vignette|Un cours de philosophie représenté dans une enluminure des Grandes Chroniques de France. La philosophie médiévale est l'ensemble des œuvres et des courants philosophiques développés durant le Moyen Âge dans un espace géographique un peu plus étendu que celui des mondes hellénistique et romain de l'Antiquité et dans lequel se sont développés le judaïsme, le christianisme et l'islam. En font notamment partie la philosophie scolastique, la philosophie byzantine et la philosophie islamique.
Introduction La période du Moyen Âge a été établie selon des critères de la tradition historiographique occidentaleAlain de Libera, La philosophie médiévale, Paris, PUF, coll. Quadrige Manuels, 1993 (réed. 2004), . .. La philosophie médiévale est ainsi l'objet de thèses diverses et souvent contradictoires selon que le Moyen Âge soit considéré comme un âge sombre de la penséeVoir par exemple Alain de Libera : , Alain de Libera La philosophie médiévale, Paris, PUF, coll. Quadrige Manuels, 1993 (réed. 2004). . ., ou bien que l'idée même de Moyen Âge soit tenue pour une imposture alimentée par des légendesRémi Brague, Au moyen du Moyen Âge, Philosophies médiévales en chrétienté, judaïsme et islam, Paris, Flammarion, Champs-Essais n°856, 2008. « La légende du Moyen Âge » ; voir aussi Jacques Heers, Le Moyen Âge, une imposture, Paris, Perrin, 2008, 358 p. .. Ayant pour matière principale les œuvres d'auteurs chrétiens latins ayant vécu durant le millénaire qui sépare l'Antiquité de la Renaissance, l'étude de la philosophie médiévale porte en même temps sur les relations de la pensée des chrétiens du Moyen Âge avec celle de juifs et de musulmansÉtienne Gilson, L'Esprit de la philosophie médiévale, ( éd. 1932), Paris, Vrin, 1989, . ., en particulier celles d'Avicenne et d'Averroès qui furent lus et traduits par les Latins au Moyen Âge, ou bien encore, celle de Maïmonide (1138-1204), un auteur juif du ayant écrit en arabe une œuvre offrant des considérations sur l'ensemble des pensées de son époque.
Au Moyen Âge, la religion n'apparaissait pas comme un élément distinct dans les sociétés, tandis qu'à l'époque où l'étude de la philosophie médiévale s'est constituée comme un champ disciplinaire, la religion était largement jugée incompatible avec la philosophie. L'étude moderne de la philosophie médiévale s'est ainsi mise en place dans un contexte polémique vis-à-vis du christianisme avec notamment les travaux d'Ernest Renan à la fin du et ceux, plus apologétiques, d'Étienne Gilson au début du . Ce dernier a identifié la philosophie médiévale à une philosophie chrétienne dans L'Esprit de la philosophie médiévaleÉtienne Gilson, L'Esprit de la philosophie médiévale, ( éd. 1932), Paris, Vrin, 1989, . Voir en particulier la conclusion « Le Moyen Âge et la philosophie », .. Dans ce contexte, la question était celle de savoir si la philosophie peut être religieuse, si une pensée qualifiée de religieuse peut être considérée comme philosophique, ou encore, si la pensée des médiévaux a apporté quoi que ce soit d'intéressant à celle de l'humanitéCf. Rémi Brague, . Voir aussi Alain de Libera Préface p. XVI. ..
L'étude de la philosophie médiévale suppose une attention à la diversité des sociétés et des époques englobées sous l'expression « Moyen Âge ». Alain de Libera propose ainsi une introduction générale intitulée La philosophie médiévale dans laquelle il reprend les résultats de travaux de médiévistes, de théologiens ou d'islamologues. Il organise ces éléments autour de l'idée de translatio studiorum, c'est-à-dire, l'idée selon laquelle la « science », identifiée à la philosophie grecque, se déplace d'un endroit à l'autre et donne lieu, là où elle s'établit, à des façons de penser qui ont leur cohérence propre et qui ne traitent pas des mêmes problèmesAlain de Libera La philosophie médiévale, Paris, PUF, coll. Quadrige Manuels, 1993 (réed. 2004). . .. Il est ainsi question de « philosophie à Byzance », d'« Islam oriental » puis occidental, de « philosophie juive », et enfin, de « philosophie médiévale latinophone » siècle par siècle, du . Pour Rémi Brague la science ou la philosophie ne se présente cependant pas comme une « chose » susceptible de tels déplacements et il plaide pour une approche comparative des différentes philosophies, considérant que les problèmes philosophiques qui y sont abordés traversent plus largement l'histoire et la diversité des civilisations que ne le suppose le modèle de la translatio studiorum. Il pose aussi la question de savoir s'il est légitime de parler de philosophies médiévales comme de philosophies juives, chrétiennes ou musulmanes, ou bien si l'identification des courants de pensée du Moyen Âge aux éléments essentiels de la religion de leurs auteurs n'est pas abusiveRémi Brague, Au moyen du Moyen Âge, Philosophies médiévales en chrétienté, judaïsme et islam, Paris, Flammarion, Champs-Essais n°856, 2008. « Sens et valeur de la philosophie dans les trois cultures médiévales » ..
Caractéristiques de la philosophie médiévale Construction des fondements intellectuels du savoir
La période du Moyen Âge (expression datant de la Renaissance) souffre quelquefois d'une image négative, surtout en Europe de l'Ouest, due au fait que la civilisation européenne, aux (voir an mille), accusait un retard important par rapport à d'autres civilisations (musulmane, chinoise...). On retient aussi des images d'intolérance.
Les grandes invasions des , puis dans une moindre mesure, après la période carolingienne, les invasions vikings, sarrasine et hongroise (de 850 à 920 environ), furent pour beaucoup dans la dégradation des pays qui héritèrent de la civilisation de l'ancien Empire romain d'Occident.
L'appropriation par l'Occident des grands systèmes philosophiques de l'Antiquité, d'abord surtout latins, puis davantage grecs, aidèrent l'Occident à établir les fondements philosophiques et intellectuels du savoir, nécessaires au développement de la civilisation, sur les plans tant artistique que scientifique et technique.
Pendant le Moyen Âge, cette appropriation a été quasi exclusivement le fait de religieux, des humanistes au sens propre du terme, qui travaillaient dans des monastères (scriptoria), puis dans des écoles urbaines et des universités.
Du au Dans les premiers temps de l'Église, les plus rigoristes des clercs veulent imposer l'abandon de la culture profane. Pour eux, « il n'y avait pas de compromis possible entre la culture classique et la culture chrétienne. Si l'on voulait mettre son intelligence au service de Dieu, il fallait commencer à rejeter les lettres classiques, car on ne pouvait en même temps sacrifier au culte des Muses et à celui de Dieu »..
Les biographes de saint Césaire (470-502) racontent que s'étant endormi sur un livre du grammairien Julien Pomère (vers 450-500), il fait un rêve pendant lequel il voit un dragon sortir du livre. Grégoire le Grand (540-604), biographe de Benoît de Nursie (480-547), raconte que celui-ci venu étudier dans les écoles de Rome, qu'il s'arrête d'étudier dans les livres, effrayé par les dangers qu'il y voit. Les Statuta Ecclesiae antiquitaGuillaume Mollat, Compte-rendu de Charles Munier, Les Statuta Ecclesiae antiqua, dans Journal des savants, 1961, tome 3, , (lire en ligne). L'abbé Munier attribue ce texte à Gennadius de Marseille. de la seconde moitié du interdisaient aux évêques de lire des ouvrages païens. Cette interdiction s'appliquait aussi aux clercs des ordres majeurs. Au , « le clergé cultivé sent la nécessité d'une rupture avec la culture classique, mais ne peut s'y résoudre ».
Aux vont se mettre en place les premières écoles chrétiennes, monastiques, diocésaines et presbytérales, en France, en Espagne et en Italie. Elles forment les enfants et adolescents qui leur sont confiés à la lecture et l'écriture, à l'étude de la Bible, à apprendre par cœur le Psautier et à pratiquer la psalmodie.
Face à cette culture ascétique, certains clercs cherchent à fixer une voie moyenne pour établir une science biblique telle que saint Augustin l'a décrite dans De doctrina christiana. Il y a montré « ce que le lettré chrétien devait emprunter au programme de l'éducation antique pour pouvoir, en toute sûreté, interpréter la Bible ». Ce n'est qu'à partir du que cet ouvrage de saint Augustin est étudié et recopié. L'abbé Eugippe (465-533) y fait une place importante dans son ouvrage sur saint Augustin, en particulier, il retient le passage sur la légitimité des études profanes. Cassiodore le considère comme un exégète remarquable. Il fonde près de Naples un monastère qui devient un centre de culture religieuse sans équivalent à Rome à cette époque, ce que regrette Cassiodore. Quand Justinien (482-565) entreprend de reconquérir l'Italie, l'Afrique et l'Espagne, il essaie de rétablir l'enseignement de la culture antique en redonnant aux professeurs leurs privilèges et leurs traitements, mais vingt ans de guerre entre Ostrogoths et Byzantins et une nouvelle invasion de l'Italie par les Lombards, trois ans après sa mort, vont conduire à l'échec de cette tentative.
Grégoire le Grand, qui a reçu dans sa jeunesse une éducation libérale de lettré, en a conservé la connaissance de la grammaire et de la rhétorique, mais il semble avoir oublié la philosophie antique et il la combat après sa conversion. Il est scandalisé en 600 quand il apprend qu'un évêque en Gaule nommé Didier enseigne la grammaire, c'est-à-dire les belles-lettres : il a fondé le monastère Saint-André qui est alors le seul centre de culture religieuse à Rome. Pour la formation des évêques, il a écrit le Regula Pastoralis Liber (590-591), dans lequel il insiste sur l'étude. Il exige qu'un candidat à l'épiscopat sache au moins son psautier, c'est pourquoi il pense que le recrutement monastique est la meilleure garantie pour avoir un épiscopat bien formé. Il est peut-être à l'origine de la création de la bibliothèque du Latran après avoir reçu une partie des manuscrits du monastère de Vivarium. Dans la préface de la Vie de saint Éloi, saint Ouen a écrit « Qu'avons-nous besoin de Pythagore, de Socrate, de Platon et d'Aristote ? Que nous importent les chansons d'Homère, de Virgile, de Ménandre, cette tourbe de poètes scélérats (sceleratorum mœnia poetarum) ? Salluste, Hérodote, Tite-Live, ces historiens des Gentils, de quelle utilité sont-ils pour la famille chrétienne ? »
En Espagne, après la conversion des Wisigoths ariens au catholicisme à la fin du , la figure marquante est celle d'Isidore de Séville.
En Angleterre, le départ des Romains à partir du début du entraîne l'arrivée des Angles et des Saxons repoussant les Celtes à l'ouest et entraînant la quasi-disparition de la culture romaine à l'est. La culture romaine a trouvé refuge dans l'Église celte créée au . En Angleterre, les premières écoles chrétiennes apparaissent au avec l'école de Canterbury (597~) après l'envoi de missionnaires par le pape Grégoire le Grand. Dans les pays celtes, le monachisme irlandais essaime la culture chrétienne en Écosse, à Iona, puis au nord de l'Angleterre, à Lindisfarne et Whitby. saint Colomban le diffuse en Francie. Après le concile de Whitby (663-664), l'église de tradition celte adopte les pratiques de l'église romaine.
Face à la mise en place d'une éducation chrétienne dans le monde religieux qui se construit d'abord contre la culture antique avant de rechercher une synthèse possible, l'éducation laïque reste encore largement marquée par la culture antique dans l'éducation des laïcs les plus riches en Gaule et en Espagne jusqu'au .
On peut ensuite distinguer très schématiquement deux grandes périodes :
Haut Moyen Âge () thumb|L'héritage de la philosophie antique au Moyen Âge : Platon, Sénèque et Aristote, miniature d'un manuscrit médiéval anglais écrit vers 1325-1335 (MS Hunter 231 (U.3.4), page 276).|alt=