La Caisse d’économie solidaire Desjardins, ou Caisse solidaire, est une coopérative financière québécoise qui a vu le jour en 1971. Principale institution financière spécialisée en économie sociale et en investissement responsable au Québec, elle compte plus de 21 000 membres, dont plus de 4 000 coopératives, organismes à but non lucratif (OBNL), syndicats et entreprises privées, ainsi que plus de 17 000 membres individuels. Elle finance les projets collectifs grâce à son programme d'épargne exclusif, le Placement à rendement social. Ses six centres de services sont situés à Québec, Montréal, Joliette, Sorel-Tracy, Saint-Jean-sur-Richelieu et Sherbrooke.
2021 a marqué le regroupement de la Caisse d’économie solidaire avec la Caisse Desjardins du Chaînon, toutes deux issues de l’action syndicale.
Au , son actif s'élevait à 2,1 G$, ce qui la classait au 36e rang des 213 caisses du Mouvement Desjardins, et son volume d’affaires sous gestion atteignait 3,6 G$. La Caisse d'économie solidaire investit 900 M$ dans l'économie sociale, et ce, partout au Québec.
Historique La Caisse d’économie solidaire Desjardins, également appelée Caisse solidaire, est née d’une initiative de la Confédération des syndicats nationaux (CSN). Résultat de la fusion de huit caisses populaires et d’économie fondées entre 1923 et 2006, elle fait aujourd’hui partie du Mouvement Desjardins. Le plus récent regroupement est effectif en avec la Caisse Desjardins du Chaînon, issue de la volonté de la CSN.
À l’origine de l’entreprise Les racines de la Caisse remontent à la naissance du mouvement syndical et à la création des caisses populaires en 1900 par Alphonse Desjardins. En ce début du XXe siècle, les excès de la révolution industrielle suscitent l’émergence d’un fort mouvement coopératif, au Québec comme dans d’autres parties du monde. L’une des principales sources d’inspiration des syndicalistes et coopérateurs de cette époque est l’encyclique Rerum Novarum sur la condition ouvrière, publiée à la fin du siècle précédent par le pape Léon XIII. C’est dans ce contexte que sont fondées, en 1921, la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (la CTCC, qui deviendra la CSN en 1960) puis, dans la foulée, la Caisse populaire des syndicats catholiques et nationaux de Montréal (1923) et la Caisse populaire des syndicats catholiques du district de Québec (1927).
Survient la Deuxième Guerre mondiale, à l’issue de laquelle la société québécoise connaît de profondes mutations, notamment sous l’impulsion des syndicats et de certains mouvements d’action catholique. Au terme de la période dite de la Grande Noirceur, au début des années 1960, la CSN et le Mouvement Desjardins sont devenus des acteurs de premier plan dans la province. Au Québec, comme ailleurs en Occident, les années 1960 se déroulent « à l’heure du réformisme social et politique, de l’interventionnisme de l’État, de la prospérité économique et de l’arrivée du baby-boom à l’adolescence et à l’âge adulte». Le phénomène revêt toutefois un aspect particulier dans la province, car la Révolution tranquille marque la montée d’un nationalisme renouvelé, incluant une idée de rattrapage ou de modernisation, en particulier dans le secteur économique..
La volonté de renforcer la présence francophone dans l’économie pousse les centrales syndicales à demander aux caisses populaires de modifier leur politique de crédit. À l’heure de la société de consommation, le président de la CSN, Jean Marchand, avertit que celles-ci devront s’adapter au nouveau contexte économique et social, sinon la classe ouvrière pourrait s’en désintéresser.. La CSN appuie divers projets coopératifs lancés par son Service du budget familial, dirigé par André Laurin, fondateur des Associations coopératives d’économie familiale (ACEF). L’objectif visé est d’aider les plus défavorisés à sortir de leur situation d’endettement, ce qui les mène souvent dans les griffes de sociétés de prêts, alors appelées « compagnies de finance ».
En 1968, lors du congrès de la centrale syndicale, son nouveau président, Marcel Pepin, invite les militants à dépasser les revendications en milieu de travail, ce qu’il nomme le « premier front », et à s’intéresser plus largement à la justice sociale pour ainsi ouvrir un « deuxième front ». À cette époque, le syndicat reprend aussi à son compte la réflexion d’André Laurin selon laquelle les gains obtenus sur le plan salarial par les travailleurs n’ont pas entraîné d’augmentation significative de leur niveau de vie, car ils ont été absorbés par la société de consommation et l’exploitation des « compagnies de finance ».. « Que nous valent tant d’efforts, se demandait le fondateur des ACEF, si les augmentations obtenues sont annulées d’une part par l’inflation et d’autre part par un véritable système de pompage de l’épargne populaireArchives Caisse d'économie solidaire. [André Laurin], Allocution prononcée à l’occasion de l’ouverture officielle de la Caisse d’économie des travailleurs réunis de Québec le 14 avril 1972, p. 1.?
Ce questionnement inspirera à André Laurin la conception d’un nouveau type de coopérative d’épargne et de crédit au début de la décennie suivante. Avec pour résultat la création, en , de la Caisse d’économie des travailleurs réunis de Québec, à la source du projet qui anime l’actuelle Caisse d’économie solidaire Desjardins..
Un projet novateur pour une « société plus juste » (1971-1980)
Ces mots d’André Laurin reflètent l’état d’esprit qui l’a amené à concevoir, conjointement avec Léopold Beaulieu, un nouveau type de caisse d’économie dont les membres sont invités à faire « l’essai d’une société plus juste » : la Caisse d’économie des travailleurs réunis de Québec doit être « une institution financière du bord des travailleurs », selon leur expressionArchives CSN, Fonds André-Laurin. CETRQ, La Caisse d’économie des travailleurs réunis de Québec : une institution du bord des travailleurs, Québec, octobre 1974, p. 9-10.
La coopérative accueille ses premiers membres et dépôts en . « L’intuition à la base de la création de la Caisse, son fil conducteur, c’était la démocratisation de l’économie et une transformation du rapport au travail. Pour développer des entreprises de cette nature, il fallait une institution financière opérant en périphérie de l’action syndicale, dont le fonctionnement corresponde à ces valeurs et qui soit en mesure d’offrir un accompagnement et un financement appropriés », résumera plus tard Léopold Beaulieu, qui en assure alors la direction générale..
Le programme de la coopérative repose sur trois volets : les services à l’homme, la création d’entreprises et l’autogestion.. Ouverte à tous, elle est d’abord destinée aux salariés d’entreprises où existe un syndicat affilié à la CSN, soit un bassin de 50 000 membres potentiels. Ce facteur est primordial pour la réussite du projet, puisque celui-ci repose sur la proposition qu’aucun intérêt ne sera versé sur les premiers 500 dollars d’épargneArchives Caisse d'économie solidaire. Congrès – CETRQ, 15-16 avril 1972, Québec, p. 19.. Le profit et l’accumulation de capital étant les fondements mêmes du capitalisme, le fait d’abolir l’intérêt sur l’épargne représente à l’époque un geste proprement subversif.. Il s’inscrit en outre à contre-courant de la tendance au Canada, où les institutions financières rivalisent en offres de taux d’intérêt alléchants pour attirer les épargnants en ces temps d’inflation très élevée. Toutefois, l’argument des promoteurs de la Caisse est que l’intérêt sur l’épargne n’enrichit pas le travailleur, mais au contraire l’appauvrit : « L’intérêt pour les moyens et petits salariés, c’est la plus grande farce inventée par le système capitaliste »Archives FCDQ. Entrevue accordée à C. Guimond par A. Laurin, p. 10., soutient alors André Laurin.
Spectaculaire, le 0 % d’intérêt symbolise la contestation des institutions financières traditionnelles où, selon la Caisse, « il n’y a aucune place pour des préoccupations sociales quant à la façon d’utiliser les sommes d’argent qui leur sont confiées »Archives Caisse d'économie solidaire. CETRQ, Pour une modification dans l’application du 0 % d’intérêt sur les épargnes, Québec, 25 octobre 1975, p. 2-3.. Ce concept illustre aussi la solidarité entre les travailleurs qui collectivisent le rendement de leurs épargnes pour le mettre au service de projets communs.. À la création d’entreprises collectives et aux services à l’homme s’ajoute l’autogestion, le troisième volet du programme de la Caisse, qui traduit une autre idée fondamentale à l’origine du projet : démocratiser les lieux de travail. L’adoption du mode autogestionnaire, alors très en vogue dans certains milieux étudiants et ouvriers de l’après-1968, inscrit encore une fois la coopérative à contre-courant de la tendance dans les relations de travail au pays..
Les années qui suivent voient l’application, avec des hauts et des bas, de cette plateforme, avec notamment la réussite du Village-Vacances-Familles entre 1972 et 1974, sous l’impulsion de Clément Guimond, qui deviendra une figure incontournable dans l’histoire de la Caisse.. Inspiré d’expériences yougoslaves et françaises, cet exemple parmi d’autres de son volet « création d’entreprises » est sans doute le projet qui a suscité le plus d’enthousiasme chez les membres, même si l’expérience a rapidement tourné court. En 1978, la Caisse d’économie des travailleurs réunis de Québec fusionne avec la Caisse populaire des syndicats nationaux de Québec pour devenir la Caisse populaire des travailleurs de Québec. L’objectif affiché de la nouvelle entité demeure inchangé : « regrouper l’argent des travailleurs de la région de Québec » pour « une utilisation davantage compatible avec leurs intérêts de classe »Archives CECOSOL, CETRQ, CPSNQ. Description de la caisse fusionnée, s.d.l.. Toutefois, si son équipe continue à fonctionner selon le mode autogestionnaire, les responsabilités du collectif sont moins grandes qu’auparavant. Mais en quelques années, la Caisse a progressé de façon spectaculaire : alors qu’en 1971 elle comptait 1 441 membres et un actif de 210 000 $, en 1976 elle en regroupe 5 000 et affiche un actif de 1,2 million de dollars.
Ruptures et consolidation des acquis (1980-1990) Au seuil des années 1980, la vague de solidarité de la décennie précédente connaît un reflux qui se fera sentir à la Caisse populaire des travailleurs de Québec. Celle-ci doit procéder à certains ajustements dans un environnement économique difficile à cause de la récession qui frappe le Canada. Au Québec, certains historiens estiment que cette période coïncide avec le début d’une remise en question du modèle étatique et socioéconomique de la Révolution tranquille.. En effet, à l’instar de ce qui se passe aux États-Unis après l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan et au Royaume-Uni avec Margaret Thatcher, les partisans d’une réduction de l’intervention de l’État sont de plus en plus nombreux et influents au pays. Résultat, les années 1980 s’annoncent marquées par le conservatisme et le « chacun pour soi », ce qui ne favorise guère l’essor du modèle coopératif..