La protection de l'environnement en France, initiée par quelques écrivains, scientifiques et agronomes isolés de la première moitié du , commence véritablement à être prise en charge par l'État à partir des années 1950. À cette protection de la nature par en haut se superpose un mouvement militant écologiste né de Mai 68. Dans les années 1980, ce mouvement s'essouffle. Mais il a suscité la diffusion des préoccupations environnementales à l'ensemble de la société. À la fin du siècle, la défense de la nature ne concerne plus uniquement des intellectuels, des scientifiques, des hauts fonctionnaires et des militants : elle est aussi prise en charge par des entreprises et des agriculteurs. La protection de l'environnement est devenue un thème politique et un sujet de société.

1900 - 1968 : La protection de la nature par des intellectuels et de hauts fonctionnaires

Les représentations collectives de la nature à l'aube du

Les découvertes scientifiques sur la nature et la naissance de l'écologie À partir de la seconde moitié du , de grandes expéditions maritimes conduisent des scientifiques à prendre conscience de la diversité des espèces vivantes. Apparait alors la systématique, science de la classification des espèces. La nature devient l'objet d'études de scientifiques français. Ils sont principalement rassemblés autour du Muséum national d'histoire naturelle, fondé en 1793 à Paris. C'est au Muséum que le zoologiste Isidore Geoffroy Saint-Hilaire crée la Société zoologique d'acclimatation. Les membres de cette société savante sont parmi les premiers en France à se préoccuper de l'action humaine sur la nature. Ils s'intéressent notamment aux excès de la chasse et la disparition du loup..

C'est en commençant à cartographier l'ensemble de la planète que naît l'idée d'aires de répartition : les équidés sont par exemple absents des Amériques, et les mammifères placentaires n'ont pas conquis l'Australie, remplacés par les marsupiaux. Cela permet aussi de faire naître l'idée qu'une espèce peut s'éteindre, si elle disparaît de l'ensemble de son aire de répartition. En plus des fossiles de plus en plus nombreux découverts dans les mines, les cas célèbres du dodo (découvert en 1598 et éteint vers 1700) puis de la Rhytine de Steller (découverte en 1741 et disparue vers 1768) marquèrent les esprits avec cette nouvelle donnée : les espèces animales sont mortelles, et l'Homme peut en être la cause.

Certains scientifiques étudient les espèces vivantes sous l'angle des interactions et des équilibres qui les lient. Cette approche est longtemps appelée (sous-partie de ce qu'on appelle alors l'), puis rebaptisée par le biologiste allemand Ernst Haeckel en 1866, qui la définit comme « la science des relations des organismes avec le monde environnant ».

Le romantisme et les premières mesures de protection de la nature Tandis que des scientifiques étudient et classifient les espèces vivantes, les écrivains et poètes romantiques ont une tout autre approche de la nature. Victor Hugo, par exemple, s'adresse ainsi Aux arbres :

« Vous me connaissez, vous! – vous m’avez vu souvent,

Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant.

Vous le savez, la pierre où court un scarabée,

Une humble goutte d’eau de fleur en fleur tombée,

Un nuage, un oiseau, m’occupent tout un jour. »

Le romantisme contribue largement à diffuser cette image de la nature : belle, et propice à la contemplation méditative ses beautés.

La et la nature à la fin du

À la fin du , des progrès techniques nouveaux se déploient. Le développement du réseau de chemin de fer français s'accompagne de la construction de grands ponts qui transforment des paysages. La galerie des machines de l'Exposition universelle de 1889 célèbre les prouesses techniques des ingénieurs français. L'heure est au progrès. À la veille du , seule une poignée de professeurs du Muséum et quelques amoureux de la nature commencent à avoir l'intuition de sa vulnérabilité, comme les peintres de l'École de Barbizon qui demandent en 1861 que la forêt de Fontainebleau où ils vont rechercher des modèles de très vieux arbres soit décrétée , ce qui en fait la première aire naturelle protégée de l'Histoire de l'Occident.

1900 - 1954 : des scientifiques et intellectuels isolés Les premières mesures de protection de la nature vignette|upright=0.5|droite|Le macareux moine, logo de la LPO. Dans la première moitié du , de premières mesures de protection de la nature sont prises. En 1902, le Parlement français adopte une loi sur la protection des oiseaux utiles à l'agriculture. Elle désigne comme utiles un certain nombre de rapaces qui chassent des rongeurs, considérés comme nuisibles par les agriculteurs. L'influence de cette loi est relativement faible : cinquante ans après son adoption, il n'est toujours pas rare de voir des chouettes ou des hiboux cloués à la porte des granges ou pendus à des branches. La protection légale de la nature se fait également par la création de premières réserves naturelles. Créée en 1912 par des ornithologues de la Société d'acclimatation, la Ligue de Protection des Oiseaux (LPO) obtient un arrêté préfectoral interdisant la chasse du macareux moine, un oiseau qui ne niche en France que sur l'archipel breton des Sept-Îles. La Société d'acclimatation se voit confier par des saliniers en 1927 toute la partie centrale de la Camargue afin d'en étudier et d'en protéger la faune et la flore. Le début du voit également apparaître de premières actions pour la défense de la nature initiées par la société civile. En 1906, le député Charles Beauquier fait voter la première loi de protection de l'environnement, qui préfigure celle de 1930, dans le but de protéger la cascade du Lison contre l'accaparement industriel. La même année, la Société des excursionnistes de Marseille proteste vivement contre le projet d'exploitation du sable et de la chaux de la calanque de Port-Miou par la société chimique belge Solvay. C'est la première fois en France que des citoyens se mobilisent contre un projet industriel pour protéger un environnement naturel.

La nature dangereuse Mais ces mesures de protections restent rares. Au début du , l'idée que l'action humaine puisse nuire durablement à l'environnement est encore peu répandue. Pour la plupart des Français, la nature est certes un endroit plus ou moins sauvage où il est bon de prendre l'air, mais c'est aussi un réservoir inépuisable de bêtes plus ou moins utiles ou nuisibles. Les Leçons de sciences, publiées par Hachette à l'intention des élèves préparant le certificat d'études, présentent les différents animaux selon qu'ils sont utiles ou nuisibles à l'Homme. Le manuel ainsi reconnait l'utilité du hibou et de la chouette : ils « dévorent quantité de petits rongeurs, et il est donc stupide de les clouer aux portes des granges comme on le fait encore trop souvent. » Les agriculteurs ne sont pas les seuls à tuer des oiseaux : « Sans compter les méchants enfants qui dénichent les oisillons, il arrive que, par divers moyens, on fasse de véritables hécatombes d'oiseaux utiles. » Un sort différent est pourtant réservé aux volatiles jugés nuisibles : « Il faut détruire l'aigle, le faucon, l'épervier, le grand-duc, qui dévorent beaucoup de petits oiseaux. » Quant aux insectes, seuls l'abeille et le ver à soie échappent à la longue liste des nuisibles. Y figurent notamment le hanneton, le phylloxéra, et surtout la mouche, « l'un des plus dangereux » car elle transmet la tuberculose, la fièvre typhoïde et la diarrhée des enfants. L'écolier français grandit donc avec l'idée que la plupart des animaux sont nuisibles pour l'Homme..

La nature en danger ? Les voix de quelques penseurs isolés Dans un contexte dans lequel l'impact humain sur l'environnement est encore mal compris, des penseurs isolés font des travaux précurseurs. Les deux Guerres mondiales remettent en cause la notion de progrès. Dans une plaquette intitulée Au chevet de la civilisation, Georges Duhamel affirme en 1937 que « la civilisation n'est pas un phénomène de caractère fatalement progressif. » Il n'est pas opposé au progrès par principe, mais considère que « les inventions techniques doivent, comme toutes choses dans l'ordre social, faire l'objet d'un contrôle. » La remise en cause de la société de consommation, du capitalisme débridé et du caractère inévitable du progrès préfigure l'altermondialisme, et une part importante de l'écologisme. La prise de conscience des menaces qui pèsent sur l'existence de certaines espèces animales vient surtout, dans la première moitié du , de la part de scientifiques. Le chercheur et président de la Société d'acclimatation Edmond Perrier déclare dès 1912 : « Au temps de Buffon, on considérait la Terre comme une mère féconde, au sein inépuisable. On la croyait capable de pourvoir indéfiniment aux besoins et à la sécurité de toutes les créatures qu'elle portait. [...] Il n'en est rien. Tout est aujourd'hui menacé par notre envahissante civilisation. » Des agronomes émettent dans la première moitié du des idées qui préfigurent déjà l'agriculture biologique et le développement durable. Alors que le fumier est déconsidéré au profit des engrais chimiques qui commencent à être produits en grande quantité, Rémy Dumont préconise l'usage d' « engrais verts » et de compost. Son fils, René Dumont, dans La culture du riz dans le delta du Tonkin (1935), étudie l'agriculture vivrière dans les rizières tonkinoises. Il signale des « insectes et animaux » utiles aux rizières, qu'il ne faut pas détruire. Tout en reconnaissant l'importance de la sélection des variétés de riz répondant le mieux aux engrais, il met en garde contre l'« artificialisation du milieu ». Son étude des techniques agronomiques en lien avec un système économique, social et environnemental en fait un pionnier du développement durableChapitre 3.

Le principal acquis de l'entre-deux-guerres est la Loi ayant pour objet de réorganiser la protection des monuments naturels et des sites de caractère artistique, historique, scientifique, légendaire ou pittoresque (aussi appelée ), qui étend l'idée de patrimonialisation à des sites naturels (un peu à la manière des américains institués en 1906).

Mais ces idées restent principalement confinées à quelques intellectuels, qu'ils soient universitaires, scientifiques ou artistes. Le temps est au progrès, au développement économique et, après les deux Guerres mondiales, à la reconstruction. Dans ce contexte, les rares voix qui s'élèvent en France pour mettre en garde contre l'action destructrice de l'Homme sur la nature trouvent peu d'écho.

1954 - 1968 : l'implication de l'État

La maturation de la réflexion écologiste vignette|Logo de l'Union internationale pour la conservation de la nature.