Dans les sociétés modernes, on appelle violences urbaines un phénomène d'explosion de violences collectives, en marge des villes, de la part de populations qui s'estiment défavorisées ou humiliées par les institutions. Ces violences sont souvent déclenchées par des faits perçus comme des abus d'autorité, notamment la mort d'un individu au cours d'une bavure policière.
Définition Après que des émeutes raciales ont secoué les grandes villes américaines en 1968, le sociologue afro-américain Kenneth Clark a déclaré devant la commission Kerner réunie à la demande du président Lyndon Baines Johnson :
Cette intervention déjà datée met en relief trois grandes caractéristiques de ce que l'on appelle les « violences urbaines » : Leur ancienneté relative, par exemple aux États-Unis d'Amérique. Leur irruption sporadique à des périodes et dans des villes différentes. L'incapacité apparente des pouvoirs publics à les comprendre, puis éventuellement à les combattre.
Sophie Body-Gendrot affirme notamment que l'expression « violence urbaine » désigne .
Cyclicité des violences urbaines en France vignette|alt=Voiture brulée, décembre 2007.|Voiture brulée, décembre 2007. En 1995, Jacques Joly observe une augmentation de la violence urbaine début octobre et une diminution mi-juillet chaque année.
À Strasbourg, en 1995, quelques dizaines de voitures brûlent en fin d'année, et un peu moins en 1996. En 1997 ont lieu simultanément un emballement médiatique pour ces incendies, couverts en détail dans la presse nationale pour la première fois, et une forte augmentation de leur nombre, passé à 90 en une semaine. L'embrasement des voitures, en particulier dans le quartier de Neuhof, devient un événement annuel. En 2011, le préfet refuse de communiquer les chiffres officiels..
Les voitures brûlées ne le sont pas qu'au cours du Nouvel An : le , 897 voitures sont déclarées brûlées et les forces de l'ordre sont caillassées et prises en embuscade dans plusieurs quartiers sensibles français.
Depuis 2019, le ministère de l’Intérieur ne communique plus le nombre de voitures brûlées..
Lien avec l'urbanisation À la suite de Norbert Elias, l'historien Jean-Claude Chesnais a souligné à son tour la baisse tendancielle de la violence dans les sociétés modernes en n'étudiant cependant que la violence proprement physiqueJean-Claude Chesnais, Histoire de la violence, Robert Laffont, Coll. « Pluriel », 1981.. Mais d'autres théoriciens sont venus contredire cette idée à la suite des travaux que l'historien américain Ted Robert Gurr a réalisés dans les années 1970-1980, et qui interprètent la violence en termes de privation : elle se développerait lorsque l'élévation des aspirations des individus ne s'accompagne plus d'une amélioration comparable de leurs conditions de vie. C'est ce qui se serait produit dans les sociétés occidentales à partir des années 1930, décennie au cours de laquelle Ted Gurr observe un retournement de tendance complet, c'est-à-dire désormais l'augmentation durable de la violence homicide, de la criminalité, des vols ou de la délinquance, selon une courbe en J. La thèse de Ted Gurr est parfois évoquée sous le nom de « théorie de la courbe en J » pour cette raison. En France, selon Sebastian Roché, cette montée continue s'observe à partir du milieu des années 1950. Elle est par conséquent indépendante, selon lui, du contexte économique : « La délinquance en particulier augmente durant les années de reconstruction et de prospérité. Depuis le milieu des années 1980, elle tend à stagner, et ce malgré l'augmentation du chômage de longue durée et les phénomènes d'exclusion »Cité dans un entretien paru dans Sciences Humaines , décembre 1998. Selon Sebastian Roché, « ces évolutions pourraient résulter d'un phénomène insuffisamment pris en compte par Elias, à savoir la disjonction des scènes sociales où sont appelés à évoluer les individus. Ceux-ci sont en effet amenés à passer d'un statut à l'autre, comme d'une situation familiale ou professionnelle à une autre. La rationalisation du contrôle des pulsions est alors à géométrie variable ».. Même si ce schéma est lui-même contesté, il faut garder ces observations en tête pour l'étude des violences urbaines proprement dites, dont l'évolution est différente.
La ville, au niveau organisationnel, a toujours été pensée comme le refoulement de la violence hors de ses murs, en opposition à la campagne alentour, considérée comme le lieu de toutes les jacqueries et de tous les pillages, une campagne où le mouvement de pacification a été très tardifSelon la plupart des historiens, il faut attendre les pour assister à une lente décrue de la violence en général et de la criminalité en particulier dans les campagnes. Sur ce thème, voir notamment Robert Muchembled, La Violence au village, Brepols, 1989., ce qui explique d'ailleurs l'exode rural massif vers « la lueur libératrice de l'anonymat » des villes, selon l'historienne Élisabeth Claverie. Il faut bien voir cependant que cet anonymat est ambivalent, car il est aussi la condition d'existence de toutes sortes de trafics qui peuvent finalement contribuer à la violence de la ville.
Quoi qu’il en soit, comme le fait par exemple remarquer Michel Foucault dans Surveiller et punir, les grands complexes industriels européens ont été construits en lisière des villes pour prévenir les révoltes ouvrières. De même, aux États-Unis, les campus ont été bâtis hors des villes pour éloigner la menace étudiante… Aussi, lorsque la violence amorce une courbe en J après-guerre, consciemment ou non, les autorités vont décider de construire les grands ensembles où loger les populations les plus démunies en banlieue. Or, dans l'inconscient collectif, la banlieue est par excellence et depuis toujours le lieu en marge, celui qui accueillerait les « marginaux », les « barbares », autrement dit les « sauvageons » pour reprendre un mot de Jean-Pierre Chevènement, la « racaille » pour reprendre Nicolas Sarkozy.
Dès le Moyen Âge, la banlieue est cet espace qui se situe à une lieue de la ville et où cesse de s'appliquer le ban, c'est-à-dire le pouvoir seigneurial, cet espace au-delà duquel on est banni, on ne fait plus partie de la Cité, et donc de la civilisationDans l'imaginaire occidental, la ville est au cœur de la civilisation. L'irruption sporadique de la violence en son sein est donc particulièrement subversive et donc inquiétante.… Les violences « urbaines » ne sont donc en fait le plus souvent que des violences péri-urbaines, en tout cas si l'on exclut de la définition les violences perpétrées au sein des manifestations qui revendiquent quant à elles logiquement une visibilité au cœur même du centre-ville. La violence se retrouve alors au cœur même de la ville du fait que cette dernière est le cœur du pouvoir politique à abattre. Pour le politique, qui est tenté de penser la violence comme contagieuseDe tous temps, la violence a fait l'objet d'études épidémiologiques, lesquelles concluaient le plus souvent à tort ou à raison que les individus qui déclenchent les incidents violents sont généralement extérieurs à l'institution où ils se produisent. Ainsi, on signale souvent que les violences scolaires sont provoquées par des éléments extérieurs à l'école ou au collège cible. Certaines études ont amendé cette conclusion qui vise aussi à rassurer les personnes « innocentes » au sein de ces établissements., cette mise à l’écart pourrait finalement être heureuse.
Réapparition récente de la violence urbaine Apparition des violences urbaines et connexes thumb|Une voiture brûlée en France en 2005. Dans une missive adressée au maire de Londres en 1730, l'écrivain Daniel Defoe se plaint déjà que « les citoyens ne se sentent plus en sécurité dans leurs propres murs, ni même en passant dans les rues »Cité par J. Benyon et J. Solomos in The Roots of Urban Unrest, Oxford, 1987..
Les « violences urbaines » telles qu'on les a définies apparaissent quant à elles tout à fait clairement aux États-Unis dans les années 1960, en France au début des années 1980, l'événement de référence demeurant, dans ce pays, les incidents de l'été 1981 aux Minguettes, un quartier de la banlieue est de l'agglomération lyonnaise à cheval sur trois communes où près de 250 voitures seront détruites par des jeunes en l'espace de deux mois. L'affaire de Charvieu, en , est de nos jours parfois regardée comme un tournant The Political Psychology of Globalization, Catarina Kinnvall et Paul Nesbitt-Larking, Oxford University Press, 2011, p. 125. Par la suite, les autres incidents marquants en France seront ceux de Vaulx-en-Velin en 1990 et Sartrouville et Mantes-la-Jolie en 1991. À la suite de ces incidents, les violences urbaines vont finir par être perpétrées de façon très régulière, à plus petite échelle, comme à Strasbourg lors des fêtes du Nouvel An dès la fin 1995 (le record sera atteint le ou on a dénombré 515 véhicules incendiés dans toute l'agglomération strasbourgeoise cette nuit là). Quant au hooliganisme, il ne se développe véritablement en Europe qu'à partir des années 1980. Devenues plus fréquentes, les violences urbaines prennent ensuite des formes diverses ; contre les biens ou contre les personnes, elles peuvent être physiques ou symboliques. Des éruptions plus amples se produisent à l'occasion. Ainsi en est-il fin 2005 partout en France. Cette crise est dénommée Émeutes de 2005 dans les banlieues françaises, elle entraîne l'utilisation de la loi de 1955 sur l'État d'urgence en France. C'est la première fois que cette loi est utilisée pour appliquer un État d'urgence à la partie du pays située en Europe.
Selon S. Body-Gendrot, finalement, « la violence urbaine s'observe dans la plupart des sociétés modernes. Cependant, les manifestations comme les causes de cette violence varient d'une société à l'autre », donc « il est faux de croire que la violence urbaine à laquelle on assiste en France ne serait que la transposition de la situation que connaissent les États-Unis »Sophie Body-Gendrot tient ce résultat d'enquêtes de terrain comparatives menées dans différents pays, auprès des acteurs locaux : policiers, magistrats, travailleurs sociaux, habitants. En Amérique du Nord, les problèmes de violence urbaine se mesurent selon elle davantage en homicides, massacres et émeutes de grande ampleur. Finalement, dans cette région du monde, « les conflits urbains qui ont caractérisé la fin des années 1960 et le début des années 1970 se sont résolus par la mobilité des habitants » : selon elle, le fait que les trois quarts des Américains blancs n'habitent plus les centres-villes où vivent une majorité de Noirs et de Latinos réduit logiquement la conflictualité sociale dans ces quartiers.. « En France, la violence urbaine exprime davantage une perte de confiance dans les institutions », et celle-ci est d'autant plus forte que l'implication de ces institutions dans l'intégration a été traditionnellement importante. Elle vise surtout les équipements et les institutions publiques, et à travers eux, l'État et ses représentants. Comme le souligne Michel Kokoreff, les tags, par exemple, ne visent que peu les véhicules privésAttention, cependant, pas moins de voitures ont été brûlés en France en 2002, essentiellement des véhicules privés. Il n'y a pourtant pas eu cette année-là d'événement particulier tel que celui survenu en 2005..