Pierrot le Fou est un film franco-italien réalisé par Jean-Luc Godard et sorti en 1965.
L'idée de départ du film prend sa source dans le roman américain Le Démon de onze heures de Lionel White, paru en 1962, même si le film s'en émancipe ensuite largement. Il s'agit du dixième long métrage de Godard, sorti entre Alphaville et Masculin féminin. L'intrigue suit Ferdinand, un homme malheureux en ménage, qui fuit son mode de vie bourgeois et entame un périple de Paris à la mer Méditerranée avec Marianne, une fille poursuivie par des tueurs à gages de l'OAS.
Le film est à la du box-office France 1965, avec un total de en France. Le film a été sélectionné pour le Lion d'or à la Mostra de Venise 1965, mais c'est finalement Sandra de Luchino Visconti qui sera primé cette année-là. Il remporte cependant le trophée Sutherland au Festival de Londres et il est élu meilleur film de l'année par les Cahiers du cinéma. Il a depuis été plébiscité par la critique de par le monde qui a salué les prestations de Belmondo et de Karina, le style narratif, la mise en scène solaire de Godard et la photographie. Il a été désigné comme un film générationnel parmi le public de 16-25 ans de l'époque, tout comme parmi une génération de cinéastes comme Philippe Garrel, Chantal Akerman, Benoît Jacquot ou Jean-Claude Brisseau pour lesquels ce film a été décisif dans leurs choix de vie.
Synopsis Ferdinand Griffon est un homme qui vit dans un appartement parisien avec sa femme et ses enfants. Il est un peu désabusé, car il vient de perdre son emploi à la télévision. Un soir, alors qu'il revient d'une désolante soirée mondaine chez ses beaux-parents, il se rend compte que la baby-sitter venue garder ses enfants est une ancienne amie, Marianne. Il ressent le besoin de s'échapper et décide de s'enfuir avec elle, quittant sa femme, ses enfants et son mode de vie bourgeois. En suivant Marianne dans son appartement et en découvrant un cadavre, Ferdinand s'aperçoit bientôt que Marianne est poursuivie par des paramilitaires de l'Organisation de l'armée secrète (OAS), et ils échappent bientôt de justesse à deux d'entre eux.
Marianne et Ferdinand, qu'elle appelle Pierrot, se lancent dans un grand périple de Paris à la Méditerranée dans la voiture du mort. Ils mènent une vie peu orthodoxe, toujours en fuite, poursuivis par la police et par les sbires de l'OAS. Lorsqu'ils s'installent sur la Côte d'Azur après avoir brûlé la voiture du mort (qui était pleine d'argent, à l'insu de Marianne) et coulé une deuxième voiture dans la Méditerranée, leur relation se tend. Ferdinand lit des livres, philosophe et écrit un journal intime. Ils passent quelques jours sur une île déserte. Un nain, qui est l'un de leurs poursuivants, enlève Marianne. Elle le tue avec une paire de ciseaux. Ferdinand le trouve assassiné et il est attrapé et matraqué par deux de ses complices, qui le torturent par l'eau pour qu'il révèle où se trouve Marianne. Marianne s'échappe et Ferdinand et elle sont séparés. Il s'installe à Toulon tandis qu'elle le cherche partout jusqu'à ce qu'elle le retrouve. Après leurs retrouvailles, Marianne manipule Ferdinand pour obtenir une valise pleine d'argent avant de s'enfuir avec son vrai petit ami, Fred, qu'elle appelait auparavant son frère. Ferdinand poursuit Marianne et Fred en leur tirant dessus et parvient à les tuer l'un et l'autre. Ensuite, il se peint le visage en bleu et décide de se faire sauter en s'attachant des bâtons de dynamite rouge et jaune à la tête.
Il regrette son geste à la dernière seconde et tente d'éteindre la mèche, mais il n'y parvient pas et se fait exploser.
Fiche technique Titre original français : Pierrot le Fou Titre italien : Réalisation : Jean-Luc Godard, assistants : Jean-Pierre Léaud, Philippe Fourastié et Philippe Pouzenc Scénario : Jean-Luc Godard, et Remo Forlani d'après Le Démon d'onze heures (Obsession)L'histoire du film est librement inspirée du roman ; voir « Jean Luc Godard, cinéaste-écrivain », par Julien d'Abrigeon., de Lionel White Producteur : Georges de Beauregard Sociétés de production : SNC, Rome-Paris Films et Dino De Laurentiis Cinematografica Budget : . (soit environ en ) Box-office France : 1 310 579 entrées Musique : Antoine Duhamel et Cyrus Bassiak (alias Serge Rezvani) Directeur de la photographie : Raoul Coutard (Techniscope Eastmancolor) Cadreurs : Georges Liron, Jean Garcenot Montage : Françoise Collin - Laboratoires LTC Décors : Pierre Guffroy Ingénieur du son : René Levert Pays de production : et Langues originales : français, anglais, italien Format : couleurs - 2,35:1 - mono - 35 mm Son : Antoine Bonfanti et René Levert Régisseurs : Roger Scipion (régie générale), Roger Ferret Genre : road movie, comédie dramatique Durée : 105 minutes Dates de sortie : Italie : (Mostra de Venise) France : Classification : France : interdit aux moins de 18 ans pour , tous publics de nos jours..
Distribution thumb|upright=0.8|Anna Karina dans une scène du film.
Production Genèse et développement
Godard déclare « C'était un film complètement inconscient. Je n'ai jamais été aussi agité avant le tournage ; je n'avais rien, absolument rien ». Jean-Luc Godard a accrédité la légende d'un film improvisé sur le vif, sans scénario avant le début du tournageGodard au travail, d'Alain Bergala. ; il s'agit en réalité d'un projet en gestation depuis 18 mois, dont la première trace est un contrat signé le pour la cession des droits du roman Obsession de l'écrivain américain Lionel White, paru en France en 1963 sous le titre Le Démon de onze heures, dans le de la collection Série noire de Gallimard. Le projet initial comporte 27 séquences et est assez fidèle à la trame du roman ; le script, écrit sur une cinquantaine de feuillets, est parmi les plus détaillés du réalisateur franco-suisse. Il existe également un scénario signé par Remo Forlani, ébauché pour être montré lors de la coproduction.
Titre « Pierrot le Fou » était le surnom du bandit Pierre Loutrel, l'un des meneurs du gang des Traction Avant, déclaré ennemi public n°1 à la fin des années 1940 et ancien collaborateur de la Gestapo pendant l'occupation, dont l'histoire avait été popularisée en 1948 par la revue policière à sensation Détective, qui soulignait que le criminel vivait dans une chambre dont les murs étaient tapissés de photos de vedettes de cinéma. Dans l'après-guerre, Loutrel est mis en exergue par les Situationnistes comme héros antisocial. Pourtant, d'après les dires de Jean-Luc Godard à l'occasion de la sélection de Pierrot le Fou à la Mostra de Venise 1965, le titre de son film ne fait pas référence à Loutrel« Jean-Luc Godard et Anna Karina à la Mostra de Venise 1965 », Archive INA.. Selon son biographe Antoine de Baecque, Godard fait bien référence à Loutrel avec ce titre mais il en joue, jusque dans les dialogues du film où, à plusieurs reprises, Belmondo déclare « je ne suis pas Pierrot ». En 1977, le film Le Gang de Jacques Deray avec Alain Delon est plus directement un film biographique sur LoutrelJacques Siclier, p. 415 in « Le guide du cinéma chez soi - 10 000 critiques pour mieux choisir vos films », Pierre Murat (dir.), Télérama Hors-série, Édition 2002, 1 150 p., .
Choix des interprètes Sylvie Vartan, la vedette yéyé qui avait une vingtaine d'années à l'époque, était le premier choix de Godard pour le rôle de Marianne, mais son agent a refusé le rôle. Pour le rôle de Ferdinand, Godard a également envisagé Richard Burton, mais a ensuite écarté l'idée.
Samuel Fuller, qui joue son propre rôle dans une scène située au début du film, a apprécié de travailler avec Godard. Dans une table ronde à Los Angeles en 1968, il explique :
Tournage Le tournage commence le lundi et se termine huit semaines plus tard, le , pour un total de quarante-quatre jours..
Le film a été tourné à Hyères, Gonfaron, Toulon, Giens, Paris, Issy-les-Moulineaux, Tremblay-lès-Gonesse, Neuilly et dans le studio de Saint-Maurice.
Un moment intense du tournage se déroule sur l'Île de Porquerolles au large d'Hyères. Godard y tourne du 16 au ce qu'il appelle « la vie Robinson », avec entre autres les scènes sur la plage Notre-Dame, autour de la petite maison, et celles du 18 et dans la pinède surchauffée où Karina chante Ma ligne de chance.
Musique du film Pendant le tournage, en Provence, Godard écoute sur l'autoradio une chanson interprétée par la voix de Jeanne Moreau, et apprend par un assistant que l'auteur des paroles, Serge Rezvani, alias Cyrus Bassiak, habite à quelques kilomètres du lieu de tournage. Il va le voir chez lui un matin très tôt, et lui demande s'il aurait des chansons pour la bande originale du film qu'il est en train de tourner, destinées à la voix d'Anna Karina. Serge Rezvani lui fait alors écouter les 4 titres qu'il a à ce moment-là sur son enregistreur à bande, et Jean-Luc Godard lui dit qu'il prend ces 2 titres : Jamais je ne t'ai dit que je t'aimerais toujours, ô mon amour (qu'Anna Karina chante en direct lors d'une longue prise dans le premier appartement où s'abritent les deux protagonistes après leur fuite commune), et la célèbre Ma ligne de chance, également chantée en direct dans la pinède.
La bande originale est signée Antoine Duhamel, dont le nom a été proposé à Godard par sa femme Anna Karina, qui avait déjà chanté ses compositions. Lors du pré-montage, le réalisateur lui demande « deux ou trois thèmes de Schumann » ; ayant en tête la schizophrénie du compositeur autrichien, Duhamel travaille autour d'un dualisme Ferdinand-Pierrot comme symbole du dualisme émotion-violenceAntoine Duhamel, notes pour le disque compact Jean-Luc Godard, Histoire(s) de Musique, Universal Music 2007.
Analyse Pierrot le Fou pousse à l'extrême la fragmentation narrative et visuelle des films précédents de Godard, la dissolution de l'intrigue en une série de gags, de clins d'œil, d'images sans lien entre elles, de personnages improvisés et de séquences de vidéo-clips à la limite du genre musical. Godard s'autorise une liberté d'écriture qui confirme les chefs-d'œuvre précédents et anticipe ceux à venir ; les trois films qui le précèdent ont été tournés en noir et blanc, tout comme le suivant, Masculin féminin, alors que Pierrot le Fou est un film méditerranéen, ensoleillé, dense en couleurs très saturées. Son caractère pictural réside dans le traitement particulier de l'écran, sur lequel les formes et les couleurs prennent des compositions presque abstraites, une palette ouverte à mille combinaisons, avec de fréquentes références picturales, des images fixes d'œuvres insérées dans le montage, de Diego Vélasquez à Auguste Renoir en passant par Pablo Picasso, qui agissent comme un propos poétique et une clef dans la construction des images du film. Les couleurs particulièrement saturées sont dues au procédé Techniscope introduit en 1965, qui permet d'obtenir une image couleur beaucoup moins coûteuse que les techniques précédentes, mais avec un contraste accru.
Si pour le précédent Une femme mariée, on peut commencer à parler de pop-art (c'est d'ailleurs à partir de ce film que Georges Sadoul invente le néologisme « god-art »), ici c'est l'écriture automatique des surréalistes qui entre en jeu, combinée à une recherche quasi « grammaticale » sur le montage et l'image.
Pierrot le Fou est considéré comme un précurseur du road movie.
Bien qu'il ne soit jamais nommé, Arthur Rimbaud est constamment présent au travers de citations (principalement issues d'Une saison en enfer) : « L'amour est à réinventer », « La vraie vie est ailleurs »Cette citation est apocryphe. L'original est : « La vraie vie est absente » (Une saison en enfer, Délires I). Elle a souvent été citée sous cette forme erronée, popularisée par le film de Godard., ainsi que la citation finale « Elle est retrouvée. Quoi ? — L'Éternité. C'est la mer allée