Le Parti travailliste (en espagnol Partido Laborista, parfois désigné en français par Parti laboriste ; en abrégé PL) était un parti politique argentin fondé en en tant qu’expression politique du mouvement ouvrier et avec l’objectif premier d’appuyer la candidature du colonel Juan Perón à l'élection présidentielle de février 1946.

Moins d’un mois après la mobilisation populaire historique du 17 octobre 1945, le PL annonçait sa création et présentait sa plateforme politique. Le PL reposait sur un socle expressément et délibérément syndical et ouvrier, et incarnait la volonté d’autonomie et d’émancipation politiques des classes laborieuses. La raison d’être du parti était liée à la conviction chez les dirigeants syndicalistes que les conquêtes sociales naguère obtenues entre 1943 et 1945 en collaboration avec Perón (alors à la tête du secrétariat au Travail) ne pourraient être efficacement défendues et établies sur une base durable que moyennant qu’ils consentent à descendre eux-mêmes dans l’arène politique. Le système de l’affiliation indirecte, tel qu’adopté dans les statuts du PL (par quoi les affiliés des syndicats parties prenantes du PL étaient automatiquement affiliés à ce parti), permit aux laboristes de prendre appui sur une très vaste base.

À l’élection présidentielle, le PL, en particulier ses principaux dirigeants, Cipriano Reyes (du syndicat des travailleurs de la viande) et Luis Gay (syndicat des employés du téléphone), sut faire en sorte que le vote ouvrier vînt se porter sur le binôme Perón-Quijano, et fut ainsi dans une large mesure à l’origine de la victoire péroniste de 1946, bien davantage que les autres partis qui soutenaient la candidature de Perón, l’Unión Cívica Radical Junta Renovadora (né par sécession d’avec l’UCR, engoncé dans une posture anti-péroniste) et le Parti indépendant (groupe disparate de personnalités conservatrices).

Cette importante expérience d’un parti ouvrier indépendant fut cependant éphémère, Perón décidant en effet le , au lendemain de sa victoire électorale, de dissoudre les trois partis qui l’avaient soutenu pour les fusionner en un seul et nouveau parti, le Parti péroniste, au fonctionnement verticaliste, c.-à-d. au rebours de l’autonomie politique et idéologique propre au PL. Si la Junta Renovadora et le Parti indépendant se soumirent de bonne grâce à cette décision, le PL rechigna d’abord, puis finit par obtempérer, à l’exception de quelques dirigeants réfractaires, en particulier Reyes, qui apporteront par la suite, sur les strapontins du parlement et par le biais d’un journal, un soutien critique au gouvernement. Les réfractaires néanmoins seront persécutés, Reyes notamment sera jeté en prison pour 7 ans sur l’accusation de complot contre Perón.

Après la chute du péronisme en septembre 1955, le parti se réorganisa fugacement entre 1957 et 1965, et quelques partis au niveau provincial se réclament aujourd’hui encore de son héritage.

Origine et contexte

Au lendemain de la journée de mobilisation ouvrière du 17 octobre 1945, qui permit d’obtenir la libération de Juan Perón et contraignit la dictature militaire à convoquer des élections, les syndicats qui avaient depuis 1943 collaboré avec le secrétaire au Travail et à la Prévoyance Perón entreprirent de fonder un nouveau parti, le Parti travailliste (en espagnol Partido Laborista, en abrégé PL), afin de disposer d’une structure politique leur permettant de concourir aux élections générales du et d’apporter leur soutien à la candidature à la présidence du colonel Perón. Ces syndicats, dont p.ex. le Syndicat autonome de la viande de Berisso et Ensenada, dirigé par Cipriano Reyes, avaient été appuyés par Perón au détriment de ceux dirigés par des communistes et des socialistes, notamment la Federación Obrera de la Industria de la Carne (F.O.I.C.), que dirigeait alors le communiste José Peter. De fait, le premier accord signé par Perón en qualité de secrétaire au Travail le fut avec Reyes, le représentant du nouveau syndicat, ce qui eut pour effet de saper les positions du syndicat rival, lequel pourtant jouissait alors d’une représentativité nationaleAlain Rouquié, Poder Militar y Sociedad Política en la Argentina 1943/1973..

vignette|240px|Manifestation ouvrière sur la place de Mai le , organisée pour exiger la libération de Perón. Cette mobilisation de masse passera à l'histoire sous le nom de Jour de la Loyauté. Les syndicalistes avaient pris conscience qu’ils ne pourraient défendre efficacement leurs conquêtes sociales et les établir sur des bases durables qu’à condition de mettre le pied eux-mêmes dans l’arène politiqueC. Mignon (2007), .. La circonstance qu’en Argentine le syndicalisme figurait désormais parmi les facteurs de pouvoir à même de contribuer à légitimer un gouvernement, ainsi que le poids croissant du mouvement ouvrier et l’opposition que les partis politiques traditionnels menaient contre la politique sociale récemment mise en place par le secrétariat au Travail et à la Prévoyance, avaient fait comprendre à la classe ouvrière organisée la nécessité de disposer d’un outil collectif national proprement politique pour la défense de ses intérêts de classe. Les événements d’octobre à avaient constitué une grave menace pour les acquis économiques et sociaux obtenus par les travailleurs sous le nouveau gouvernement issu de la révolution de 1943, de sorte que l’idée de s’impliquer politiquement s’imposa impérativement à la classe ouvrière, et faute d’alternative, les dirigeants syndicaux durent prendre à tâche d’organiser un parti politique qui, en conduisant Perón à la présidence, permettrait de consolider les avantages obtenus, voire d’en obtenir de plus importants encore que ceux déjà promis par le colonel Perón. Organiser un parti sur un socle expressément syndical et ouvrier dénotait une claire volonté d’autonomie politique chez la classe ouvrière organisée, vu que le travail de ce parti impliquerait de dépasser les luttes pour une simple amélioration économique relative et permettrait d’articuler l’action syndicale avec les intérêts généraux du pays tout entier et de faire appliquer obligatoirement partout les normes sociales figurant dans le programme du partiC. Mignon (2007), ..

D’autre part, la naissance de ce nouveau parti fut favorisé par le fait que les partis argentins existants qui se prévalaient du titre de parti ouvrier ― à savoir les Partis socialiste et communiste ― s’étaient profondément délégitimés aux yeux des travailleurs argentins pour s’être totalement opposés à la politique sociale menée par le secrétariat au Travail. Un dernier élément enfin, auquel rétrospectivement beaucoup de militants attachaient une grande importance, était le passé de lutte syndicale dont pouvaient s’enorgueillir la plupart des hauts dirigeants du PLC. Mignon (2007), ..

Fondation

vignette|185px|Cipriano Reyes, l’un des fondateurs et chefs de file du PL.

Aussitôt après les mobilisations ouvrières du 17 octobre, un groupe de 150 militants syndicaux — de la CGT, de l’USA (Unión Sindical Argentina) et des syndicats autonomes — furent convoqués par Luis Gay et Cipriano Reyes et choisirent un Comité provisoire du parti travailliste, composé, outre des deux susnommés, également des cheminots Monzalvo et Tejada, de Manuel García (travailleurs du spectacle), de Vicente Garófalo (industrie du verre) et de Leandro Reynes (journalistes), entre autres. Le Parti travailliste fut officiellement fondé le , soit une semaine à peine après le S. Senén González (2014), .. Ses principaux dirigeants et animateurs étaient Cipriano Reyes, Luis Gay et María Roldán ; le premier avait été à la tête du syndicat des travailleurs de la viande ; le deuxième, responsable historique du syndicat du téléphone et chef de file du courant syndicaliste révolutionnaire, et destiné à être élu secrétaire général de la CGT ; et la troisième nommée, une dirigeante syndicale historique du syndicat de la viande. L’organisation interne du parti fut calqué sur celle du Parti travailliste britannique et sur la manière de diriger propre à Clement Attlee.

Le Comité provisoire élabora une charte organique, laquelle garantissait la démocratie interne du parti et introduisit la nouveauté de l’affiliation indirecte : les affiliés de tel syndicat, dès lors qu’ils auraient opté pour que leur syndicat se rallie au PL, deviendraient automatiquement des affiliés de ce parti, sous réserve de manifester le désir contraire. Ce système d’affiliation fut à l’origine de la large base syndicale sur laquelle le PL allait s’organiser et permit à la classe ouvrière de se hisser effectivement dans la sphère politique pour y faire aboutir les revendications syndicalesC. Mignon (2007), .. Cependant, Luis Gay affirme que ce fut un postulat fondamental au sein du PL que de préserver l’autonomie ou l’indépendance respective de ces deux sphères, la syndicale et la politique : tel mouvement syndical pouvait adhérer au PL, explique-t-il, si la majorité du syndicat en décidait ainsi ; toutefois, le parti remplissait sa fonction politique et le syndicat sa fonction syndicale, c’est-à-dire que les membres du parti ne faisaient pas partie du mouvement ouvrier en tant que tel, tandis que les travailleurs appartenaient au parti en tant que mouvement ouvrier et pouvaient soumettre à jugement la conduite des dirigeants du parti.

Le PL publia aussi un document intitulé Pour l’émancipation de la classe laborieuse, et s’employa à diffuser sa plateforme politique. S’était ainsi constituée une nouvelle organisation politique, sans hiérarchie, appuyée sur les principaux comités syndicaux et sur les dirigeants ouvriers regroupés dans la CGT n°1 et dans l’Union syndicale argentine (USA), qui avaient secondé Perón lors de son action au secrétariat au Travail. Luis Gay (du syndicat des employés du téléphone) fut élu président du parti, tandis que Cipriano Reyes le fut de la section de la province de Buenos Aires, principal bastion des travaillistesM. Petit (2005)..

Son premier Comité central national était composé ainsi que suitS. Senén González (2014), . :

Président : Luis Gay (syndicat du personnel du téléphone) Vice-président : Cipriano Reyes (industrie de la viande) Secrétaire général : Luis Monzalvo (cheminots) Secrétaire adjoint : Manuel García (spectacle) Trésorier : Luis González (cheminots) Secrétaire d’organisation : Pedro Otero (agents municipaux) Secrétaire de l’intérieur : Alcides Montiel (brasserie) Membre : Ramón Tejada (Fédération ouvrière de San Juan) Membre : Antonio Bernárdez (teinturerie) Membre : Dorindo Carballido (conducteurs de tram) Membre : José Andreotti (metallos) Membre : Valerio Rougier (industrie de la viande).

Programme politique

vignette|250px|Le laboriste Luis Gay (au centre, portant lunettes) assis à côté de Juan Perón (à gauche).

« Une nouvelle conscience en marche » (en espagnol Una nueva conciencia en marcha), tel était le slogan qui figurait sur l’affiche diffusée dans Buenos Aires et placardée à la porte du siège du parti, installé dans un vieil immeuble délabré Avenida 9 de JulioS. Senén González (2014), .. Le programme politique était assez diffus, et comportait une série de propositions sur les plans politique, économique, de la législation du travail, des finances, de la culture et en matière de sécurité sociale. Les dirigeants syndicaux qui le portaient étaient conciliateurs, et se proposaient de mettre en œuvre un réformisme autonome, par le moyen d’un parti ouvrier nationaliste. Poursuivant l’objectif de réaliser l’indépendance de classe, le parti disposa que toutes ses autorités et tous ses affiliés eussent à être des ouvriers, à l’exception de son « premier affilié », le colonel Perón, qui était certes le dirigeant au poids et au prestige les plus grands dans le Parti travailliste, mais non pas sa plus haute autorité. Son projet politique tendait à l’indépendance politique à l’égard tant du gouvernement que de toute espèce de hiérarchieS. Senén González (2014), ..