Yaqub Sannu ( Yaʿqūb Sannū'), également connu sous le nom de James ou Jacques Sanua, né au Caire le et mort à Saint-Maur-des-Fossés le Acte de décès (avec date et lieu de naissance) à Saint-Maur-des-Fossés, n° 464, vue 123/170. La date de naissance (1859) est erronée sur son acte de décès, mais elle est correcte (1839) sur son acte de mariage à Paris , n° 44, vue 25/31., est un journaliste et nationaliste juif égyptien, ainsi qu'un pionnier du théâtre égyptien.
Biographie
Milieu familial et formation Yaqub Sannu est né au Caire en 1839, d'une mère juive égyptienne et d'un père séfarade italienAdam Mestyan, « Arabic Theater in early Khedivial Culture, 1868–72: James Sanua revisited », International Journal of Middle East Studies, février 2014, volume 46 / 01, – 137, lire en ligne : qui travaillait au service d'un neveu de Méhémet Ali, Ahmad Pacha Yegen, qui a suivi la formation de Yaqub et l'a envoyé étudier à Livourne vers 1853 pendant trois ansMichael Ezekiel Gasper, The Power of Representation: Publics, Peasants, and Islam in Egypt, Stanford Univ. Press, 2009, lire en ligne : .
À son retour en Égypte dans les années 1860, Yaqub Sannu enseigne les langues à la prestigieuse Muhandiskhânah, l'Institut Polytechnique de Giza. Il est possible que les amitiés nouées dans ce milieu d'ingénieurs, de militaires, de savants, particulièrement patriotes et concernés par les questions sociales, aient favorisé son adhésion au nationalisme égyptienLire en ligne.
Yaqub Sannu a fréquenté dès 1875 les loges maçonniques égyptiennes, qui admettaient la mixité religieuse, et qui ont également contribué à sa formation intellectuelle et politique. Il serait devenu journaliste sur le conseil de Jamal al-Din al-Afghani, à la fois intellectuel religieux musulman et maître maçonnique qui encourageait ses disciples musulmans (comme Abd Allah Nadim), juifs (comme Yaqub Sannu), chrétiens (comme Adib Ishaq) à s'engager dans la vie publique et à exprimer leurs idées réformistes dans la presseOphélie Arrouès-Ben Selma, « La présence des journalistes arabes à Paris à la fin du : l’exemple de Yaqub Sannu et de son journal L’Abou Naddara », Médias 19 [En ligne], Publications, Guillaume Pinson et Marie-Ève Thérenty (dir.), Les journalistes : identités et modernités, Transferts médiatiques et globalisation, mis à jour le 11 avril 2017 .
L'homme de théâtre Yaqub Sannu a été dramaturge, chef de troupe, metteur en scène et acteur.
Originalité et succès En 1870 il fonde une troupe de théâtre pour jouer des comédies qu'il a écrites lui-même, inspirées de Molière, Goldoni et Sheridan et pour mettre en scène aussi, quelquefois, des pièces d'autres auteursY. Sannu a ainsi représenté une tragédie historique de Muhammad 'Abd el Fattah, Adam Mestyan, « Arabic Theater in early Khedival Culture, 1868–72: James Sanua revisited », International Journal of Middle East Studies, février 2014 Volume 46 / 01, – 137 (). Il est protégé et financé par le khédive Ismaël (vice-roi nommé par le gouvernement ottoman), qui l'appelle « le Molière de l'Égypte ». Les représentations rencontrent un succès immédiat. Parmi ses contributions au théâtre de son pays, l'adaptation d'œuvres européennes en arabe dialectal égyptien, et le fait d'avoir introduit des femmes sur la scène égyptienne. Les premières actrices arabes sont juives : Milia Dyan et sa sœur, qu’il a recrutées et dont il assuré la formationDina Amin, dans Dwight F. Reynolds, The Cambridge Companion to Modern Arab Culture, 2015, , lire en ligne : . Le public d'alors lui réclame des modifications dans l'intrigue, exigeant par exemple un dénouement heureux et un mariage des amants ; il suit les vœux des spectateursDina Amin, dans Dwight F. Reynolds, The Cambridge Companion to Modern Arab Culture, 2015, , lire en ligne : . Par ailleurs, il joue dans ses pièces, mélodrames et vaudevilles en un acte, le rôle du paysan égyptien ibn-al-balad (« enfant du pays »)Frédéric Lagrange, Musiciens et poètes en Égypte au temps de la Nahda, T. 1, 1994, . Les premières pièces ont été jouées au palais du khédive, Qasr al Nil, les suivantes, dès , au Jardin Al Azbakiyya.
Le patronage du khédive prend fin dès que Yaqub Sannu s'avise de dénoncer dans ses pièces certains abus sociaux, en 1878universalis.fr/.
Légyptianisation de pièces de théâtre européennes L'arabisation de pièces de théâtre européennes est un trait majeur du théâtre arabe de la période 1870-1930. Le procédé avait été mis en œuvre par le Libanais Maroun al-Naqqash (1817-1855), qui affirmait que son travail consistait à couler « de l'or étranger dans un moule arabe », procédé dont sa pièce Al Bakhil (1848), adaptation de L'Avare de Molière, donnait une bonne illustration. Légyptianisation (l'emploi de l'arabe dialectal égyptien au lieu de l'arabe littéral) de pièces de théâtre européennes à laquelle il se livre est, elle, liée à l'émergence du nationalisme égyptienDina Amin, dans Dwight F. Reynolds, The Cambridge Companion to Modern Arab Culture, 2015, , lire en ligne : .
Le journaliste Dès 1877, Yaqub Sannu crée au Caire le journal Abou Naddara (parfois transcrit Abou Nazzara), « L'homme aux lunettes », qui est interdit par le khédive en 1878 pour des raisons politiques, et qu’il continue cependant à publier en exil à Paris pendant 32 ans, jusqu'en 1910. C'est le premier journal satirique arabe. D'abord rédigé en arabe, Abou Naddara devient en 1885 bilingue arabe-français. Il y exprime des idées politiques réformistes. Il y défend aussi l'indépendance de l'Égypte, dans un contexte où le pays, dirigé en apparence par le khédive, est en réalité sous influence britannique. La guerre anglo-égyptienne de 1882 renforce le contrôle du Royaume-Uni sur l’Égypte.
Dès la fin des années 1870, tout journal critique envers le pouvoir et les Britanniques est susceptible d'être suspendu, d'où l'apparition d'une « presse égyptienne de l'exil » : Ophélie Arrouès Ben Salma répertorie de nombreux journaux égyptiens qui paraissent à Paris, dont les rédacteurs sont juifs comme Yaqub Sannu, chrétiens ou musulmansOphélie Arrouès-Ben Selma, « La présence des journalistes arabes à Paris à la fin du : l’exemple de Yaqub Sannu et de son journal L’Abou Naddara », Médias 19, publications, Guillaume Pinson et Marie-Ève Thérenty (dir.), Les journalistes : identités et modernités, Transferts médiatiques et globalisation ..
Un nationaliste arabe juif Yaqub Sannu est l'auteur de la formule « l'Égypte aux Égyptiens »Lital Levy, From Baghdad to Bialik with Love: A Reappropriation of Modern Hebrew Poetry, 1933, Comparative Literature Studies, 42.3, 2005, , lire en ligne : . et il a réclamé le départ des Anglais. L'historien Pierre Vermeren le rapproche d'autres juifs égyptiens nationalistes, comme Mourad Farag, auteur notamment d'un poème intitulé « L’Égypte, ma terre natale, ma patrie », ou René Qattawi (ou Cattaoui), dirigeant de la communauté séfarade du Caire, qui a créé en 1935 l'''Association de la jeunesse juive égyptienne, avec pour slogan : « l’Égypte est notre patrie, l'arabe est notre langue »Pierre Vermeren, La France en terre d’Islam. Empire colonial et religion, XIX - siècle, lire en ligne : .
Un pionnier de la presse satirique arabe Abu Nazzara moque les Britanniques et leur monarchie fantoche en Égypte. À partir du moment où il est publié à Paris, le journal proposera aussi des caricatures, Yaqub Sannu disposant alors de la lithographie ; elles représentent par exemple le paysan égyptien squelettique, en haillons, et les hommes de pouvoir ventripotents.
Le public de Abou Naddara Dès son interdiction en 1878, le journal est vendu clandestinement en Égypte. Il est lu par les cercles lettrés et politiques égyptiens et fait l'objet également de lectures collectives dans les cafés et les clubsOphélie Arrouès-Ben Selma, « La présence des journalistes arabes à Paris à la fin du : l’exemple de Yaqub Sannu et de son journal L’Abou Naddara », Médias 19,publications, Guillaume Pinson et Marie-Ève Thérenty (dir.), Les journalistes : identités et modernités, Transferts médiatiques et globalisation .
Au début, c'était un journal égyptien, en dialecte égyptien (alors que la norme journalistique imposait l'arabe littéral), la publication devenant ainsi accessible au public souvent illettré des paysans, lors de lectures collectives. Du fait de ce choix linguistique, le journal s'adresse aux Égyptiens plutôt qu'au public du monde arabe en général.
Dès 1885, le journal devenant bilingue français-arabe, s'adresse aussi au public français pour le sensibiliser au sort de l’Égypte.
Un numéro se tirait à . Abou Nazzara a sans doute été financé par le prince héritier évincé du trône (Halim) et par la Sublime Porte.
Sannu publie également trois autres journaux plus éphémères, non satiriques, At-Tawaddud (la Sympathie), 1888-1889, et 1898-1903 ; Al-Munṣef (l’Équitable), 1899-1903, L'Univers musulman 1907-1909 ; dans ce dernier journal en français exclusivement, il cherche à « donner une meilleure image de l'islam et des musulmans», en insistant notamment sur l'idéal de tolérance en islam.
Yaqub Sannu, personnage de roman
Dans le roman de Shimon Ballas, romancier juif irakien devenu israélien, ouvrage intitulé Solo (1998), la vie du personnage principal est inspirée de celle de Yaqub SannuReuven Snir, Till Spring Comes: Arabic and Hebrew Literary Debates among Iraqi-Jews in Israel (1950-2000), Shofar, vol. 24, , 2006, (), lire en ligne : .
Le site syrien abounaddara.com En Syrie, en 2010, s'est constitué un groupe de cinéastes qui a pris le nom dAbou Naddara, en hommage au journal de Yaqub Sannu, « l'homme aux lunettes » ; ses films sont visibles en partie sur le site www.abounaddara.com, et en intégralité sur le site d'hébergement Vimeo..
Le journal Le Monde justifie ainsi cette référence au précurseur égyptien : « Érudit polyglotte, Yaqub Sanu joua un rôle important dans l'émergence de la littérature arabe moderne. Sa figure représente un modèle de société ouvert sur le monde ».
Œuvres de Yaqub Sannu
Outre une autobiographie, Ma vie en vers et mon théâtre en prose (Montgeron, 1912), Y. Sannu a composé une trentaine d'œuvres théâtrales, dont sept seulement nous sont parvenuesEve Feuillebois-Pierunek, Le théâtre dans le monde arabe, pré-publication d'un article à paraître dans un ouvrage collectif, Théâtres d’Orient: traditions, renco, 2011 : L'Aristocrate ou la Princesse d'Alexandrie (Al-Aristoucratiyya aw amirat al-Askandariyya), pièce considérée comme son chef-d’œuvre Une demoiselle à la mode (Anissa 'ala l-mouda) Le Dandy égyptien (Gandour Misr) Les Deux Coépouses (Al-Darratayn) Abou Rida le Barbari (Abou Rida al-barbari) La Bourse égyptienne (Al-Boursa al-Masriyya) Le Molière égyptien et ce qu'il endure (Molière Misr wa ma youqâssi), 1871, dans laquelle Y. Sannu décrit son expérience de dramaturge et expose sa conception de l'art théâtralHistoire de la littérature arabe moderne, sous la direction de Boutros Hallaq et Heidi Toelle, Sindbad-Actes Sud, 2007, .
Notes et références
Bibliographie Angela Daiana Langone, Molière et le théâtre arabe: Réception moliéresque et identités nationales, Berlin/Boston, De Gruyter, 2016, les pages 83-118 sont consacrées à Yaqub Sannu (Lire en ligne) Angela Daiana Langone, Tre commedie di Yaʿqūb Sannūʿ. Il malato. Le due spose rivali. Le tribolazioni del Molière d'Egitto, Venise, Edizioni Ca' Foscari, 2023 (Lire en ligne) Irene L. Gendzier, The Practical Visions of Yaqub Sanu, Cambridge, Harvard Univ. Press 1966. 'Abd el-Hamid Ghunaym, Yaqub Sanu, ra'id al-masrah al-misri (Y.S., l'éclaireur du théâtre égyptien), Le Caire, 1966. M.M. Badawi, The Father of Modern Egyptian Theater : Yaqub Sanu, Journal of Arabic Literature, 16, 1985, . Najawa 'Anûs, Masrah Yaqub Sanu (le Théâtre de Y. Sanu), Le Caire, 1984. Shmuel Moreh, New Light on Yaqub Sanu's Life and Editorial work through his Paris Archive, dans Writer, Culture, Text, Ed. Ami Elad, York Press, 1993, .