Arturo Martín Jauretche (Lincoln, province de Buenos Aires, 1901 – Buenos Aires, 1974) était un avocat, penseur, journaliste, écrivain et homme politique argentin.

Issu de la classe moyenne d’une petite ville de la pampa, Jauretche entreprit des études de droit à Buenos Aires, où, séduit par le projet social d’Hipólito Yrigoyen, il entama un parcours de militant politique dans les rangs de l’UCR. Après le coup d’État de septembre 1930 contre Yrigoyen, et tout au long de la Décennie infâme, période de restauration conservatrice en Argentine, qui s’ensuivit, Jauretche fut un farouche opposant au régime, allant jusqu’à participer à une rébellion armée (avortée) dans la province de Corrientes, ce qui lui valut de faire un séjour en prison. Son désaccord avec la direction alvéariste de l’UCR, à qui il reprochait notamment de s’apprêter à lever son boycott des élections frauduleuses organisées par le régime conservateur, le porta à cofonder, au sein même du radicalisme, le mouvement FORJA, groupe militant dissident voué au travail de réflexion et de propagande, et s’attacha à théoriser un nationalisme populaire. Le 17 octobre 1945, il se manifesta en faveur de Juan Perón, puis, celui-ci une fois élu en 1946, lui sera un soutien critique, avant d’être écarté des sphères du pouvoir péroniste en 1951. Le coup d’État autodénommé Révolution libératrice de 1955 dirigée contre Perón le jettera dans une opposition souvent virulente, exercée par voie de presse, aux gouvernement dictatoriaux ou constitutionnels qui se succéderont dans les deux décennies suivantes, mais se consacrera finalement surtout à publier des ouvrages de réflexion sur la société argentine, rédigés dans un style caustique, où il développa plus avant son idée du nationalisme populaire, s’employa à réinterpréter l’histoire argentine du siècle précédent (révisionnisme historique), et fustigea en particulier l’attitude de certaines classes dirigeantes de son pays, imbues d’elles-mêmes (de medio pelo, de parvenus) et déliées du peuple, — attitude qui, estimait-il, empêche l’Argentine de s’épanouir et de réaliser sa pleine autonomie.

Parcours politique et intellectuel

Jeunesse

Jauretche naquit et passa son enfance et son adolescence dans la petite ville pampéenne de Lincoln, dans le nord-ouest de la province de Buenos Aires, au sein d’une famille de la classe moyenne ; son père, Pedro Jauretche, était fonctionnaire municipal et militant du Parti conservateur, et sa mère, Angélica Vidaguren, travaillait comme institutrice. Après s’être d’abord fixé à Chivilcoy et avoir participé aux luttes étudiantes pour la Réforme universitaire de 1918, Jauretche se transporta en 1920 à Buenos Aires pour y poursuivre ses études et obtenir son titre d’avocat.

Dans la capitale argentine, séduit par le nouveau modèle d’intégration sociale prôné par l’Union civique radicale, il décida de s’affilier à ce parti, dans le camp des radicaux dits personnalistes, emmenés par Hipólito Yrigoyen. Dans ledit modèle social, qui était inspiré de l’œuvre du poète et compositeur Homero Manzi, Jauretche voyait une politique nouvelle et bénéfique d’insertion des classes laborieuses, avec lesquelles, de par ses origines rurales, il tendait à sympathiser. Enfant encore, son aspiration était déjà d’aider les pauvres et les quartiers populaires à prendre part à la gestion du pays.

En 1928, au moment où Yrigoyen entama son second mandat présidentiel, succédant à Marcelo T. de Alvear, également issu de l’UCR, Jauretche entra dans la fonction publique, quoique pour peu de temps ; deux années plus tard, l’armée exécuta le premier coup d’État de la période constitutionnelle en Argentine, coup de force qui sera le point de départ de la dénommée Décennie infâme, période de restauration conservatrice marquée notamment par une fraude électorale systématique. Jauretche combattit les militaires insurgés d’abord par les armes, puis déploya contre eux une intense activité politique. En 1933, dans la province de Corrientes, à Paso de los Libres, il prit part au soulèvement (avorté) des colonels Roberto Bosch et Gregorio Pomar, qui ne s’étaient pas impliqués dans le putsch de . Incarcéré après la défaite du soulèvement, il écrivit en prison sa version des événements sous la forme d’un ensemble de poèmes gauchesques, qu’il intitula El Paso de los Libres et fera paraître en 1934, doté d’un prologue de l’écrivain Jorge Luis Borges ― de qui du reste, pour des raisons politiques, il s’éloignera de plus en plus par la suite.

FORJA

vignette|Affiche annonçant une conférence de la FORJA, où Jauretche y est l’un des orateurs programmés. Le conflit entre Jauretche et la partie alors dominante du radicalisme, dirigée par Alvear, ne tarda pas à s’exacerber ; quand ce dernier résolut en 1939 de suspendre la décision de ne pas se présenter aux élections de la Décennie infâme, décision prise afin de bien marquer le désaccord du parti avec le régime en place, un important groupe de l’aile gauche du radicalisme décida de se constituer en un groupement dissident. Aux côtés de Homero Manzi, Luis Dellepiane, Gabriel del Mazo, Raúl Scalabrini Ortiz (dans un deuxième temps), Manuel Ortiz Pereyra et plusieurs autres, il fonda ainsi le mouvement FORJA (acronyme de Force d'orientation radicale de la jeune Argentine), qui allait définir et élaborer le cadre intellectuel du nationalisme démocratique, opposé à la fois au nationalisme conservateur des fractions réactionnaires et à la politique de libéralisation du gouvernement d’Agustín P. Justo. Mise à l’écart de la direction politique du parti radical, la FORJA en sera réduit à se manifester publiquement surtout par le biais d’événements de rue et de publications éditées à compte propre (telles que les Cuadernos de FORJA).

Dans ces publications, les forjistas critiquaient les mesures prises par le gouvernement à la suite du pacte Roca-Runciman, et arguaient que la Banque centrale avait été fondée afin que les financiers anglais pussent garder la haute main sur le système monétaire et financier argentin ; que la Corporación del Transporte avait été mise en place pour que les chemins de fer britanniques n’eussent pas de concurrence ; et que la rupture des relations diplomatiques avec l’Union soviétique était inopportune, attendu que celle-ci pourrait figurer comme un important acquéreur de la production agricole argentine. En ce qui concerne la politique intérieure, ils faisaient observer que le gouvernement de Justo lançait des interventions fédérales (procédure, prévue par la constitution, de mise sous tutelle directe d’une province par le pouvoir central) contre les provinces où des partis opposés au gouvernement avaient remporté les élections, et que les salaires et l’emploi se détérioraient. L’un des principes inconditionnels de FORJA était le maintien de la neutralité argentine face à l’imminence de la Deuxième Guerre mondiale, FORJA étant d’ailleurs alors le seul mouvement politique à appuyer ce principe.

Vers 1940, Jauretche rompit avec Dellepiane et Del Mazo, qui avaient renoué avec la ligne officielle de l’UCR. FORJA n’en sera que plus radicalisé encore, offrant désormais une tribune à des éléments plus nationalistes. Raúl Scalabrini Ortiz, qui s’était toujours senti proche des idées du mouvement, résolut alors de le rejoindre, pour en former avec Jauretche la direction bicéphale, mais s’en détachera à nouveau vers 1943, laissant Jauretche seul à la tête du groupe. Il mena une opposition véhémente contre le gouvernement de Ramón Castillo, et quoiqu’il se montrât sceptique vis-à-vis des intentions des militaires qui le renversèrent par un coup d’État en 1943, leur inébranlable position de neutralité dans la Deuxième Guerre mondiale fera qu’il accueillit avec sympathie le gouvernement dictatorial de Pedro Pablo Ramírez ; ensuite, après que Ramírez eut été à son tour renversé par le GOU (Groupe des officiers unis) pour avoir cédé aux pressions nord-américaines et rompu ses relations avec les puissances de l'Axe, Jauretche se rangea aux côtés du colonel Juan Perón, alors secrétaire au Travail et à la Prévoyance et en pleine ascension.

Sous le gouvernement de Perón vignette|Arturo Jauretche (à droite) au côté de Juan Perón (au centre). Jauretche adhéra au péronisme dès le 17 octobre 1945, quoique sans jamais se départir de son sens critique. Avec le soutien de Domingo Mercante, gouverneur de la province de Buenos Aires — favorable au programme économique de Miguel Miranda, qui comportait un projet d’industrialisation accélérée, projet propulsé par les pouvoirs publics et s'appuyant sur l’idée d’employer les considérables recettes récoltées par le modèle agroexportateur sous la conjoncture de la Deuxième Guerre mondiale pour transformer la configuration productive de l’Argentine —, Jauretche fut nommé en 1946 président de la Banque de la province de Buenos Aires, auquel titre il mit en œuvre une politique de crédit généreuse au bénéfice de projets d’industrialisation.. Il occupera ce poste jusqu’en 1951, année où il fut limogé, après que la Commission Visca eut découvert que la banque avait accordé un crédit de 216 millions de pesos au quotidien La Prensa pour lui permettre d’acquérir une rotative...

Son neveu Ernesto Jauretche se souvient que lorsque son oncle eut appris la fuite du président Juan Perón après le coup d’État civico-militaire autodénommé Révolution libératrice qui venait de le renverser en , il devint furieux et vociférait : « Fils de pute, pleutre de merde, il nous laisse seuls ! »« ¡Hijo de puta, cobarde de mierda, nos deja solos! », documentaire radiophonique La caída réalisé en 1999, cité par Hugo Gambini dans Historia del peronismo, vol. II, éd. Planeta Argentina, Buenos Aires 2001, .

Opposition à Aramburu et exil

Après le coup d’État, Jauretche rejoignit ce qu’il est convenu d’appeler la Résistance péroniste (ou Deuxième péronisme). Comme intellectuel et penseur, il prit à tâche alors de mener une activité pédagogique propre à empêcher que la défaite politique des masses ne se convirtît en une défaite idéologique. C’est dans cette perspective que Jauretche se fit auteur et polémiste, publiant notamment une douzaine d’ouvrages dans lesquels il donna corps à ses idées des années 1930 et développa sa vision particulière de la réalité argentine.

Étant donné qu’après sa mise à pied de la Banque de la province de Buenos Aires, et en raison de ses désaccords avec Perón, Jauretche avait cessé de paraître publiquement, et que donc il s’était tenu éloigné des sphères du pouvoir dans les années précédant le putsch de 1955, il réussit à se soustraire dans un premier temps aux persécutions politiques. Il eut ainsi le loisir de fonder l’hebdomadaire El '45, dans les colonnes duquel il fit l’apologie du premier péronisme, qu’il qualifiait de « dix années de gouvernement populaire », tout en critiquant âprement l’action politique, économique et sociale du nouveau régime de facto ; la revue cependant fut fermée après le troisième numéroHugo Gambini, Historia del peronismo. La violencia (1956-1983), .. Il collabora ensuite aux hebdomadaires Azul y Blanco et Segunda República (entre 1955 et 1970). En 1956, il publia un essai intitulé El Plan Prebisch: retorno al coloniaje, où il critiqua le rapport que Raúl Prebisch, secrétaire de la Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL), avait rédigé à la demande du gouvernement de Pedro Eugenio Aramburu. La véhémence de son activité d’opposant lui valut les foudres du pouvoir politique, ce qui le poussa à choisir l’exil à Montevideo.