L’insurrection de Janvier, ou insurrection polonaise de 1863 contre l'Empire russe, est un soulèvement pour l'indépendance de la Pologne qui a éclaté en sur l'ancien territoire polonais occupé par la Russie.

À la suite des trois partages successifs de la Pologne qui ont eu lieu à la fin du , la république des Deux Nations (polonaise et lituanienne), divisée entre les empires russe, allemand et austro-hongrois, a cessé d'exister. Bien que la république ait disparu de la carte, des générations successives réclament sa reconstruction et bataillent contre les oppresseurs. Le présente ainsi un enchaînement de soulèvements polonais : l'insurrection de Kościuszko de 1794, la participation aux guerres de Napoléon, l'insurrection de novembre de 1830, le soulèvement de Cracovie de 1846, et l'insurrection de Grande-Pologne de 1848, avec leurs lourds tributs en vies humaines.

L'insurrection de va être la dernière des grandes insurrections patriotiques. Précédée par plusieurs années de manifestations patriotiques, et de demandes de réformes agraires et sociales, elle est provoquée par le refus des autorités russes de faire autre chose que des concessions superficielles. Déclenchée en par la conscription forcée des Polonais dans l'armée russe, ordonnée par le marquis Wielopolski, elle est défaite en 1864 et a pour résultat une répression impitoyable et la suppression quasi complète de l'autonomie relative du royaume du Congrès et la russification des anciennes provinces polonaises de l'Empire russe.

Le territoire du « pays de la Vistule » n'obtient une amélioration de son sort que par le biais d'une autre insurrection lors de la révolution russe de 1905.

Contexte historique En 1772, la république des Deux Nations (royaume de Pologne et grand-duché de Lituanie), subit son premier partage entre la Russie, la Prusse et l'Autriche ; le deuxième a lieu en 1793 et le troisième en 1795 met fin à l'existence même de l'État polonais. Varsovie devient alors le chef-lieu de la province prussienne de Prusse-Méridionale.

Selon la volonté de Napoléon, la Pologne réapparaît en 1807 sous la forme de l’État sous protection française nommé duché de Varsovie, formé des territoires annexés par la Prusse et l'Autriche en 1793 et 1795. Mais à la suite de la chute de Napoléon, le congrès de Vienne scelle en 1815 les trois partages de la Pologne et procède à un nouveau partage de ses territoires, la Russie recevant le territoire du duché de Varsovie, sauf la région de Poznań octroyée à la Prusse et celle de Cracovie qui devient une république souveraine. Les termes du traité issu du Congrès de Vienne laissaient une certaine autonomie aux territoires polonais appelé désormais royaume du Congrès : une armée nationale, un gouvernement et une administration propres. Le tsar russe est reconnu comme « roi de Pologne ».

Cependant, des tensions apparaissent rapidement entre le tsar-roi et ses sujets polonais, et elles s'aggravent après l'avènement de en 1825. En , éclate une insurrection, suivie d'une véritable guerre polono-russe. Après la défaite polonaise, la Russie soumet la Pologne à une politique de répression et de russification. La Constitution, la Diète et l'armée polonaises sont abolies, les Polonais privés de leurs libertés individuelles. Les universités sont fermées, les étudiants envoyés en Russie, les catholiques persécutés. Dix mille Polonais sont obligés de s'exiler vers la Suisse, la Belgique et la France. C'est le début de la Grande Émigration.

D'autres mouvements ont lieu en 1846 dans les régions sous contrôle de l'Autriche (Galicie) et à Cracovie. La république de Cracovie appelle à l’insurrection toute la Pologne, annonce la réforme agraire et confère les droits civiques aux Juifs ; mais son existence est éphémère et la répression entraîne son annexion à l’Autriche. En 1848, des Polonais participent aux mouvements du Printemps des peuples.

Le prélude

Mouvements de conspiration contre le régime tsariste La mort de Nicolas fait naître des espoirs polonais, car le nouveau tsar Alexandre II se présente comme réformateur. Cependant, assez rapidement, une relative détente politique qui suit la période des reformes enclenchées par la débâcle de la guerre de Crimée, s'avère insuffisante. Les Polonais aspirent au changement. Le débat autorisé sur l'émancipation paysanne en Russie et l'unification italienne et roumaine créent un climat d'ébullition croissante. Les Polonais commencent à préparer une nouvelle insurrection nationale.

La premières organisations clandestines voient le jour dès 1857. À l’université de Kiev, Narcyz Jankowski fonde l'organisation secrète (Union des Trois), dont les membres sont : Włodzimierz Antonowicz, Leon Głowacki (le frère du futur écrivain Bolesław Prus), Stefan Bobrowski et Włodzimierz Milowicz. L'organisation prône l'émancipation des paysans et la restauration de l'État polonais dans ses frontières de 1772. Elle cherche à établir des contacts avec la jeunesse des trois anciennes provinces polonaises (Volhynie, Podolie, Ukraine) .

Un autre foyer de l’insurrection se trouve dans la capitale russe, à Saint-Pétersbourg, où Zygmunt Sierakowski crée au sein même l’Académie de l’État-major le . Cette organisation est en contact avec Nikolaï Tchernychevski et Alexandre Herzen et regroupe des conspirateurs polonais et russes, tous unis dans la lutte contre le régime tsariste. Ses membres renforceront plus tard les rangs des Rouges, la faction radicale de l'insurrection. Après le départ de Sierakowski, la direction est reprise par Jarosław Dąbrowski (le futur général de la Commune de Paris).

Mais le plus grand foyer de révolte est Varsovie, la capitale polonaise. En 1857, le tsar autorise la création de l’Académie de médecine et de chirurgie de Varsovie et la réouverture de l'université de Varsovie. Les facultés se remplissent aussitôt de jeunes conspirateurs. Quelques cercles se forment aussi à l’école des Beaux-Arts. En , Narcyz Jankowski quitte Kiev pour Varsovie et crée de nouveaux cercles d'étudiants ainsi que des formations militaires secrètes.

Manifestations patriotiques de 1860 vignette|upright=1.2|Peinture commémorant l'union de Pologne-Lituanie (vers 1861). Le , les funérailles de la veuve de Józef Sowiński, le héros de l’insurrection de novembre 1830, se transforment en une grande manifestation patriotique.

En octobre de la même année, des boules puantes sont lancées au Grand Théâtre à Varsovie lors d'une représentation à laquelle assistent le tsar Alexandre II, l'empereur et le prince régent de Prusse. Les illuminations et le bal de la conférence sont sabotés, les fauteuils sont aspergés d'un liquide nauséabond. Ces actions sont dirigées par Franciszek Godlewski.

Le , le jour de l'anniversaire de l'insurrection de 1830, une grande manifestation est organisée, au cours de laquelle la foule chante le poème d'Alojzy Feliński saluant le départ du tsar . Le vers du refrain est remplacé par : (). Ce chant antirusse est ensuite régulièrement répété dans les manifestations polonaises.

Les massacres du 27 février 1861 vignette|upright=1.2|Les funérailles des victimes du . Alexandre II décide de mettre un terme à cette fronde par la répression et menace de bombarder la ville en cas de nouvelles manifestations. Le , l’armée russe défile dans les rues pour le trentième anniversaire de la défaite polonaise à Grochów, la bataille qui a mis fin à l’insurrection de novembre 1830.

Le , dans le quartier de Krakowskie Przedmieście, à Varsovie, les militaires russes ouvrent le feu sur les manifestants. Cinq d'entre eux sont tués. Pour empêcher les militaires d'enlever les corps, les manifestants les emmènent dans un hôtel voisin où siège la Société agricole, tandis que la foule, poursuivie par les militaires, se réfugient dans les églises voisines. En signe de protestation, toutes les églises sont bientôt fermées. En signe de solidarité, le rabbin Isaac Kramsztyk ordonne également de fermer toutes les synagogues.

La population varsovienne, bouleversée par l’événement, crée une chargée du maintien de la paix, présidée par le banquier Leopold Kronenberg. Celle-ci et la Société agricole envoient au tsar une lettre demandant le respect de la liberté des citoyens du royaume de Pologne.

Le , l’enterrement des cinq fusillés au cimetière de Powązki est une manifestation de solidarité entre toutes les régions du royaume de Pologne, les événements de Varsovie ayant eu un écho dans toutes les provinces. Un office religieux et une manifestation sont organisés dans plusieurs villes en l’honneur des cinq morts. Des paysans font la « grève » du servage.

Les massacres du 8 avril 1861 Dans la nuit du 7 au , le vice-roi et gouverneur général de Pologne, Mikhaïl Gortchakov, autorise le recours à la force militaire contre des civils.

Le , une foule désarmée manifestant contre la dissolution de la Société agricole sur la place du Palais-Royal à Varsovie, est mitraillée. Une centaine de personnes sont tuées, quelques milliers sont blessées. La ville est mise en état de siègeLarousse.fr. Varsovie.Le 8 avril (...), devant le palais du lieutenant impérial, une foule revenant du cimetière, et chantant un hymne religieux (...) est accueillie par un feu de salve : cinquante personnes tombèrent. Le chant continua. L’officier répéta les sommations pour faire évacuer la place. Personne ne bougea. Au contraire. La foule s’était agenouillée et les manifestants se tenaient par la main pour s’encourager mutuellement. Un second feu de salve partit. Les premiers rangs furent abattus. Le chant continua de plus belle. La troupe recula. Les officiers firent cesser le feu : c’était la victoire de la non-résistance. Zbigniew Naliwajek « Romain Rolland et la littérature polonaise », Revue de littérature comparée 3/2003 (), ..

vignette|upright=1.2|Le Massacre des Polonais à Varsovie, 1861. Tableau de Tony Robert-Fleury (1866).

En mai 1861, le général Mikhaïl Gortchakov meurt et son successeur Nikolaï Soukhozanet impose aux Polonais un régime encore plus répressif. Toute personne portant les vêtements nationaux ou chantant l’hymne national peut désormais être arrêtée.

Tentative d’apaisement Le , le tsar Alexandre II tente de calmer les esprits en annonçant 4 ukases (édits ou décrets) datés du . Le Conseil d'État est réactivé, des élections sont annoncées dans 28 villes et dans chacun des 39 powiats (comtés ou districts), des conseils provinciaux ont été formés, composés de membres nommés par les conseils de powiats.

L'assouplissement de transition de la répression par les autorités durant la période électorale ne fait qu’accroître les manifestations patriotiques qui sont organisées dans de nombreuses villes du royaume de Pologne, de Lituanie, d'Ukraine et de Galicie. Le , une manifestation de masse a lieu à Kaunas. Le , les forces russes dispersent une manifestation à la périphérie de Vilnius. Il y a beaucoup de blessés.

Le , lors du de la signature de l’union d'Horodło, des manifestations sont organisées dans la ville où fut signé l'acte préfigurant la création de la république des Deux Nations, des foules se rassemblant de part et d'autre du fleuve Bug. Le même jour, des milliers de personnes participent à l'enterrement d'Antoni Fijałkowski, l'archevêque de Varsovie.

Déclaration de l'état de guerre en octobre 1861 vignette|upright=1.0|Manifeste du gouvernement national provisoire, le .