Lucille Teasdale-Corti, C.M., G.O.Q., née à Montréal le et morte du sida le à Besana in Brianza, est une médecin et chirurgienne canadienne ayant travaillé dans le nord de l'Ouganda durant , de 1961 jusqu'à sa mort. Durant cette carrière, marquée successivement par l'indépendance du pays, le régime d'Idi Amin Dada, la guerre de brousse et l'insurrection de l'Armée de Résistance du Seigneur de Joseph Kony, elle a, avec son mari Piero Corti, contribué au développement des services de santé dans le nord de l'Ouganda.
Biographie Enfance
Lucille Teasdale est née à Montréal, au Québec, le . Elle est la quatrième enfant d’une famille de sept. Son père René Teasdale était propriétaire de la première épicerie de Guybourg, un quartier ouvrier de l'est de la ville, près de la base militaire de Longue-Pointe. Il était aussi marguillier de sa paroisse et juge de paix. Sa mère, Juliette Sanscartier, était ménagère.
Très tôt, Lucille s'intéresse aux études, au grand bonheur de son père qui, issu d'une famille de cultivateurs, avait quitté très jeune l'école pour travailler. En 1941, à l'âge de 11 ans, elle est admise au couvent Sainte-Émélie, administré par les sœurs des Saints-Noms-de-Jésus-et-de-Marie. Malgré des relations parfois difficiles avec les religieuses et le cadre de vie sévère du pensionnat, cette époque est très formatrice pour Lucille. C'est en 1943, à la suite de la visite de religieuses missionnaires de l'Immaculée-Conception de retour de Chine qu'elle développe le désir d'aller pratiquer la médecine en Asie du Sud. Peu après, elle fait part de ce désir à son père alors qu'ils assistent ensemble à une partie de baseball des Royaux de Montréal.
En 1945, Lucille obtient une bourse pour aller suivre son cours classique au collège Jésus-Marie à Outremont, où ses excellents résultats scolaires lui valent les louanges de ses enseignantes. Alors qu'elle est au collège, elle assiste à une allocution de la Dre Jeanne Marcelle Dussault, alors la seule femme à étudier la psychiatrie à la Catholic University of America, à Washington D.C. Cette rencontre cimente chez Lucille le désir de devenir médecin.
Formation à l'Université de Montréal En 1950, Lucille est admise avec une bourse d'études à la faculté de médecine de l'Université de Montréal. Sa cohorte ne compte alors que huit femmes parmi les 110 étudiants inscrits. Malgré le soutien financier de son père, qui pouvait se permettre de payer les études de sa fille puisqu'elle était la seule parmi ses frères et sœurs à suivre une formation universitaire, Lucille s'enrôle en 1952 dans le corps des cadets de l'armée de l'air afin de payer ses frais de scolarité. Après un premier entrainement à la base aérienne de London, en Ontario, elle est transférée durant l'été 1953 à la base de Summerside, à l'île du Prince-Édouard, avant de quitter définitivement l'armée. Durant les étés suivants, jusqu'à son départ pour Marseille en 1960, elle fait du bénévolat dans une colonie de vacances pour enfants handicapés située aux abords du lac Pierre, à Saint-Alphonse-Rodriguez.
Après l'obtention en 1955 d'un diplôme de médecine avec mention honorifique de l'Université de Montréal, Lucille se spécialise en chirurgie et poursuit un internat en chirurgie pédiatrique à l'hôpital Sainte-Justine, à Montréal. Comme l'une des premières chirurgiennes québécoises, elle s'illustre par son énergie et ses compétences en chirurgie. Malgré son charisme et sa beauté, qui lui avaient valu quelques années plus tôt le titre de « Miss Médecine » de la faculté de médecine de l'Université de Montréal, Lucille est d'un naturel plutôt discret, et ne fraternise que très peu avec ses collègues de l'hôpital Sainte-Justine. C'est néanmoins à cette époque qu'elle fait la rencontre du Dr Piero Corti, un médecin italien qui y suivait un internat en pédiatrie. Comme Lucille, Piero entretient lui aussi le rêve d'aller pratiquer la médecine à l'étranger, là où les besoins étaient les plus grands, rêve auquel il est d'ailleurs plus familier que Lucille: son frère Corrado est missionnaire jésuite au Tchad, et son beau-frère avait pratiqué la médecine en Chine et en Inde. En 1958, après la fin de sa résidence à l'hôpital Sainte-Justine, Piero retourne en Italie. De retour en Europe, il développe plus sérieusement son projet d'aller pratiquer la médecine en Afrique, ce dont il fait part à son frère lors d'un safari. Alors que Piero commence à chercher un hôpital où s'installer, Lucille poursuit son internat à l'hôpital Maisonneuve jusqu'en 1959 puis à l'Hôtel-Dieu de Montréal jusqu'en 1960.
Afin d'obtenir un diplôme en chirurgie, il était nécessaire d'effectuer un stage à l'étranger. De nombreux établissements américains rejettent la candidature de Lucille, malgré son excellent dossier et les recommandations de ses superviseurs à Montréal. Elle décide de poursuivre sa formation en France, où elle obtient deux postes avec l'aide d'une collègue française de l'hôpital Sainte-Justine, la neurologue Annie Courtois. Dès lors, le plan pour terminer sa formation en chirurgie semble clair: elle va faire une résidence à l'hôpital de la Conception, à Marseille, avant de poursuivre son internat au prestigieux hôpital des Enfants-Malades à Paris.
Internat à Marseille Lucille Teasdale arrive à Marseille en et, malgré les différences culturelles entre la France et le Québec, s'adapte rapidement à la vie marseillaise. Peu après son arrivée, elle devient l'assistante du professeur Pierre Salmon, un chirurgien spécialisé dans la luxation congénitale de la hanche. Ce séjour français est néanmoins court. Dès son arrivée en France, Lucille renoue avec Piero Corti, à qui elle fait parvenir une carte postale dans laquelle elle indique sa nouvelle adresse. Après un bref échange, Piero, tout juste revenu d'Afrique, s'empresse de lui demander un rendez-vous à Marseille. Lors de cette rencontre, il lui raconte qu'il a trouvé à Lacor, près de Gulu, une ville du nord de l'Ouganda, un petit hôpital opéré par des religieuses italiennes où ils pourraient pratiquer ensemble la médecine pour aider les démunis. Piero n'avait pas choisi l'Ouganda au hasard: alors que l'ancien Congo belge, devenu indépendant en 1960, était secoué par une guerre de sécession, l'Ouganda, la « perle de l'Afrique » de Winston Churchill, était encore un protectorat britannique. Le pays était alors en voie d'obtenir son indépendance, mais le gouvernement britannique, depuis plusieurs décennies, avait pris le soin d'éduquer les élites ougandaises afin qu'elles puissent éventuellement succéder à l'administration coloniale.
Piero ne pouvait pas offrir à Lucille un salaire: au mieux, en plus du logement et de la nourriture, il pouvait lui payer son billet d'avion et des cigarettes. Cela ne dérange pas Lucille, pour qui la médecine était avant tout une passion. Plus jeune, alors qu'elle était au collège, elle avait réalisé qu'elle ne voulait pas pratiquer pour l'argent, mais bien pour aider les plus démunis. À l'hôpital Sainte-Justine, elle s'était aussi offusquée que des chirurgiens pédiatriques priorisaient parfois des patients adultes, qu'ils voyaient en pratique privée, au lieu de se consacrer à soigner les enfants. Pour Lucille, la médecine était « si passionnante que les médecins devraient payer pour avoir le privilège de pratiquer ». Après avoir passé les vacances de Noël avec la famille de Piero à Milan, Lucille accepte de l'accompagner en Ouganda pour quelques mois, avant de revenir à Marseille.
Arrivée en Ouganda vignette|Lucille Teasdale à son arrivée en Ouganda (1961) Lucille et Piero atterrissent à l'aéroport d'Entebbe à bord d'un avion de l'aviation militaire italienne en . Ils se rendent immédiatement à Kampala afin d'obtenir du Dr Denis Parsons Burkitt, un chirurgien britannique de l'hôpital universitaire de Mulago, une licence pour permettre à Lucille de pratiquer la médecine en Ouganda. Le surlendemain de leur arrivée, Lucille et Piero se mettent en route pour Gulu, la principale ville du nord de l'Ouganda, au cœur du territoire des Acholis.
L'hôpital St Mary's Lacor avait été fondé en 1959 à Lacor, à quelques kilomètres à l'ouest de Gulu, par des missionnaires italiens comboniens du Sacré-Cœur. Il était alors opéré par des religieuses et administré par le diocèse de Gulu, dont l'évêque, Giovanni Cesena, était lui aussi italien. Piero l'avait choisi parce que ce dernier avait accepté de lui laisser une certaine indépendance quant à la gestion de l'établissement. Au début des années 60, ce petit établissement ne compte que 40 lits, avec un service de maternité et une consultation externe, mais aucun lit de chirurgie. À cette époque, des travaux étaient déjà en cours pour agrandir l'hôpital et le doter d'une salle d'opération ainsi que de pavillons de médecine et de radiologie. Dès son arrivée, Lucille est submergée, voire angoissée, par l'ampleur du travail qui l'attend: elle est la seule chirurgienne de la région, qui comptait alors une population de 40 000 personnes. Dès le lendemain de son arrivée à l'hôpital, elle est appelée à performer une césarienne, bien qu'il s'agisse d'une intervention qu'elle n'ait encore jamais pratiqué. L'opération se déroule bien, et Lucille vient de pratiquer sa première chirurgie en Afrique.
L'important achalandage de patients et l'ampleur du travail à réaliser convainquent Lucille de prolonger indéfiniment son séjour en Ouganda. La population du nord de l'Ouganda, l'une des plus pauvres du pays, pratiquait encore des coutumes comme l'ebinoMieux connue sous le nom d'Infant Oral Mutilation (OIM), la pratique était très commune dans le nord de l'Ouganda au début des années 1960. Elle est aujourd'hui beaucoup plus rare., qui consiste en l'extraction des canines en éruption chez les enfants en bas âge malades. À ces problèmes s'ajoutent les maladies, les blessures et aussi le manque d'éducation chez les mères par rapport aux soins et à la nutrition des enfants. Durant ces premiers mois, Lucille est extrêmement occupée: elle voit des patients en consultation externe durant l'avant-midi avant de procéder à des chirurgies durant l'après-midi, installée dans un bloc opératoire temporaire. Elle pratique dans des conditions matérielles beaucoup plus difficiles qu'en France ou au Québec. L'hôpital n'a généralement de l'électricité qu'entre 19:00 et 22:00. Soucieux d'assurer le fonctionnement de l'établissement, Piero tente de trouver du financement et du matériel . La fin de semaine, Lucille et Piero chassent ou visitent des parcs nationaux. Après quelques mois en Ouganda, constatant tout le travail qu'il reste encore à faire, Lucille accepte de demeurer un peu plus longtemps à l'hôpital, à la demande de Piero, qui la demande en mariage. vignette|245x245px|Lucille Teasdale, Piero Corti, leur fille Dominique et des infirmières de l'hôpital De retour en Afrique en après un bref séjour à l'étranger, Lucille et Piero se marient dans la chapelle de l'hôpital de Lacor. Après un court voyage de noces, le travail reprend. Sévère mais rigoureuse, Lucille impose la discipline à sa petite équipe d'infirmières et d'aides-infirmières. Elle ne manque cependant pas de douceur avec les patients qu'elle opère, maintenant les standards élevés auxquels elle s'est habituée à Montréal et à Marseille. Au début de l'année 1962, Piero, avec la bénédiction de l'évêque de Gulu, émancipe l'hôpital de l'administration diocésaine, auquel les honoraires payés par les patients étaient jusqu'alors versés. En échange de cette liberté, il promet de prendre la responsabilité du financement de l'hôpital. Dès lors, le financement externe de l'établissement devient extrêmement important, les modestes honoraires demandés aux patients n'étant pas suffisants pour en assurer le bon fonctionnement.