La rébellion des Patriotes (aussi connue sous le nom de révolte des Patriotes, révolution des Patriotes, insurrection des Patriotes, rébellions de 1837-1838 ou troubles de 1837-1838) est un événement majeur de l'histoire du Québec et du Canada. C'est un conflit national, politique et social qui tire ses origines de la conquête de 1760 et dont la culmination militaire s'est déroulée en deux phases. La première se passe de à , et la seconde en . Elle a lieu dans la colonie britannique du Bas-Canada, actuel Québec. Elle est l'aboutissement d'un conflit politique de plus en plus intense entre les autorités coloniales britanniques et la majorité de la population du Bas-Canada. Partageant plusieurs points communs avec la rébellion du Haut-Canada, dans la colonie voisine du Haut-Canada, la rébellion des Patriotes est l'épisode le plus intense et le plus connu de l'opposition coloniale à l'Empire britannique en Amérique du Nord après la guerre d'indépendance américaine.
Les Patriotes insurgés font face aux troupes et aux milices loyalistes à plusieurs occasions, les plus connues étant à Saint-Denis, à Saint-Charles et à Saint-Eustache en 1837 et à Odelltown, proche de la frontière américaine, en 1838. La répression des autorités coloniales est dure : la loi martiale est déclarée et de nombreux rebelles, dont Louis-Joseph Papineau, doivent fuir aux États-Unis pour éviter la peine de mort. Des centaines sont arrêtés, plusieurs sont déportés en Australie, d'autres sont pendus à la prison du Pied-du-Courant à Montréal ou tués lors des combats. Le rapport de Lord Durham et l'Acte d'union de 1840 sont directement liés à l'échec des rébellions et visent à faire disparaître la nationalité canadienne-française par l'assimilation.
Le fonds d'archives de la Collection rébellion de 1837-1838 est conservé au centre d'archives de Montréal par la Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
Origines du conflit Après la conquête de la Nouvelle-France par la Grande-Bretagne en 1760, le gouvernement de la Province of Quebec (qui incluait alors le Haut et le Bas-Canada ainsi que différentes parties du Manitoba et des États du Michigan, de New York, de l'Ohio et de la Pennsylvanie) est assuré par un gouverneur général nommé par Londres et celui-ci détient tous les pouvoirs. Par le traité de Paris de 1763, la France cède la Nouvelle-France et le commerce devient exclusivement tourné vers l'Empire britannique, par l'intermédiaire de ses marchands, surtout ceux de Boston. L'empire encourage une arrivée massive de loyalistes à la couronne britannique et seuls ceux qui prêtent serment du Test peuvent occuper un poste dans l'administration civile, ce qui implique de renier la religion catholique et l'autorité du pape. Ce changement a donc fait des anciens colons français des citoyens de seconde zone.
thumb|left| Le plus connu des drapeaux utilisés par les Patriotes du Bas-Canada. Ce drapeau tricolore est un emblème républicain qui représente les trois nationalités les plus présentes dans la colonie : Irlandais, Français et Anglais.
La guerre d’indépendance des États-Unis viendra apporter un premier changement à ce statut. L'Acte de Québec de 1774 permet aux habitants de pratiquer la religion catholique et de faire partie de l’administration sans avoir à prêter le serment du Test. Cette importante concession a pour but de s’assurer la fidélité des habitants canadiens (descendants des premiers colons français) face à la menace des colonies américaines. Elle ne met cependant aucun frein à l’absolutisme du gouverneur britannique.
Au cours des décennies suivantes, de nombreux loyalistes américains et immigrants britanniques gagnent l'actuel Ontario, ce qui conduit à la division de la province de Québec, par la suite constituée du Haut et du Bas-Canada. Le Bas-Canada est la colonie la plus peuplée et demeure majoritairement francophone et catholique, alors que le Haut-Canada est majoritairement anglophone et protestant. La région de Montréal devient un tampon où se rencontrent les deux peuples. L'idée d'un gouvernement responsable, qui provient d'Angleterre et des nouveaux États-Unis, fait son chemin, et les deux colonies finissent par obtenir chacune une assemblée législative par l'Acte constitutionnel de 1791. Vers 1830, la population du Bas-Canada est constituée d'environ et de .
L'Assemblée législative du Bas-Canada obtient le pouvoir de légiférer, mais le gouverneur colonial britannique demeure le chef de l'exécutif et conserve également les cordons de la bourse. Il peut donc rendre totalement inopérantes les lois votées par l'Assemblée majoritairement canadienne. Comme le gouverneur fait partie de l'oligarchie marchande britannique et qu'il en sert les intérêts, dont le maintien de sa position dominante, il use de ses pouvoirs discrétionnaires pour nommer ses favoris aux postes de commande des Conseils législatifs et exécutifs, influencer les élections et bloquer toute réforme. Les exemples ne manquent pas où, par simple hostilité envers l'Assemblée élue, des personnes incompétentes ont été élevées à des postes d'importanceLord Durham, cité dans : Lionel Groulx, Notre maître le passé, tome 2, page 77, Éditions 10-10, 1977.. Non seulement cette inégalité touche-t-elle le nombre de fonctionnaires, 54 Canadiens contre 126 Anglais selon la liste officielle des fonctionnaires pour 1835, mais le traitement versé en moyenne aux Anglais était également de , tandis que les Canadiens n'en recevaient en moyenne que . Même constat du côté des juges, où les juges anglais obtiennent contre pour les CanadiensLionel Groulx, Notre maître le passé, , pages 78, Éditions 10-10, 1977..
Malgré la croissance démographique, le domaine cultivable n'augmente pratiquement pas, car les terres sont régies par Londres. Les Canadiens doivent entreprendre un voyage jusqu'à Québec pour demander personnellement les titres au gouvernement, titres, s'ils les obtiennent, qui n'existent souvent que sur papier puisque les routes ne permettent pas d'atteindre les terres. Au même moment, Londres attribuait des terres sans consulter le parlement ; en 1833, de terres étaient cédés à la pour favoriser l'implantation de colons britanniquesLionel Groulx, Notre maître le passé, tome 2, pages 76, Éditions 10-10, 1977.. left|thumb|L'élection du 21 mai 1832 au Bas-Canada se conclut par la mort de trois partisans patriotes.
Dans ce contexte, la politique prend rapidement une tournure musclée. Le Parti canadien, formé par les habitants, s'oppose au Parti anglais, favorisé par les gouverneurs successifs. Les élections se déroulent dans un climat d'intimidation, et le gouverneur n'hésite pas à dissoudre l'Assemblée lorsqu'elle va à l'encontre de ses intérêts. Le mouvement patriote, réformiste, prendra forme dans les années suivantes, engendrant notamment la transformation du Parti canadien en Parti patriote. Son but est d'obtenir la souveraineté de l'Assemblée en limitant les pouvoirs du gouverneur. Ce dernier, qui ne veut rien céder, met des députés patriotes en prison pour motif d'agitation populaire. Toutefois, certains patriotes se font élire même depuis leur cellule. Le , une élection partielle dans le Quartier-Ouest du district de Montréal tourne à la tragédie lorsque l’armée britannique intervient pour contenir une émeute. L’élection du au Bas-Canada se conclut par la mort de trois partisans patriotes, François Languedoc, Pierre Billette et Casimir Chauvin. Le , près de assistent à leurs funérailles à l’église Notre-Dame. Cette journée allait avoir un retentissement important sur les esprits de l’époque, et elle fait encore aujourd’hui figure de symbole pour expliquer la rébellion armée.Lacoursière, Jacques, Histoire populaire du Québec, tome 2, de 1791 à 1841, Montréal, Septentrion, 1996, 446 pages..
Montée des tensions politiques
thumb|LAssemblée des Six-Comtés fut une assemblée de chefs patriotes et d'approximativement tenue à Saint-Charles, au Bas-Canada, aujourd'hui le Québec, le et , malgré la proclamation du du gouvernement interdisant les assemblées publiques. Les « six comtés » font référence à Richelieu, Rouville, Saint-Hyacinthe, Chambly, Verchères et L'Acadie. Afin d’exposer clairement les demandes des patriotes, Papineau et le Parti patriote font adopter les 92 Résolutions, un document capital dans l’histoire du Québec. Ces résolutions, résolument libérales et démocrates, rappellent que les Canadiens méritent les mêmes droits que les Britanniques de la métropole, qu’ils ont défendu la colonie pour l’Angleterre à deux reprises, que la sous-représentation des Canadiens à tous les niveaux du gouvernement ne saurait perdurer, que le gouvernement de la colonie doit reposer dans les mains des élus du peuple et non plus du seul gouverneur anglais et de ses affidés. Sans aller aussi loin que de déclarer l’indépendance du Bas-Canada, une large autonomie est demandée dans le cadre de l’Empire britannique.. Ces demandes sont envoyées à Londres où, espèrent les patriotes, le gouvernement britannique ne pourra que faire des concessions face à ses sujets coloniaux qui ne demandent en fait que leurs droits comme sujets de Sa Majesté.. La campagne électorale de 1834 se joue essentiellement sur l’appui ou le rejet des 92 Résolutions. Le Parti patriote remporte une victoire écrasante avec 78 députés élus contre 10, éliminant du jeu notamment tous les patriotes modérés ayant fait défection en opposition aux 92 Résolutions.. La situation se calme quelque peu en attendant la réponse de Londres tandis que du côté loyaliste, on se prépare à sortir du jeu parlementaire.
Formation de milices Désespérant de remporter une victoire électorale contre le Parti patriote et d'ainsi consolider leurs positions dans la colonie, la minorité anglophone commence à envisager d'autres moyens d'action. Gilles Laporte rapporte qu'« après sa déconfiture aux élections de 1834, le parti tory ou loyal renonce à prendre le pouvoir par des voies démocratiques et se prépare dès lors à en découdre sur le terrain militaire.. » Des agitateurs anglophones orangistes commencent donc à créer des organisations paramilitaires. Contrairement aux patriotes, ces milices ont accès au soutien financier des marchands anglais de Montréal et Québec et peuvent s’entraîner en plein jour, sans crainte de répression par l'armée. L'argent des membres de la clique du château, mais surtout des grandes familles marchandes de Montréal, Molson et McGill en tête, finance l'armement de qualité qui permettra à ces groupes de peser sur les opérations, surtout en 1838. Le premier groupe ainsi formé est le British Rifle Corps le . Le pamphlétaire Adam Thom écrira que « un étalage imposant de détermination morale et de force physique est le seul argument qui puisse influencer nos dirigeants rampants et conciliants.. ». En voulant forcer la main du gouverneur Gosford, cette troupe ne réussira qu'à être dissoute par les autorités, craignant qu'elle ne lance une guerre civile de sa propre initiative. Il ne réussit qu'à faire éclore de nouvelles organisations, encore plus radicales : la légion bretonne, la Montreal British Legion et, surtout, le Doric Club.. Son manifeste est clair : « Si nous sommes désertés par le gouvernement britannique et le peuple britannique, plutôt que de se soumettre à la dégradation d'être sujet d'une république canadienne-française, nous sommes déterminés par nos propres armes de droit à aboutir à notre délivrance.. ». Pour plusieurs historiens, la volonté des miliciens loyalistes était de pousser à la violence les patriotes afin de pouvoir ainsi justifier l'implication de l'armée britannique.
Résolutions Russell et radicalisation du conflit politique.