vignette|upright=1.3| Monastère du Mont-Cassin. La Vision d’Albéric (« Visio Alberici » en latin) est un texte rapportant la vision qu’a eue le moine Albéric de Settefratri en 1110, alors qu'il avait dix ans (à ne pas confondre avec Albéric du Mont-Cassin, un autre moine appartenant au même monastère ayant vécu au siècle précédent). La mise en manuscrit de l’expérience du moine a été écrite par lui-même, entre 1127 et 1128, avec l’aide de Pierre le Diacre, plusieurs années après les événements. Le texte raconte le voyage du jeune garçon dans l’au-delà, accompagné par l’apôtre saint Pierre, durant lequel ce dernier expose au visionnaire certains châtiments et certaines récompenses qui attendent les humains après leur mort.

Contexte Lorsqu’il avait dix ans, Albéric de Settefratri, « fils d’un noble chevalier », serait tombé gravement malade et serait resté dans une certaine forme de coma pendant neuf jours et neuf nuits. Pendant qu’il était cloué au lit, il aurait fait l’expérience d’une vision de l’au-delà qui l’aurait vraisemblablement convaincu de vouer son existence à la vie monastique. Après avoir pris cette décision, le garçon rejoint le monastère du Mont-Cassin où il raconte son expérience à l’abbé Girard qui commande par la suite à un moine du nom de Guidone de mettre en écrit le récit du jeune Albéric. Plusieurs années plus tard, Albéric se rend compte que la vision qu’il avait vécue lorsqu’il était enfant avait été altérée au fil des années dans les diverses retranscriptions qui en ont été faites. Soucieux qu’aucune fausseté ne soit rapportée en son nom, Albéric fait part du problème à l’abbé du monastère du Mont-Cassin, Senioretto, qui lui demande d’en produire une nouvelle version qui serait exemptée des éléments mensongers et qui comporterait ceux qui ont été omis dans la version précédente. Le moine aurait été aidé dans sa démarche par Pierre le Diacre, bibliothécaire et archiviste du monastère du Mont-Cassin, parce qu’il n’était pas capable d’écrire bien qu’il savait lire. Albéric mentionne lui-même en introduction de sa vision les raisons qui le mènent à un tel travail de réécriture. Il y explique que ses motivations sont poussées avant tout par l’idée qu’il faut, en toutes circonstances, repousser entièrement le mensonge, de quelque forme qu’il soit, car « [...] comme la vérité vient du Christ, ainsi le mensonge vient du diable. » Il n’y a qu’un seul manuscrit de La Vision d’Albéric qui soit parvenu jusqu’à nous et il s’agit de la version réécrite par Albéric de Settefratri et Paul Diacre ; le texte ne semble pas avoir joui d’un grand rayonnement en dehors de la région où il a été écrit. De plus, toutes les versions antérieures semblent avoir été perdues et il n’est donc pas possible de comparer les deux textes.

Critiques à l’égard des copistes En introduction du texte, Albéric critique ouvertement les gens qui ont recopié par le passé le récit de sa vision. Il dit lui-même qu’« [i]l eut mieux valu, en vérité, ne rien rapporter du tout que de raconter des faussetés et des inventions. » Cependant, malgré les mots durs employés par l’auteur à l’égard de ceux qui ont rapporté son récit, il exempte Guidone, le moine du monastère du Mont-Cassin ayant écrit la première version, de la majorité de ses critiques. En effet, la seule remarque négative à son égard vient du fait qu’« il décrivit bien des choses, mais en omit autant » , alors que ceux qui semblent s’être attiré davantage ses foudres sont ceux ayant par la suite retranché ou ajouté des passages à leur guise tout en présentant, malgré cela, la vision comme étant bel et bien celle d’Albéric. Ce constat semble être confirmé par le fait qu’Albéric de Settefrari et Paul Diacre ont choisi de conserver la préface originale, qui avait été écrite par Guidone, dans leur version de la vision. Ainsi, il faudrait percevoir les critiques d’Albéric quant aux éditions précédentes non pas comme une attaque dirigée vers Guidone, mais plutôt vers les copistes (anonymes dans le récit) qui n’étaient probablement pas des moines du Mont-Cassin. Néanmoins, une certaine forme d’ironie peut être notée dans les critiques d’Albéric par rapport à la déformation des faits contenus dans les textes lors de leur transcription, puisque Paul Diacre était un faussaire notoire.

Remise en doute des motivations de l’auteur Dans Les justices de l’au-delà. Les représentations de l’enfer en France et en Italie, , l’historien Jérôme Baschet met en place l’hypothèse selon laquelle les motivations de l’auteur ne seraient pas avant tout de corriger des erreurs qui se seraient glissées au fil du temps dans les transcriptions de sa vision, mais plutôt une volonté de mettre à jour les fautes énumérées dans la partie infernale du récit dans le contexte de la réforme grégorienne de l’Église romaine. Pour appuyer son hypothèse, l’historien s’appuie sur deux points. Tout d’abord dans la définition des fautes, dans laquelle la réforme du clergé semble occuper une grande place, étant donné que la partie du texte concernant les mauvais prêtres est la plus développée. Nous pouvons ajouter à cet élément le fait que La Vision d’Albéric dénonce la simonie, alors que le Mont-Cassin, durant la Réforme, était engagé dans la lutte contre cette pratique. En deuxième lieu, Baschet note le côté peu convaincant des raisons énoncées par Albéric de Settefratri pour le pousser à écrire une nouvelle version du récit, surtout lorsqu’on considère la définition avec rigueur des fautes énoncées dans la partie infernale de la vision. Claude Carozzi, dans Le Voyage de l’âme dans l’au-delà d’après la littérature latine (), note également que, compte tenu de la longueur assez impressionnante de la vision, certaines questions s’imposent quant à la véracité du récit, principalement puisqu’il s’agit d’une expérience vécue par un garçon de dix ans et où les références à d’autres visions ainsi qu’à la littérature apocryphe sont abondantes.

Structure

Déroulement initial Lors de sa dixième année, Albéric tombe gravement malade et reste dans un état semblable à la mort pendant neuf jours et neuf nuits. À un certain point de sa maladie, qui n’est pas mentionné avec exactitude dans le texte, Albéric fait l’expérience de sa vision. Une colombe vint prendre quelque chose dans sa bouche qu’il ne put distinguer. Après cela, l’oiseau le tire par les cheveux à l’aide de son bec et l’élève à hauteur d’homme. C’est alors que l’apôtre saint Pierre apparait accompagné de deux anges du nom d’Emmanuel et d’Éloi. Ils partent ensemble vers les lieux où sont tourmentées les âmes.

Purgatoire Le premier lieu montré à Albéric en est un de « charbons ardents et de vapeurs enflammées ». Cette peine se nomme Prudence et c’est là que les bébés d’un an sont purgés de leurs péchés. Saint Pierre explique que même les bébés ne sont pas exempts de péchés et qu’ils restent en cet endroit sept jours, alors que ceux de deux ans y demeurent quatorze jours et ainsi de suite. L’apôtre emmène ensuite Albéric dans une vallée glacée parsemée d’amas de glace qui ont l’effet d’une brûlure. C’est là que se trouvent les hommes adultères, les incestueux, les débauchés et toute autre âme chargée d’un péché en lien avec la fornication. Les âmes sont recouvertes de glace selon le degré de leur faute. Ainsi, certains sont couverts de glace jusqu’aux talons, alors que d’autres le sont jusqu’au haut du corps. Le visionnaire est ensuite amené dans une autre vallée, celle-ci couverte d’arbres immenses et pointus comme des lances. À ces arbres sont suspendues par des flèches qui transpercent leurs seins des femmes qui refusaient leur lait aux orphelins durant leur vie terrestre. Des serpents mordent également leurs mamelles. Dans la même vallée se trouvent des femmes adultères. Suspendues par les cheveux, ces dernières sont dévorées par le feu. L’apôtre dirige après cela le garçon à un endroit où il peut observer une échelle haute de 365 coudées. Cette dernière est ardente et les âmes qui y montent doivent s’y bruler. Si elles tombent, c’est dans un mélange d’huile et de poix bouillantes qu’elles terminent leur chute. Il s’agit du tourment réservé aux gens qui n’observaient pas l’abstinence sexuelle durant les dimanches, les jours de fête et les jours de jeûne. Albéric voit ensuite une grande fournaise dans laquelle se trouvent des flammes de soufre, c’est l’endroit où se trouvent les âmes des tyrans et des femmes ayant eu recours à l’avortement. En cet endroit, des démons prennent l’apparence des victimes des pécheurs, les accusant et les tourmentant. Le visionnaire voit ensuite un vaste lac de feu qui a l’apparence de sang. C’est là que se trouvent les meurtriers. Saint Pierre explique qu’ils doivent tout d’abord être tourmentés pendant trois ans par un démon, attaché à leur cou, revêtant le visage de leur victime. Après ce temps, ils sont immergés dans le lac. La peine suivante se nomme Covinium. Il s’agit d’une grande salle. À l’une des extrémités se trouve une porte d’où entrent les âmes. À l’autre se tient un cheval géant enflammé. Les âmes doivent traverser la pièce en passant dans un bassin de métaux fondus, puis, pour en sortir, sont forcées de passer par les entrailles du cheval, en sortant par son derrière, la seule sortie. Ce châtiment est réservé aux complices des mauvais prêtres et l’apôtre explique que le temps de cette peine n’est pas le même pour tous. En effet, les paroissiens doivent la subir pendant trois ans, les patrons d’églises soixante et enfin les évêques y écopent de quatre-vingts ans. Après cela, Albéric est conduit vers une région souterraine où se trouve un puits gardé par un ver d’une grandeur infinie retenu par une chaine qui semble tirer sa source en enfer. Le ver aspire les âmes et les recrache en cendres. Saint Pierre explique que le puits est réservé aux pécheurs non jugés, il s’agit ici de l’enfer. Albéric voit ensuite dans une grande vallée un lac où brûlent les sacrilèges liés à la simonie. Les simoniaques, eux, brûlent dans un large puits qui lance des flammes. Albéric voit ensuite un lieu de ténèbres « […] hideux, obscur, aux exhalaisons pestilentielles, plein de flammes crépitantes, de serpents, de dragons, de stridences, de lamentations […] il était préparé pour ceux qui avaient abandonné l’ordre ecclésiastique, délaissé la règle monastique […] pour ceux qui avaient désespéré de leurs péchés, accepté la parjure, commis l’adultère, les faux témoignages et autres crimes. » Saint Pierre explique que plus on a péché, plus nous sommes tourmentés, ce qui n’arrête qu’à la purgation totale des fautes. L’apôtre lui montre par la suite un vaste « […] lac noir d’eau sulfureuse, rempli de serpents et de scorpions […] ». C’est là que sont plongées les âmes des détracteurs et des faux témoins. À la suite de cela, le visionnaire voit un chien et un lion, c’est de là que semble provenir toutes les affres de ces lieux purgatoires. Ce sont également ces deux figures qui, de leur souffle, envoient les âmes au châtiment qu’ils méritent. Albéric se trouve alors près des portes de l’enfer, un oiseau majestueux apparait, il transporte un moine qu’il laisse tomber puis reprend avant que des démons ne puissent l’attaquer. Saint Pierre laisse alors Albéric seul pour aller ouvrir les portes du paradis à ce moine. Des démons s’approchent du garçon, mais l’apôtre revient avant que du mal ne lui soit fait. Après cela, Albéric voit le sort réservé aux voleurs et aux brigands. Ils portent des chaînes ardentes et une masse les empêchant de se tenir debout est fixée à leur cou.