianisation est forcée et, à l'initiative de quelques représentants officiels du gouvernement, en mission proches des hébertistes et de la sans-culotterie parisienne, devient l'une des formes que revêt la répression.

L'activité de Joseph Fouché, dans la Nièvre et en Côte-d'Or, reste la plus célèbre. Sous l'influence de Chaumette (qui fait un voyage dans le département en ), il prend différents arrêtés interdisant toute manifestation extérieure du culte, rend obligatoire le mariage des prêtres pensionnés (ou à défaut, l'adoption par eux d'un enfant ou l'entretien d'un vieillard indigent) et laïcise les convois funèbres ainsi que les cimetières. Sa décision d'inscrire sur les portes d'entrée des cimetières : « La mort est un éternel sommeil » connut un grand retentissement.

Envoyé à Lyon avec Collot d'Herbois, il y poursuit sa politique antireligieuse : le , il organise une grande cérémonie aux mânes de Chalier assassiné lors de l'insurrection de juin. Dans le cortège, un sans-culotte portant mitre et crosse précède un âne recouvert d'habits pontificaux, coiffé d'une mitre, portant un calice sous le cou et, attachés à sa queue, une bible et un missel. D'autres représentants, appuyés par les armées révolutionnaires, procèdent à la fermeture et au pillage des églises.

Entre et , Jean-Baptiste Carrier, investi de tous les pouvoirs par la Convention, procède à des noyades dans la Loire à Nantes d'hommes, de femmes et de prêtres réfractaires, de prisonniers vendéens, de contre-révolutionnaires. Le jargon des soldats républicains désignait par « mariage républicain » le mode d'exécution qui consistait à attacher ensemble, nus, un homme et une femme avant de les noyerN. Delahaye & J. Ch. Mênard, présenté par Jean Tulard, Guide historique des guerres de Vendée - Les itinéraires de la Mémoire 1793/1832, Editions Pays et Terroirs, Cholet, 1993, p.51. Ces pratiques inhumaines ont concerné des prêtres et des religieuses.

Les exactions des représentants officiels du gouvernement sont dénoncées auprès du comité de Salut public, qui les rappelle à Paris.