« Démocratie populaire » est un terme issu du lexique politique communiste pour distinguer les États communistes des démocraties libérales, que les communistes désignent plutôt sous le terme de « républiques bourgeoises » ou de « pays capitalistes ».
Le terme a été largement utilisé dans un but de propagande pour masquer les pratiques dictatoriales et les inégalités de classeAlexandre Zinoviev, Le Communisme comme réalité, Julliard, 1981, page 58. des régimes se réclamant du marxisme-léninisme, imposés après la Seconde Guerre mondiale dans les pays d'Europe centrale et orientale libérés, puis occupés par l'Armée rouge, et composant l'ensemble connu sous le nom de bloc de l'EstArchie Brown, The Rise and Fall of communism, Vintage Books, 2009, page 105..
Origines du terme
Selon l'analyse de la lutte des classes, il faut distinguer la « démocratie formelle » (dont le pluripartisme des « pays capitalistes », défini comme factice et visant à égarer le peuple)« Confinée dans le cadre étroit de l'exploitation capitaliste… » (la démocratie) «…reste toujours quant au fond une démocratie pour la minorité, pour les classes possédantes » : Vladimir Ilitch Lénine, L'État et la révolution, 1917. de la « démocratie populaire » des « pays socialistes » (où le peuple est censé exercer directement le pouvoir à travers des conseils ou soviets communaux, départementaux, provinciaux et ainsi de suite).
Déjà les premiers bolcheviks, dont Léon Trotski, différencient la « démocratie formelle » des pays capitalistes de la « démocratie prolétarienne » qui doit concerner non seulement le prolétariat mais également la classe paysanne avec laquelle le prolétariat doit faire alliance pour conquérir le pouvoir. Des formulations équivalentes se retrouvent chez Lénine et Trosky. Lénine estime, dans L'État et la Révolution, que . Léon Trotsky utilise le terme, écrivant, dans La Révolution permanente (1936) : .
Mais historiquement et dans la pratique, la « dictature du prolétariat », que ce soit au niveau communal, provincial ou national, s'est avérée être celle du parti unique (dit tantôt « ouvrier », tantôt « communiste ») et de ses bureaucrates, policiers et militaires. Par conséquent, le terme « démocratie populaire » est devenu un paradoxe sémantique puisque les régimes ainsi désignés avaient une praxis politique autoritaire et impopulaire. Il est, de plus, un pléonasme étymologique puisque le mot démocratie est déjà basé sur les mots grecs demos (peuple) et kratos (pouvoir).
Définition en tant que système de gouvernement et usages de propagande
C'est à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale, et principalement sous l'impulsion de Joseph Staline, que le terme de « démocratie populaire » entre réellement dans le vocabulaire politique courant. L'expression est d'abord utilisée, durant le conflit mondial, par la propagande du Parti communiste de Yougoslavie de Tito : Staline l'adopte et conseille au gouvernement du régime communiste polonais, mis en place en décembre 1944, de l'utiliser. Il définit la « démocratie populaire », sans plus de précisions, comme une « démocratie d'un type nouveau et amélioré, grâce à l'absence de la classe des capitalistes ». L'expression est employée dans un but propagandiste, avec pour objectif de susciter l'émulation chez les populations d'Europe de l'OuestRobert Service, Comrades. Communism : a World History, Pan Books, 2008, page 249. Dans la pratique, les régimes dits de « démocratie populaire » apparus à la fin de la Seconde Guerre mondiale évoluent dès leurs premières années d'existence vers la domination d'un parti unique, ou d'une coalition unique formée du parti communiste local et de ses partis d'appointArchie Brown, The Rise and fall of communism, Vintage Books, 2009, pages 167-168. Durant la période de la guerre froide, le terme de « démocratie populaire » se retrouve avec constance dans la propagande communiste : le Kominform publie ainsi une revue intitulée Pour une paix durable, pour une démocratie populaireMarc Lazar, Stéphane Courtois, Histoire du Parti communiste français, Presses universitaires de France, 1995, page 259.
Le terme de « démocratie populaire » est notamment utilisé pour désigner les régimes européens dits du bloc de l'Est, apparus en tant qu'États satellites de l'URSSAndré Piettre, Marx et marxisme, Presses universitaires de France, 1966, pages 180-182 : république fédérative socialiste de Yougoslavie (en rupture avec l'URSS après 1948), République démocratique allemande, République socialiste tchécoslovaque, République populaire de Hongrie, république populaire de Pologne, république socialiste de Roumanie, république populaire socialiste d'Albanie (en rupture avec l'URSS après 1960) et république populaire de Bulgarie. Ces régimes étaient caractérisés parArchie Brown, The Rise and Fall of communism, Vintage Books, 2009, page 105 ; Jean-François Soulet, Histoire comparée des États communistes de 1945 à nos jours, Armand Colin, coll. « U », 1996, pages 11-42 et Alexandre Zinoviev, Le Communisme comme réalité, Julliard, 1981, page 58. : sur le plan politique, la position constitutionnelle de jure des partis d'inspiration marxiste-léniniste comme « partis uniques » dans leurs pays respectifs, et « organes dirigeants de l’État », interdisant de facto la constitution d’associations, syndicats ou autres structures sociales indépendantes du pouvoir, et imposant un courant de l’autorité et de légitimité » (souveraineté), allant du sommet (le Comité Central) vers la base (les autres structures du Parti, les citoyens)… ; sur le plan logistique, la présence massive des polices politiques dans la société, active par la censure, l’écoute aléatoire et sans aucun contrôle juridique des conversations téléphoniques, l’ouverture du courrier, le quadrillage territorial, institutionnel et professionnel systématique du pays… ; sur le plan économique, une stricte planification d’état, ne touchant pas seulement les orientations macro-économiques et au commerce international, mais aussi tous les aspects de la production, de la distribution et de la consommation, souvent au mépris des ressources disponibles, des possibilités techniques, de l'environnement et des besoins de la population, interdisant toute forme d’autogestion et induisant des inégalités entre la bureaucratie du Parti et de l'État qui disposait d’un niveau de vie élevé, et le reste de la population confronté à une pénurie permanente d’énergie, de denrées, de produits finis et de services (ce qui encourageait le développement d’une économie informelle, mais spéculative)… ; sur le plan social, un strict contrôle des activités culturelles, des médias et des droits des citoyens à l’opinion, à l’expression et au déplacement (nécessitant des autorisations et divers visas préalables pour changer d’emploi, de domicile, de résidence à l'intérieur du pays, et encore plus pour voyager hors du pays, et surtout dans les pays non-communistes).
Ces aspects ont parfois valu à ces régimes le qualificatif de « totalitaires », fermement récusé par leurs défenseurs, qui niaient ces caractéristiques et la pertinence des témoignages et des analyses les dénonçant, comme celles de David Rousset.
Les régimes politiques se présentant comme des « démocraties populaires » utilisent fréquemment des appellations officielles comme , ou , ainsi que diverses variantes. Ces différences de nom n'impliquent pas de divergences politiques de fond quant aux formes de gouvernement ou aux politiques suivies par ces différents États. L'usage de ces dénominations n'est pas une constante, ni une obligation, le changement d'appellation pouvant intervenir pour souligner une évolution législative ou constitutionnelle, ou réaffirmer la nature du régime et son passage à un stade politique déterminé. Le Parti communiste tchécoslovaque a ainsi été au pouvoir dès 1948 après le coup de Prague, mais a attendu 1960 pour abandonner la désignation officielle de République tchécoslovaque au profit de celle de République socialiste tchécoslovaque, lors de l'adoption d'une nouvelle constitution. Pareillement, Nicolae Ceaușescu abandonne en Roumanie l'appellation de République populaire roumaine au profit de celle de république socialiste de Roumanie.
Si l'expression « démocratie populaire » fait rapidement partie du vocabulaire des mouvements communistes, elle n'est cependant pas réellement définie en tant que forme concrète de gouvernement. Mátyás Rákosi, secrétaire général du Parti des travailleurs hongrois et dirigeant de la république populaire de Hongrie, a avoué qu'il ignorait initialement ce que signifiait au juste le termeMiklós Molnár, Histoire de la Hongrie, Hatier, 1996, . En 1945, Georgi Mikhailov Dimitrov définit la démocratie populaire comme un , soit un système différent de la dictature du prolétariat et du pouvoir soviétiqueSerge Wolikow, Antony Todorov, Le Communisme comme système, in Le Siècle des communismes, éditions de l'Atelier/éditions ouvrières, 2004, pages 332-333. En , le même Dimitrov, secrétaire général du Parti communiste bulgare et premier ministre de la république populaire de Bulgarie, donne la définition de la démocratie populaire comme un Georges Castellan, Histoire des Balkans, Fayard, édition de 1999, ; il définit par la suite la démocratie populaire comme étant tout simplement une nouvelle forme de dictature du prolétariatRobert Service, Comrades. Communism : a World History, Pan Books, 2008, page 250. L'usage du terme semble avoir été, dans l'optique de Staline, purement opportuniste dans le contexte de la prise du pouvoir en Europe de l'Est par les partis communistes, alors que ceux-ci n'avaient pas encore de plan précis en 1944-1945. La démocratie populaire a été également décrite comme une phase de gouvernement Anne Gaugue, Les états africains et leurs musées: la mise en scène de la nation, L'Harmattan, 1997, page 79.
L'historien Archie Brown, tout en soulignant l'aspect pléonastique de l'expression, considère que l'URSS, en désignant ses pays satellites sous ce vocable, les identifie comme des États en voie d'évolution vers le socialisme, et n'ayant donc pas entièrement terminé leur transition politiqueArchie Brown, The Rise and fall of communism, Vintage Books, 2009, page 167. La chute des régimes communistes en Europe met un terme aux régimes européens dits de démocratie populaire.