Le génocide arménien (en arménien : , ; en turc : ), ou plus précisément le génocide des Arméniens, est un génocide perpétré d'avril 1915 à juillet 1916, voire 1923L'historiographie récente considère que le génocide se conclut par la signature du traité de Lausanne le , en raison des massacres qui se sont déroulés sur la période 1920-1923. De même, l'estimation du nombre de victimes se fait souvent sur la période 1915-1923., au cours duquel les deux tiers des Arméniens qui vivent alors sur le territoire actuel de la Turquie périssent du fait de déportations, famines et massacres de grande ampleur. Il est planifié et exécuté par le parti au pouvoir à l'époque, le Comité Union et Progrès (CUP), plus connu sous le nom de « Jeunes-Turcs », composé en particulier du triumvirat d'officiers Talaat Pacha, Enver Pacha et Djemal Pacha, qui dirige l'Empire ottoman alors engagé dans la Première Guerre mondiale aux côtés des Empires centraux. Il coûte la vie à environ un million deux cent mille Arméniens d'Anatolie et d'Arménie occidentaleCe chiffre est celui généralement admis par la communauté des historiens ; mais le bilan des massacres et déportations des Arméniens ne fait cependant pas l'unanimité. Anahide Ter Minassian écrit : Dans ..

Les déportations et massacres sont préparés et organisés depuis Constantinople, capitale de l'Empire, et mis en œuvre à l'échelle locale par les autorités des divers districts et provinces. Chaque responsable local est chargé de rassembler ses administrés arméniens, puis les soldats et gendarmes ottomans escortent les convois jusqu'au désert dans des « marches de la mort » et procèdent eux-mêmes aux assassinats ou laissent libre cours à la violence de groupes de bandits armés, majoritairement kurdes. De nombreux criminels, regroupés dans ce qui sera connu comme l'« Organisation spéciale », ont été libérés par les autorités à cette fin.

Sa reconnaissance politique à travers le monde fait encore l'objet de controverses, à cause de la négation de ce génocide, notamment en Turquie. En , le génocide est reconnu par trente-trois pays.

Le génocide arménien peut être comparé sur de nombreux aspects à d'autres génocides du . Des liens ont été établis avec la Shoah.., comme dans le cas du contrôle étatique des mouvements de la population à exterminer. mais aussi avec le génocide des Tutsi du Rwanda par le caractère souvent très « local » de la violence exercée, et l'intervention massive de populations civiles qui deviennent des bourreaux...

Arméniens dans l'Empire ottoman au début du Population arménienne dans l'Empire ottoman avant 1915

La situation précédant le génocide permet en théorie de comprendre ce qui s'est passé et quelles en ont été les conséquences. Toutefois, les données démographiques sur la population arménienne vivant dans l'Empire ottoman avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale ne concordent pas, que l'on prenne celles du patriarcat arménien de Constantinople (plus élevées) ou celles, officielles, des autorités ottomanes (plus modestes).

La plupart des estimations considèrent qu'entre un million et demi et deux millions et demi d'Arméniens vivaient dans l'Empire ottoman avant le génocide.

Le patriarcat arménien procède à plusieurs recensements durant les dernières décennies du : trois millions d'Arméniens selon les statistiques apportées par la délégation arménienne au congrès de Berlin (1878), deux millions six cent soixante mille selon une nouvelle statistique datant de 1882. Finalement, les sources du patriarcat arménien donnent une population arménienne d'environ deux millions cent mille personnes à la veille de la Première Guerre mondiale.., un chiffre qui est repris par Suny dans des recherches plus récentes.. Entre-temps ont eu lieu les massacres hamidiens, les massacres de Cilicie et plusieurs vagues d'émigration, ce qui explique la démographie décroissante.

Si l'on prend les statistiques officielles ottomanes, on constate que le recensement de 1844 porte à près de deux millions le nombre d'Arméniens pour la seule Turquie d'Asie. Vingt-trois ans plus tard, soit en 1867, le gouvernement ottoman fait publier le nombre de deux millions d'Arméniens en Turquie d'Asie et quatre cent mille en Turquie d'Europe, soit un total de deux millions quatre cent mille. Puis, on constate que les Arméniens et leur poids démographique deviennent un sérieux problème lors des négociations en 1878 du traité de San Stefano et du congrès de Berlin : en effet, la possible autonomie de l'Arménie est évoquée pour la première fois. Le gouvernement ottoman présente alors des nombres réduits de près de la moitié, soit entre un million cent soixante mille et un million trois cent mille Arméniens vivant sur le territoire ottoman. Il s'agit désormais pour le gouvernement de minimiser l'importance de cette minorité qui attire par intermittence l'attention de la communauté internationale et qui revendique de plus en plus énergiquement le respect de ses droits tels que définis par les traités puis par la constitution ; désormais, les chiffres divergeront toujours grandement entre les sources arméniennes et ottomanes. Auparavant, la logique était différente : plus il y avait d'Arméniens, plus les autorités pouvaient exiger d'impôts selon le système du millet.

Le chiffre révélé par le carnet personnel de Talaat Pacha fait état d'un million six cent dix-sept mille deux cents Arméniens en 1914, un chiffre bien supérieur aux statistiques officielles ottomanes de l'époque...

Contexte politique

Émancipation des minorités ottomanes vignette|Les six vilayets arméniens de l'Empire ottoman en 1900. Le est caractérisé par un mouvement d'émancipation des minorités de l'Empire ottoman, marqué par la guerre d'indépendance grecque de 1821 à 1830, les soulèvements dans les Balkans qui conduisent à l'unification de la Roumanie en 1859 et l'indépendance de la Bulgarie et la Serbie en 1878.... Ces mouvements conduisent aux traités de San Stefano et de Berlin en 1878 à la suite de la guerre russo-turque de 1877-1878, qui entérinent l'indépendance des Balkans ainsi que le démembrement de l'Empire ottoman dans sa partie européenne et dans lesquels ....

En cette fin du , les Arméniens de l'Empire ottoman prennent conscienceCet événement est parallèle à la « révolution littéraire arménienne », arrivée au même moment, dans laquelle les écrivains (dont Raffi) changent le style et le modernisent. de l'inégalité de leurs droits face aux autres citoyens ottomans. À la suite de la non-mise en place des réformes promises par les traités de 1878, des groupes arméniens, la plupart du temps révolutionnaires, se forment.. Ils dénoncent les méthodes du sultan, exigent l'application des réformes et veulent la liberté pour tous ainsi que l'égalité entre Arméniens et musulmans. Le parti Arménagan est créé en 1885, le parti social-démocrate Hentchak (« la cloche ») en 1886 (ou 1887), de tendance socialiste, et la Fédération révolutionnaire arménienne, ou Tachnagtsoutioun, en 1890 (de tendance relativement indépendantiste)... Les adhérents de ces partis ramènent l'espoir chez les Arméniens de l'Empire ottoman (principalement paysans). À l'inverse, l'émancipation voulue par ces partis va être l'un des principaux motifs de l'Empire pour massacrer les Arméniens. Des soulèvements de faible ampleur se produisent dans des vilayets dans lesquels beaucoup d'Arméniens vivent — Zeïtoun par exemple — mais la répression ottomane est sanglante et se termine par des massacres, préludes du génocide..

Situation politique turque vignette|redresse=1.2|Arméniens de Constantinople célébrant la formation du gouvernement CUP, 1908.|alt=Manifestation, les drapeaux portent l'étoile et le croissant, avec des inscriptions en alphabets arabe et arménien. Dès la fin du , un groupe d'opposants au sultan Abdülhamid II se forme et donne naissance au Comité union et progrès (CUP), composé essentiellement de nationalistes ou de progressistes turcs, les « Jeunes-Turcs ». Le CUP reçoit le soutien de nombreux mouvements représentant les minorités de l'Empire, y compris des mouvements indépendantistes ou autonomistes arméniens comme le Dashnak. Cependant, cette alliance de circonstance trouve sa limite dans une question cruciale, celle de la création d'un État arménien autonome ou indépendant. Les Jeunes-Turcs parviennent à renverser le sultan en 1908 avec l'aide des mouvements minoritaires, et dirigent alors l'Empire ottoman. Les minorités font leur entrée au parlement, les communautés fraternisent. Aux marches de l'Empire, elles réclament bientôt leur indépendance ou leur autonomie, en fonction des cas et des partis, et obtiennent le soutien des démocraties occidentales.

Inspiré par le positivisme et le darwinisme social, le CUP développe peu à peu une idéologie nationaliste turquiste qui gagne l'élite ottomane, poussée par une aile radicale en panturquisme, ressuscitant même le mythe du pantouranisme. Les Jeunes-Turcs imposent une assimilation forcée aux différents peuples qui composent ce qui reste de l'Empire et on passe progressivement d'un système impérial, multi-national, multi-ethnique, pluriculturel à un système d'État-nation. Victimes de ce nationalisme et du panturquisme, les Arméniens, qui sont une composante démographique importante de l'Empire, deviennent les ennemis de l'intérieur et sont un obstacle majeur à l'unification ethnique des Turcs en Anatolie et à leur expansion dans les pays de langue turque d'Asie centrale, une aire géographique décrite par l'historien Yves Ternon comme un du panturquisme... Dans ce contexte, les dirigeants du mouvement Jeunes-Turcs passent progressivement d'un bord politique légaliste et intellectuel à un bord nationaliste, sectaire et violent. En 1909, les massacres de Cilicie, dans lesquels sont impliqués des Jeunes-Turcs, vont semer encore plus le doute au sujet des intentions des Jeunes-Turcs envers les Arméniens.

Le CUP accepte le projet de réformes en Arménie ottomane, au moins officiellement, demandé par les partis politiques arméniens et les puissances étrangères, mais l'annule quelques mois après, à la fin de l'année 1914... Rapidement après, puisqu'il ne veut pas mettre en œuvre les réformes promises, il organise une réunion secrète où se retrouvent les dirigeants du parti et où il aurait été décidé d'..

Violences antérieures au génocide Massacres hamidiens, 1894-1896 vignette|Caricature du Sultan Abdülhamid II.|alt=Un homme portant un fez et des babouches, un poignard sanglant à la bouche, se retrousse les manches. Derrière lui, un écriteau annonce « Abdul-Hamid - Boucherie de ». Il dit : « Veine alors ! Pendant qu'ils sont occupés ailleurs je vais pouvoir saigner encore quelques Arméniens !».

Les massacres hamidiens, de 1894 à 1896, constituent le prélude au génocide, la première série d'actes criminels de grande ampleur perpétrés contre les Arméniens de l'Empire ottoman.. Ils ont lieu sous le règne du sultan Abdülhamid II, connu en Europe sous le nom de « Sultan rouge » ou encore de « Grand Saigneur », qui ordonne en personne. les massacres à la suite du refus des Arméniens de Sassoun de payer la double imposition entre juillet et .

gauche|vignette|Veuve arménienne et ses enfants, après l'assassinat de son mari lors des massacres de 1894-1896, quittant leur maison dans la région de Geghi jusqu'à Kharpert (Harput), dans l'est de l'Anatolie (Turquie) pour obtenir l'aide de missionnaires (1899)

Les Kurdes, assistés par les hamidiés, régiments de cavalerie kurde, venus en renfort, assiègent puis massacrent du au la population arménienne de Sassoun., démarrant une vague de massacres à travers tout l'Empire ottoman qui durera jusqu'en 1896.