L'idée de mal est associée à tous les événements accidentels ou non, aux comportements ou aux états de fait jugés nuisibles, destructeurs ou immoraux, et qui sont sources de souffrances morales ou physiques. Négligée par l'Antiquité qui tient cette idée pour une opinion ou un sentiment dont il faudrait se délivrerC'est l'opinion de Marc Aurèle qui pense que rien n'est mal qui est conforme à la nature-, le mal est devenu un problème philosophique avec les doctrines dualistes et l'apparition du monothéisme et du manichéisme, selon Olivier Abel.
Parmi les problèmes que l'existence du mal a suscités de tous temps, deux ont une importance particulière : la question de savoir ce qu'il est, et celle de savoir pourquoi il existe. Poser philosophiquement la question de l'existence du mal revient à se demander si le mal a ou non, un « être ». En effet comme le souligne Étienne Borne, - in Étienne BORNE, « MAL », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 18 décembre 2014. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/mal/.. Ces deux notions antagoniques sont à la fois « relatives », dépendant du temps et de la culture et « absolues » en ce que dans leur manière de se présenter aux hommes elles relèvent de l'« universel ». C'est ainsi que la plupart des sociétés valorisent l'amitié et l'amour et à l'inverse méprisent le meurtre et la cruauté.
Questions et thèmes généraux On doit à Gottfried Wilhelm Leibniz dans ses Essais de Théodicée, la distinction entre le mal métaphysique (imperfection nécessaire de la créature), le mal moral (le péché) et le mal physique (souffrance).
L'être du mal Existence Afin de sauvegarder l'harmonie de l'ordre éternel et ne pas offusquer le regard des dieux, l'antiquité classique (c'est le cas d'Aristote), cantonne l'existence du mal dans le monde sublunaire des réalités matérielles et le nie dans les réalités éternelles . On pense souvent que Dieu représente le bien, que l’homme créature de Dieu est imparfait d’où l’existence du mal.
Être ou non être ? La question de l'existence du mal dans un monde créé va devenir aiguë pour la cohérence théologique. Pour tous les monothéismes le mal ne peut exister « en soi », car cela reviendrait à faire du Dieu créateur, l'auteur du mal. C'est Spinoza qui dans une lettre à un coreligionnaire expose le plus clairement cette « aporie »-écrit Pascal Dupont La morale-la différence éthique dans la pensée de Spinoza, Revue numérique Philopsis lire en ligne http://www.philopsis.fr/IMG/pdf_morale_pinoza_dupond.pdf. Dans cette situation la philosophie n'offre plus comme prise ontologique au mal que le côté négatif de l'être . Pour sauvegarder la cohérence théologique, les premiers théologiens avancent que . Cette thèse sera adoptée et défendue dans l'ontologie médiévale avec la théorie des « transcendantaux ». L'entreprise de « déréalisation » du mal se poursuivra jusqu'à nos jours avec les héritiers du thomisme notamment chez Jacques MaritainJordens Robert. Jacques Maritain, Dieu et la permission du mal, Revue Philosophique de Louvain, 1965, vol. 63, , .
Les crimes de masse du ont très naturellement conduit à reconsidérer cette thèse. Pour le philosophe allemand Martin Heidegger, le mal écrit Gerard Guest.
Le sens du mal Qu'il soit dépourvu d'être dans la tradition classique ou qu'il soit nécessairement présent pour favoriser le plus grand bien dans la pensée moderne, l'expérience concrète du mal est toutefois porteuse de sens. La question du sens du mal et de la souffrance a tout d'abord tourné sur un plan historique autour de . L'échec spéculatif de cette justification n'interrompt pas l'interrogation sur le scandale du malDéjà dans la Bible, le livre de Job témoigne d'une telle réflexion.. À noter aussi, au début du , l'existence d'un fort courant littéraire et mystique autour de la question du mal chez certains auteurs catholiques Paul Claudel Claudel et la mystique du verbe lire en ligne http://ecrits-vains.com/points_de_vue/claudel.htm, Bernanos, Léon Bloy qui visent à ré-insérer l'existence du mal dans le plan divin. La complexité du phénomène En principe, tout le monde s'accorde à peu près. Toutes les religions, toutes les législations ont les mêmes interdits fondamentaux : tuer, méchanceté, perversion, orgueil, mutiler (hormis à titre rituel) ou faire souffrir, mentir, etc. Le Décalogue, avec ses « Tables de la Loi », est l'exemple type de ces interdits fondamentaux visant à réduire le mal dans l'humanité. Ces interdits, suivant les religions considérées, s'appliquent soit uniquement aux membres de la même religion, soit à toute l'humanité.
En pratique, certaines situations amènent pourtant à s'interroger : ne faut-il pas parfois admettre et même faire un mal, dans une conception utilitariste, pour éviter un mal plus grand ? Un meurtre pour éviter une guerre ? Une guerre pour éviter un génocide ? Une torture pour éviter un attentat ? À cela s'ajoute la difficulté de définir la moralité, certaines actions et certains comportements n'entraînant pas de souffrance, comme l'homosexualité et l'avarice, ils sont pourtant souvent jugés immoraux, et donc rattachés au mal, par certains. Les réponses divergentes montrent qu'il n'est pas facile de bien définir le mal. Pour reprendre une idée émise par Louis de Bonald : il est parfois moins malaisé de faire son devoir que de le connaître. Indépendamment de la croyance en l’existence de Dieu, on peut parler de l’existence du mal en justifiant cela par la nécessité de faire un contraste entre le mal et son contraire. Parce que notre durée de vie est limitée et que nos possibilités d'action sont finies, nos choix ont un sens. La fin donne la valeur à nos choix qui, sinon, se trouveraient sans cesse remis en question sans jamais avoir de conséquences véritables puisqu'ils seraient amenés à se diluer dans l'éternité.
La justification du mal métaphysique à travers le débat Bayle/Leibniz Lorsque l'on rapporte le mal à la totalité du monde, nous enseigne Leibniz, on s'aperçoit que Dieu a choisi le « meilleur des mondes possibles », en choisissant celui qui comporte le maximum de perfection et le minimum de défauts. Si les hommes pouvaient percevoir l'harmonie du Tout, ils verraient qu'il y a sur cette terre plus de bien que de mal. Leibniz, en réduisant le mal physique au mal moral, affirme en outre que l'homme souffre parce qu'il est coupable, et montre que l'un et l'autre tiennent à la finitude et à l'imperfection de la créature. À l'inverse Pierre Bayle ne pense pas que dans son « meilleur des mondes possibles », l'individu puisse être consolé de sa misère en apprenant qu'il y a un point de vue sous lequel tout est heureux. Pour lui rien ne permet de résoudre l'énigme absurde du mal, le mal ne saurait être expliqué, justifié.
L'absurdité du mal Déjà Paul disait (dans Rom.7,19), . Les hommes ont cherché à faire face à cette absurdité en imaginant l'origine du mal à travers de multiples métaphores, combat primordial, péché originel, suivie d'une longue déchéance à partir d'un lieu mythique et idyllique, un « paradis perdu », ou alors à l'inverse par un récit marqué par l'Aufklärung, qui perçoit l'histoire de l'humanité marquée par l'émancipation de la raison qui développerait les dispositions au bien.
Le mal qui implique la souffrance ne peut pas être ramené à un expédient permettant d'engendrer un plus grand bien, si bien qu'on devra avec Gabriel Marcel . Par différentes stratégies, les cultures tentent de se défendre contre un mal insensé qui met en question l’ordre qu’elles instituent.
La banalité du mal
Hannah Arendt a montré à l'occasion du procès d'Eichmann dans son livre Eichmann à Jérusalem, .
La culpabilité, la responsabilité et la punition
Le concept de mal moral dégagé par Leibniz concerne le domaine de l'action; il présuppose que le mal n'a pas de statut ontique, n'est pas un étant, contrairement aux vues du manichéisme, et qu'il se situe tout entier dans l'ordre de l'événement et de la responsabilité humaine. Le mal a deux aspects, il peut être actif ou passif, péché ou souffrance.
Sur le sujet de la culpabilité, à la fois individuelle et collective, imaginaire ou réelle, normale ou pathologique, consciente ou inconsciente, l'Encyclopédie en expose en un long chapitre la complexité et l'ambivalence.
Au temps de la Bible, la responsabilité et la culpabilité étaient aisées à déterminer. Ce n'est plus le cas aujourd'hui dans une société moderne complexe, massifiée et étroitement structurée . . La difficulté s'accroît du fait de ce sentiment tragique que les conséquences de nos actions nous échappent et que souvent . Il s'agit de constater que le nouvel ordre du monde accroît le tragique de notre situation, en raison des conséquences possibles d'un petit acte irréfléchi, de l'existence de conflits entre des responsabilités contradictoires et de l'aveuglement criminel des nouveaux fanatismes.
Gunther Anders est le philosophe qui, dans le monde contemporain, a mis le plus l'accent sur le décalage entre l'acte et le sentiment que l'on en a. Face à l'énorme accroissement de la puissance technique et à l'énormité de ses conséquences possibles lire en ligne. Ce décalage entre les conséquences prévisibles de nos actes et le sentiment que l'on en a, autorise ce que Gunther Anders appelle des massacres sans haine, qu'il considère comme un pas supplémentaire sur la voie de notre déshumanisation lire en ligne.
Perspectives philosophiques Zoroastre, le fondateur du Zoroastrisme, ancienne religion Perse, ayant pris conscience de l'unité de la personne divine, s'est trouvé contraint d'expliquer comment la création d'un être parfait pouvait être imparfaite, ce que l'on peut considérer comme la première occurrence de la question du mal. En se basant sur l'ancienne mythologie iranienne d'un dieu bon lié à l'ordre du monde, Ahura Mazdâ ou Ohrmazd, et d'un dieu mauvais lié au désordre du monde, Angra Manyu ou Ahriman, il suppose en philosophe l'existence de deux causes primordiales inhérentes à l'homme et à Dieu lui-même. Plus tard, les docteurs mazdéens constituent une vraie religion dualiste en confondant la théologie et la philosophie de leur prophèteJean Kellens, professeur au Collège de France, décrit dans l'article L'Avesta, Zoroastre et les sources des religions indo-iraniennes les controverses qui sont à l'origine du dualisme entre le bien et le mal. Il explique ainsi l'influence de Zoroastre sur l'imaginaire des intellectuels européens du à la fin du et l'apport de Anquetil-Duperron pour faire passer Zoroastre et la religion iranienne du domaine des querelles philosophiques aux domaines de la science et de la philologie..
Antiquité grecque Présocratiques Le problème du mal s'est posé dès la naissance de la philosophie : Héraclite évoque le châtiment qui serait celui du soleil s'il violait les lois de la nécessité. On peut entendre par là que le fait de dépasser les bornes de sa nature (et donc de la raison, du logos, selon Héraclite) est une injustice et une faute morale ; Un des textes des Présocratiques les plus célèbres sur le mal est ce fragment d'Anaximandre : Cette interprétation de la comme justice au sens moderne a été fortement contestée par Martin Heidegger (voir La Parole d'Anaximandre).
Platon et Aristote