La djèliya, terme malinké, est une fonction sociale, exercée par les djèli au sein des communautés mandingues d'Afrique occidentale.
Cette fonction est très vaste: les djèli sont à la fois détenteurs de l'histoire et de la tradition orale, médiateurs sociaux et politiques au sein de leurs communautés et artistes musiciensSeydou Camara, Gens de la parole. Essai sur la condition et le rôle des griots dans la société malinké, Paris, Khartala, 2000.. Le rôle des djèli au sein de la société et de la communauté mandingues est très ancien; il trouve son «institutionnalisation» dès la charte du Manden au .. Dans la langue française, le mot griot désigne couramment les djèli et le terme griotisme, leur fonction.
Description de la pratique Transmise de génération en génération par le lien du sang, la djèliya a un caractère héréditaire. La société mandingue traditionnelle est divisée en trois groupes: les horon, hommes libres ou nobles; les nyàmakala, composés par différents types d’artisans (forgerons, cordonniers); entre eux, les «artisans de la parole», désignés par le terme djèli (griots), et les wôloso, captifs domestiques.
Les familles investies du rôle de djèli au sein de la communauté mandingue sont proclamées par Soundjata Keïta lors de la charte de Kurukan Fuga en 1236. Parmi les lignées les plus connues figurent notamment les Kouyaté, les Cissokho et les Diabaté, entre autres.
Toute personne née dans une famille de griots devient un djèli ou djèlimousso pour les femmes, bien que certains choisissent de ne pas faire de la djèliya leur activité professionnelle. La principale distinction entre les griots et les griottes réside dans le fait que ces dernières ne jouent pas d’instruments de musique et privilégient le chant comme mode d’expression.
La pratique de la djèliya repose sur l’apprentissage d’un ensemble de connaissances, d’attitudes et de compétences variées. Elle comprend notamment la maîtrise de la tradition orale, de l’histoire et de la généalogie, ainsi que de la musique, de l’art de la parole et des capacités de médiation. La faculté de se faire respecter et écouter fait également partie des savoirs transmis.
Ces compétences sont acquises au sein du cadre familial, puis approfondies auprès d’autres maîtres dès le plus jeune âge. Les griots mandingues peuvent par ailleurs être distingués selon trois rôles.
Le griot historien et généalogiste Le djèli est le détenteur de la tradition orale du peuple manding. Il transmet l'histoire de son peuple, qui n'a jamais été écrite. Dans les récits des djèli, cette histoire prend la forme de maana (épopée), où la vérité historique se mêle à des éléments mythiques. Ce type de récit sert à instruire les auditeurs sur le passé et les valeurs de la société mandingue, par un récit entre réel et merveilleux. Le maana le plus important est sans doute l'épopée de Soundjata, qui aborde l'histoire de la fondation de l'empire du Mali.
Du fait de la nature orale de ce type de compositions, il existe d’innombrables versions de l'épopée de Soundjata, dont chaque griot a sa version propre. Les différences se situent surtout dans les noms, l'ordre chronologique et le déroulement des événements. La version la plus acceptée, ou la plus officielle, est celle de Kela, centre très important pour la formation des djèli : dans ce village serait conservée une version transcrite en arabe de l'épopée de Soundjata.
L’épopée de Soundjata ne doit pas être vue comme un simple document historique, mais plutôt comme une composition fondatrice de l’identité mandingue, qui justifie la structure sociale et les valeurs du peuple manding. Une autre fonction très importante du griot est celle de généalogiste. Chaque griot étant lié à une famille noble, il lui revient de réciter des louanges (fasa) sur cette famille, afin de la magnifier. Les griots ont ainsi une pratique courante de mémorisation des événements passés dans les familles. Le fait de perpétuer ces épisodes épiques familiaux contribue par ailleurs à pérenniser la structure sociale de la société mandingue.
Pour acquérir les connaissances nécessaires à ce rôle d’historien et de généalogiste, les djèli reçoivent une formation rigoureuse qui commence dans le cadre familial, puis se poursuit dans le village ou à l’extérieur. Dès son plus jeune âge, le griot observe et imite ses parents. Comme eux, il chante, il lance les louanges et joue éventuellement de la musique. Dès qu'il estime avoir acquis auprès de ses maîtres toutes les connaissances nécessaires, il fait le tour du Manden pour suivre les enseignements d’autres grands maîtres de la parole.https://www.maliweb.net/art-culture/us-et-coutume-la-djeliya-3003861.html
Le griot médiateur social et politique Le griot était toujours associé à la Cour royale, comme conseiller et médiateur politique intervenant dans les décisions du Roi. Ainsi, les griots intervenaient dans la résolution des conflits internationaux entre différents peuples, agissant comme de vrais ambassadeurs de la paix. De nos jours, une autorité morale lui est toujours reconnue. En se servant des valeurs communes, le griot construit un récit, qui met en pratique des manières de dissuasion ou de consensus, aidant, par la parole, à réconcilier et/ou faire accepter certains événements de la vie sociale.
À l’échelle de sa communauté, sa place est centrale dans le déroulement de la majorité des rites de passages : mariage, baptême, funérailles. Il conseille les parents dans le choix d’un nouveau prénom pour les nouveau-nés ; il introduit les familles respectives des futurs mariés ; il anime les mariages ; il récite des louanges en l’honneur de la personne décédée.
Il peut servir de conseiller spirituel lors de périodes de conflit. Ce rôle de « guide » moral, auquel il est fait appel, permet de régler des disputes intra-familiales, entre mari et femme, entre pères et enfants ou même entre frères et sœurs. Au fur et à mesure que les familles témoignent favorablement de son intervention, le griot acquiert une notoriété sociale qui lui permettra d’être sollicité par de nouvelles familles. Par des dons, les familles « rendent » au griot le bénéfice de ses services. Il peut dès lors assurer une partie de sa subsistance grâce à ces rémunérations, tout en acquérant une visibilité par les cadeaux donnés par les familles. L’un des critères de bonne réputation du griot est son maniement de la parole, jouant des extrêmes : il représente la parole formelle et sérieuse, à respecter, tout en maniant humour et dérision afin d’apaiser les malentendus. Ce contraste se reflète aussi dans l’ambiguïté des opinions exprimées envers les griots, tantôt personnes respectables, vrais dépositaires d’un savoir, tantôt manipulateurs ou quêteurs.
Le griot artiste-musicien La musique était autrefois l’apanage des familles griottes. La pratique des instruments traditionnels était transmise de père en fils comme la tradition orale. Les chants et récits des griots sont souvent accompagnés d’instruments traditionnels spécifiques. Le n’tama est un instrument de percussion, qui attire l’attention des passants dans la rue ; le balafon est l’équivalent d’un xylophone, mais en bois ; le karignan, instrument métallique, se gratte et capte l’attention du public ; le n'goni est un instrument à cordes pincées ; la kora, autre instrument à cordes monté sur une calebasse, est sans doute le plus connu en Europe. Certains de ces instruments sont fabriqués par les griots eux-mêmes, selon un savoir-faire traditionnel transmis aussi de génération en génération au sein des familles.
Les chants des griots sont instructifs. Chaque griot est libre d'inventer et les chants peuvent être improvisés. Ils racontent la vie quotidienne, des histoires communes. Souvent, les djèlimousso transforment en chants les discours des djèli qu'elles accompagnent. La chanson a aussi le pouvoir de donner de l'énergie, comme dans le cas des chants de guérison. D'autres chants racontent l'histoire ou un événement en particulier ; ce sont aussi les plus codifiés.
Les paroles de ces chants sont très diverses, du chant épique traditionnel, assez codifié, aux récits de vie, où se mêlent des expériences de la vie contemporaine. Les griots peuvent recourir à des devinettes, des refrains, des fables, des contes, des proverbes, etc., afin de nourrir le récit improvisé selon l’occasion. De nos jours, des formes très hybrides voient le jour, mêlant des instruments non traditionnels ; sur le plan thématique, la vie en migration prend une place de plus en plus nette, sans même faire référence à la vie dans le pays d’origine.
Aujourd’hui, être musicien n’est plus synonyme d’être griot : le métier de musicien s’est développé en dehors des familles griottes. Inversement, tous les griots ne deviennent pas des musiciens, certains aimant exercer comme griots, mais sans l’apprentissage d’un instrument ou de la musique en général. Parmi les griots installés en France, l’aspect musical est souvent valorisé : les griots y ont trouvé un contexte favorable pour en faire un métier pour vivre.
Historique
Le djèliya, l'art du griotisme manding, a une origine très ancienne, mais imprécise. Selon une légende transmise par certains griots, des griots existaient dès le temps du prophète Mohammad. Le terme djèli même, qui désigne les griots en langue mandingue et d'où dérive djèliya (l'art du djèli), a une origine incertaine, bien qu’on relie couramment ce mot et un homophone de langue mandingue, qui désigne le « sang ». Certaines études étymologiques et plusieurs légendes transmises par les griots confirment cette interprétation. Ces incertitudes sur l'origine du terme et la figure même du djèli résident dans la nature de la transmission orale de l'histoire dans les pays mandingues. Le terme griot, mot d'origine occidentale désignant les djèli, dérive probablement du portugais criado, qui signifie « serviteur », mais aussi « personne bien élevée ». Il était à l’origine utilisé pour désigner les gens fréquentant la Cour royale, avec lesquels on négociait la « pénétration coloniale ». Ce mot est attesté en français dès le , sous la forme guiriot.
Bien que l'origine reste incertaine, l'histoire du djèliya est fortement liée à celle de l'empire du Manding. Le rôle des djèli dans la société mandingue est alors « institutionnalisé », notamment par l'empereur Soundjata Keita, avec la proclamation de la charte du Manden en 1236. Cette charte, tenue pour l’une des plus anciennes constitutions du monde, contient des principes très modernes (respect de droits fondamentaux, égalité de genre, abolition de l'esclavage). Une des transcriptions accréditées de la charte du Manden a été inscrite par l'UNESCO sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'Humanité en 2009 .
Dans la charte, sont désignées les familles qui pourraient dorénavant jouer le rôle de djèli au sein de la société mandingue. La société qui en résulte se divise en trois groupes sociaux : les griots font partie de la caste des nyamakala (littéralement « manipulateurs du nyama », la force occulte). Ce groupe réunit les « artisans », les personnes capables de « transformer » la matière : les griots manipulent la parole en la transformant en histoire, en culture.