vignette|Topologie prévue pour le réseau d'ordinateurs Cyclades en janvier 1973.
Le plan Calcul était un projet souhaitant réveiller l'informatique dans une France qui disposait de trente fois moins d'ordinateurs que les États-Unis, malgré l'explosion des besoins d'automatisation industrielle créés par le programme nucléaire français et les risques de ruptures des barrages hydrauliques après les milliers de morts en 1959 à Malpasset et en 1963 à Vajont.
Préparé dès 1963, réclamé par des rapports de hauts fonctionnaires, militaires et industriels, il est lancé en 1966-1967 et renouvelé en 1971. En 1965-1966, les rapports Saint-Geours, Boiteux et Ortoli réclament aussi une industrie informatique nationale et européenne pour mieux diffuser la croissance. Face aux difficultés croissantes du constructeur privé français Bull, un second est créé en 1967, par la fusion de trois petites sociétés privées, la CII, placée au centre d'Unidata, l'« Airbus européen de l'informatique », tandis que les premiers diplômes d'informatique fleurissent, notamment dans les premiers IUT de 1967. Parmi les autres promoteurs, François-Henri Raymond, fondateur de la Société d'électronique et d'automatisme (SEA) et André Danzin, patron de l'activité circuits intégrés à la CSF.
Centré sur les progrès rapides de la miniaturisation des circuits intégrés aux États-Unis, le projet séduit dans les universités et les entreprises car « le manque de capacité des ordinateurs et de moyens humains de développement interrompait de nombreux projets avant qu’ils soient effectivement appliqués », revue publiée par l'Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique., selon Marion Créhange, pionnière de l'informatique et spécialiste des bases de données scientifiques.
Le plan Calcul crée le système de téléconsultations Mistral et le réseau d'ordinateurs Cyclades, confié au nouvel organisme de recherche IRIA avec un mini-ordinateur à succès, le Mitra 15 d'Alice Recoque., qui privilégie la technologie souple, ouverte et robuste du datagramme, ancêtre du protocole TCP-IP d'Internet, mais auquel s'opposent alors les PTT (Postes, télégraphes et téléphones) et leur fournisseur attitré, la CGE d'Ambroise Roux. Ils obtiendront la fin du plan Calcul dès l'élection de Valéry Giscard d'Estaing en 1974.
Origine et objectifs Le faux problème de l'embargo américain contre le CEA Selon les historiens, l'embargo américain contre les calculateurs du CEA, faux problème car temporaire et contourné, n'est ni le motif ni la cause du Plan calcul. Le CEA consacrait de gros budgets aux calculs de physique nucléaire, avec de gros ordinateurs IBM, puis d'un nouveau concurrent, Control Data. Le général de Gaulle annonçant la sortie du commandement intégré de l’OTAN, les États-Unis ont, temporairement, refusé en de livrer deux CDC 6600 au CEA, à qui EDF avait déjà succédé depuis 1962 comme opérateur du programme nucléaire français. En 1958-59, Washington avait déjà refusé le transfert à la France d'un système de guidage, puis avait en informé la presse américaine qu'il étudiait les commandes passées du CEA, afin de vérifier qu'elles soient conformes au traité de non-prolifération des armes nucléaires. En 1966, le CEA a pu "recourir assez rapidement à des expédients", en utilisant le CDC 6600 de la SSII Sema, non visé par l'embargo, qu'il a fait travailler à façon« 1966 : La France lance le plan Calcul », un documentaire d'Amélie Meffre et Anne Franchini, puis entretien entre Pierre-Eric Mounier-Kuhn et Emmanuel Laurentin (émission La fabrique de l'histoire du , sur France Culture)Pierre-Eric Mounier-Kuhn, L'Informatique en France, de la Seconde Guerre mondiale au plan Calcul. L'émergence d'une science, Paris, PUPS, 2010 .
Une solution au conflit d'intérêts entre armée et industriels Les militaires attentifs à l'avance américaine Au début des années 1960, alertée par des scientifiques du contingent"Recherche et Défense nationale. Une collaboration fructueuse (1961-1995) : la DRME", article de Jean Carpentier dans la revue L’actualité chimique de juin-juillet 2008 , l'Armée s'inquiète que ses fournisseurs français ne suivent pas la forte accélération des progrès dans l'électronique aux États-Unis. Le Commissariat général au Plan y voit même un "fossé" et crée sa "Commission permanente de l'électronique du Plan" (COPEP).
Des experts sont réunis dans une délégation ministérielle pour l'Armement (DMA), suivie d'une direction des recherches et moyens d'essais (DRME), "conçue dès ses origines comme un carrefour" entre "officiers des trois Armées"« Réflexions sur les recherches de Défense », article du professeur Jacques-Émile Dubois dans L’Armement, bulletin d’Information et de liaison , février 1972 . L'action concertée "Électronique" du gouvernement donne naissance en 1963 à une autre sur les "Calculateurs", réunissant industriels, militaires, hauts fonctionnaires et universitaires.
Aux États-Unis aussi, l'Armée de l'air fut la première à accepter de dépenser plus, pour du matériel plus léger dans les avions. En 1965 en France, le Service technique des télécommunications de l’air (STTA) y pense pour une balise de détresse pour pilote d'avion, à la suite de la commande en 1960 d'études d’un an à CSF, avec un second contrat en . L'effort français de recherche en circuits intégrés ne dépassera cependant pas 1 % du budget d’études du STTA, la Marine nationale ne s'y intéressant que plus tard.
Le sous-équipement touche aussi l'industrie et d'autres pays : environ 12000 calculateurs électroniques sont en service aux États-Unis en , contre 750 en Allemagne et 400 en France. En Grande-Bretagne, où c'est seulement 500, le gouvernement travailliste d'Harold Wilson lance dès 1964 son propre plan Calcul.
Demandeurs de calculs pour modéliser leurs futures armes, les militaires français sont "dans l’attente d’armements nucléaires dont l’étude avait été entreprise avec vigueur par le CEA". Aux États-Unis, les « Whiz Kids » (« petits génies ») du secrétaire à la Défense Robert McNamara"Robert McNamara, le Big Data avant l'heure" dans Les_Echos du 16 août 2016 , "aiguillonnés par la concurrence de l’Union soviétique dans la course à l’espace", avec le premier des satellites Spoutnik, lancé le 4 octobre 1957Crémieux, Alain, et Charles-Antoine Schwanhard. « La participation du ministère de la Défense au démarrage de l’industrie des circuits intégrés en France, de 1960 à 1965 ». Armement et ve République, édité par Maurice Vaïsse, CNRS Éditions, 2002 , ont créé "une organisation nationale de la circulation de l’information scientifique et technique"", prônée par le Rapport Weinberg", dévoilé le par le président Kennedy"Pouvoirs Publics et Serveur Questel", Mémoire de DEA à l'École Nationale Supérieure des Sciences de l'information et des Bibliothèques .
Création d'un groupe de travail sur les besoins d'avenir En , l'ingénieur général Carpentier, de la Direction des Recherches et Moyens d'Essais (DRME), créé un groupe informel de travail sur les besoins à long terme de l'informatique de défense (ID) qui devient officiel en , avec pour mission de proposer un plan de croissance à cinq ans, qu'il remet au gouvernement le : il propose de réaliser pour 1968 un ordinateur civil puissant et polyvalent, pouvant être ensuite militarisé. Deux mois après, les industriels sont invités à faire leurs propres propositions, puis réunis le pour en discuter. En janvier 65, ces industriels rendent leur propositions : CSF et CGE résistent à la pression de l'Armée pour fusionner, proposant simplement la création d'une filiale commune, la CITEC car leurs stratégies "sont loin d'être homogènes""Monde de l'informatique, informatique-monde", par Daniel Weissberg, en 1999 aux Presses universitaires du Mirail . Parmi eux, les productions sont diverses, certains matériels sont de simples petites machines pour les parkings ou le pesage.
Pour les composants électroniques, il est alors prévu que la Société d'électronique et d'automatisme (SEA) coopérera avec une filiale de Philips. Pour les périphériques, ce sera avec la société LTT (Lignes télégraphiques et téléphoniques), qui a des usines en Bretagne, et avec la Compagnie des compteurs.
La faillite de Bull, puis son rachat par General Electric fin 1964, s'ajoutent ensuite à la déception des militaires, les autres fournisseurs français vivant de simples licences américaines ou même de pure importation.
L'armée accroît la pression sur ses fournisseurs L'armée leur met alors plus de pression, en expédiant en sept experts pour une mission de aux États-Unis, qui à leur retour invitent les "ingénieurs de tous les ministères techniques" pour un show dramatisant la nécessité de s'adapter aux évolutions technologiques rapides aux États-Unis. Peu après, Maurice Ponte (CSF), Roger Gaspard (Schneider) et Ambroise Roux (CGE), renvoient la balle dans le camp des pouvoirs publics lettre du à François-Xavier Ortoli, commissaire au Plan.
Malgré cela, un premier projet dévoilé en par la presse semble refléter un compromis entre puissance publique et industriels, où la première peine à faire reconnaitre ses besoins d'avenir, parmi lesquels une nécessaire complémentarité entre petits et gros calculateurs.
Au même moment, l'hémorragie d'informaticiens subie par Bull alors qu'ils sont en pénurie ailleurs renforce l'autre option, développer, sans Bull, une gamme d'ordinateurs au système d'exploitation assez puissant pour combiner informatique de gestion et calcul scientifique, y compris pour piloter l'automatisation industrielle.
Ainsi le , François-Henri Raymond qui l'a déjà défendue sans succès auprès du commissaire au Plan François-Xavier Ortoli, demande à rencontrer Charles de Gaulle, en militant pour une gamme de machines polyvalentes modernes, capables d'alterner gestion, calcul et direction de processus industriels. Lors d'une entrevue le , il le met en garde contre une fusion des fournisseurs mais ne sera finalement suivi que partiellement. L'État va bien associer la CGE au capital, même s'il écarte son option limitée à l'automatisation industrielle.
Une solution au conflit d'intérêts entre EDF et les PTT L'impulsion de Marcel Boiteux, grand consommateur d'informatique Marcel Boiteux, directeur des études économiques d'EDF depuis 1958Le calcul économique dans le processus de choix collectif des investissements de transport. Economica, 454 p., 2007 est nommé directeur général en 1967. Depuis 1965, il préside la commission qui consulte sur le plan Calcul. Rapidement, il s'appuie sur les recommandations du rapport Saint-Geours pour réclamer son lancement. Il s'appuie ensuite aussi sur Pierre Lhermitte, qui lui a succédé à la tête de la direction des études d'EDF et publie fin 1967 un rapport soulignant les enjeux du Plan calcul et créé en 1970 le CIGREF.