Enrique Carlos Alberto Mosconi (1877 ― 1940) était un militaire et ingénieur argentin, connu principalement pour avoir joué un rôle de pionnier dans l’industrie pétrolière en Argentine.
Après une formation militaire classique, il entreprit des études d’ingénieur qu’il compléta par plusieurs voyages d’étude en Europe, où il prit notamment du service pendant quatre ans dans un bataillon allemand. De retour en Argentine au début du , il fut versé dans le génie militaire, puis en 1920, avec le grade de colonel, nommé directeur du Service aéronautique de l’armée récemment créé, qu’il dirigera jusqu’en 1922. À partir de cette date et jusqu’en 1930, il exerça comme premier président en date de l’entreprise pétrolière publique Yacimientos Petrolíferos Fiscales (YPF), fondée cette même année sous l’impulsion du président radical Alvear. À ce titre, il sut accroître l’exploration et la production de pétrole, particulièrement en Patagonie, dans la zone autour de Comodoro Rivadavia, fit construire des raffineries, et en commercialisa lui-même les produits, tenant tête ainsi aux grandes compagnies pétrolières étrangères, plus spécifiquement la Shell et la Standard Oil. S’appliquant à réaliser l’autosuffisance énergétique de l’Argentine, dans le cadre plus large d’un nationalisme visant l’indépendance économique de l’Argentine, il dirigea la zone militarisée de Comodoro Rivadavia d’une main de fer, mettant notamment au pas les organisations ouvrières. En accord avec beaucoup de ses collègues officiers, et en opposition avec l’oligarchie civile plus conservatrice, Mosconi jugeait que cet objectif d’autonomie nationale ne pouvait être atteint que moyennant une tutelle complète de l’État sur le secteur des hydrocarbures. Au lendemain du putsch militaire de 1930, il remit sa démission, et après une brève période d’incarcération et d’expatriation forcée, fut relégué à des tâches subalternes. Ayant sollicité et obtenu sa retraite en 1933, il rédigea plusieurs ouvrages, et parcourant l’Amérique latine, sut convaincre les autorités de la Bolivie et du Brésil de mettre en œuvre une politique énergétique semblable à celle de l’Argentine (fondation respectivement de l’YPFB et de Petrobras). Après sa mort en 1940, sa figure et son action en faveur du patriotisme économique seront revendiquées par la gauche socialiste d’abord, par le premier péronisme ensuite, enfin par le kirchnérisme, lorsque la renationalisation partielle d’YPF (auparavant privatisée par le président Menem en 1992) devint un thème d’actualité en 2012.
Jeunes années et formation
Fils d’Enrico Mosconi, ingénieur italien employé dans la construction du réseau ferroviaire en Argentine, et de María Juana Canavery, Argentine d’ascendance irlandaise, Mosconi passa la plus grande partie de sa jeunesse à Buenos Aires, aux côtés de ses deux sœurs aînées et de ses deux frères cadets. Son père souhaitait un fils médecin ; sa mère un fils militaire, qui emboiterait le pas à son oncle, le lieutenant-colonel Ángel Canavery, qui avait participé à la campagne militaire contre les Indiens, dénommée conquête du Désert. Alors qu’il était âgé de deux ans, la famille alla s’établir en Italie, pour s’en revenir en Argentine une couple d’années plus tard, après la mort en couches, à Marseille, de la mère. Enrico Mosconi convola en secondes noces avec la comtesse María Luisa NattiC. Abatigada (2005), ..
En , à l’issue de sa formation primaire, le jeune Mosconi s’inscrivit au Collège militaire de la nation, d’où il sortit en , à l’âge de 17 ans, avec le grade de sous-lieutenant d’infanterie. Il fut envoyé se charger du régiment d’infanterie à Río Cuarto, dans la province de Córdoba, et entreprit bientôt de rédiger un Règlement pour l’infanterie en campagne, avec un exposé sur le maniement des explosifs et des instructions pour la construction de ponts. En 1896, ayant eu de l’avancement, il fut muté à Buenos Aires, où il commença des études d’ingénieur à l’université de la ville. Sa future carrière sera fortement marquée par l’ingénieur des mines Enrique Martín Hermitte, professeur à la faculté des Sciences exactes physiques et naturelles et découvreur en du premier puits de pétrole en Argentine, près de la ville de Comodoro Rivadavia.
Il fut membre du Círculo Militar depuis le jour où il eut achevé ses études au Collège militaireC. Abatigada (2005), ..
En 1899, il réalisa des études topographiques et statistiques dans les Andes, dans la province de Mendoza, puis l’année suivante fit partie de l’équipe chargée d’effectuer en Patagonie les relevés en vue de l’aménagement d’un réseau ferroviaire d’importance stratégique dans la Province de Neuquén. En 1903, il obtint en trois ans et demi son diplôme d’ingénieur civil à la faculté des Sciences exactes physiques et naturelles de l’université de Buenos Aires ; sa thèse de doctorat portait sur le projet de construction d’un barrage sur le lac Nahuel Huapi et sur la mise en place de vannes et d’écluses pour réguler les eaux des fleuves Limay et Negro, dans la province de Neuquén, afin de les rendre navigables.
Carrière militaire
vignette|Mosconi vers 1915. En 1903, âgé de 25 ans, il fut muté à la division du génie de l’armée en qualité d’ingénieur militaire et fit partie en 1903, doté alors du grade de capitaine, de la commission chargée d’étudier le tracé du chemin de fer Ferrocarril Central Norte et le réseau de lignes de Perico à Ledesma, dans la province de Jujuy. En 1904, il se vit décerner un prix pour un projet de construction d’une caserne d’infanterie et d’une autre de cavalerie (sur le lieu actuellement occupé par le régiment de Grenadiers à cheval, à Palermo, Buenos Aires). Entre 1906 et 1908, il fut désigné membre d’une commission composée de diplômés argentins et dépêchée en Europe (Italie, Belgique et Allemagne) pour étudier et acquérir des usines d’énergie hydroélectrique et gazière. Il s’engagea dans les troupes du génie de la Reichsheer, et passa quatre ans dans le bataillon de Westphalie, en même temps qu’il suivait un cours de postgraduat à l’École technique supérieure d’artillerie et d’ingénierie de Charlottenbourg. En Allemagne encore, il s’initia aux idées industrialistes de l’économiste Friedrich List (1789-1846), qui avaient une grande répercussion en Europe et aux États-UnisC. Abatigada (2005), ..
En 1909, Mosconi regagna l’Argentine et exerça comme chef du bataillon du génie, mais au bout de quelques mois retourna en Europe afin d’y faire l’acquisition de matériel à l’intention de la division du génie. En Allemagne, en France et en Autriche-Hongrie, il étudia et travailla aux côtés de spécialistes en télégraphie et en chemins de fer. Revenu en Argentine en , il retrouva ses fonctions militaires et devint en 1915 directeur de l’arsenal Esteban de Luca à Buenos Aires.
En mars de 1920, monté au grade de colonel, il fut désigné directeur du Service aéronautique de l’armée, qu’il dirigera jusqu’en 1922. L’aviation militaire, appelée bientôt la cinquième arme, était un domaine alors novateur. Il fut nommé membre de la direction de l’École technique Otto Krause à Buenos Aires, où il se lia d’amitié avec l’ingénieur et pionnier de l’aviation Jorge Newbery. Travailleur infatigable, il stimula l’aviation civile, encouragea la fondation d’aéro-clubs et mit sur pied en le Groupe d’Aviation, composé d’un état-major, d’une escadrille de bombardement, d’une autre de chasseurs, d’une section d’entraînement, d’un parc aéronautique et d’une section de photographie. Ce fut dans ces circonstances que, se proposant de réaliser quelques vols d’entraînement aux frontières, il fut amené à vouloir se procurer du carburant auprès de la West Indian Oil Corporation, mais s’en vit refuser la fourniture au motif que le naphta n’était livré qu’après acquittement préalable du montant correspondant ; cette déconvenue fut un point de basculement et contribua à lui faire prendre conscience de la nécessité pour l’Argentine d’assurer son indépendance industrielle.
YPF et la nationalisation du pétrole
vignette|Mosconi (à gauche) à l'ambassade du Chili (1921). Le 16 octobre 1922, sous la présidence de Marcelo T. de Alvear, Mosconi fut désigné Directeur général de l’entreprise pétrolière publique Yacimientos Petrolíferos Fiscales (YPF), fonction qu’il devait occuper pendant huit ans, s’efforçant d’accroître l’exploration et l’extraction de pétrole.
À ce titre, Mosconi allait bientôt élaborer une idéologie appuyée sur le nationalisme pétrolier, qui insistait « sur la nécessité de l’industrialisation, sur l’autosuffisance économique, sur l’hostilité au capital étranger et, fondamentalement, sur la nécessité de donner à l’État un rôle actif comme promoteur de l’entreprise publique ». Cité par Cité par G. Carrizo (2016), .. Pour tous les objectifs cités, Mosconi bénéficiait de l’appui vigoureux du président Alvear, ce qui se traduisit par l’octroi d’une autonomie administrative complète à l’entreprise d’État, autonomie qui facilita la mise en œuvre entre 1924 et 1927 du plan d’expansion d’YPF. Ce plan comportait notamment la construction d’une raffinerie, qui devait éviter à YPF de continuer à voir lui échapper les importants bénéfices issus du raffinage et de la distribution, bénéfices demeurés jusque-là entre les mains des compagnies pétrolières privéesG. Carrizo (2016), ..
Depuis au moins la décennie 1920, le discours prévalait en Argentine selon lequel l’éloignement de la Patagonie par rapport au pouvoir central rendait nécessaire une tutelle militaire, en particulier sur la région du golfe San Jorge, qui renfermait d’importantes réserves de pétroleG. Carrizo (2016), .. Ce type de raisonnement apportait une certaine légitimité à la présence militaire dans la région, en particulier dans la ville de Comodoro Rivadavia, ainsi qu’aux représentants de l’armée. Leur latitude d’action dans l’administration et dans la direction d’organismes tels que les entreprises publiques, les équipements aériens et les installations portuaires donnait à l’institution militaire une image sous laquelle s’associaient pouvoir et perspectives de développement régional. Enrique Mosconi, en qualité de membre des forces armées, et de l’un des plus notoires « militaires capitaines d’industrie », avait pour objectif de renforcer et d’étendre l’industrie pétrolière publique pour, dans le même temps, réduire le pouvoir des compagnies pétrolières étrangères. En 1922, à la suite de la réorganisation de l’entreprise pétrolière d’État, qui prit alors nom de Yacimientos Petrolíferos Fiscales (YPF), « une entreprise publique verticalement intégrée vit le jour, qui non seulement produirait du pétrole, mais encore qui le raffinerait et vendrait les produits du raffinage sur le marché à des prix compétitifs »C. Solberg (1982), . Cité par G. Carrizo (2016), ..