L'ancienne prison, appelée aussi Joyeuse Prison, est un immeuble construit au début du à Pont-l'Évêque dans le département français du Calvados en région Normandie. C'est un très rare exemple en France d'édifice de l'administration pénitentiaire conservé après sa fermeture, le sort habituellement réservé étant la démolition ou une transformation.
L'édifice est affecté à l'incarcération de détenus de sa mise en service à la fin du premier quart du jusqu'à sa fermeture dans les années 1950, à la suite d'un scandale qui éclaboussa l'institution judiciaire et fut le prétexte à une comédie populaire dans la même décennie avec Michel Simon, et qui immortalisa le lieu. Il avait été auparavant le lieu de détention et de transit de résistants et autres victimes de la barbarie nazie pendant l'Occupation, épisode méconnu avant 2022.
Après un abandon de plusieurs décennies, l'édifice est acheté par la commune au début des années 2000 ; il fait l'objet d'une restauration soignée et d'une patrimonialisation considérée comme réussie, et particulièrement rare. Au début du , l'état de conservation de l'édifice est un et, selon J.-F. Alonzo, enseignant à l'École nationale d'administration pénitentiaire .
Localisation
L'ancienne prison est située derrière le tribunal à Pont-l'Évêque, à mi-chemin entre Deauville et Lisieux, au de la rue Eugène-Pian.. La rue Eugène-Pian est une rue transversale aux deux axes que sont la rue de la Vicomté et surtout la rue Saint-Michel, portion urbaine de l'ancienne RN 175 et actuelle .
La prison est située dans le centre historique de la commune, sur l'emprise de cours de l'ancien couvent des Dominicaines dont ne subsiste qu'un bâtiment à pan de bois daté du ..
Construction et histoire au
La construction de la prison a lieu après la réforme judiciaire de la Révolution française et de l'Empire, et alors qu'une réflexion s'engage sur les lieux de privation de liberté. La prison est utilisée pendant de 1823 à 1953.
Genèse
thumb|alt=Photographie en couleurs d'une maison à pans de bois au fond d'une cour.|Bâtiment subsistant du couvent des Dominicains de l'Isle. La Révolution française met fin aux châtiments corporels tel le pilori et la règle devient l'emprisonnement, coexistant avec la peine de mort et les peines aux travaux forcés. Le nombre de prisons est réduit de à 400, et l'administration pénitentiaire se met en place avec les différents niveaux de prisons contrôlés par les préfets.
En 1810 est promulgué le Code pénal de 1810 qui ré-introduit la prison à perpétuité et la marque au fer rouge. Une somme de de francs est affectée à la restauration ou au remplacement de , cependant ces travaux n'ont pas lieu du fait de la campagne de Russie. Une ordonnance du , au début de la Restauration, évoque une réforme des prisons et le rôle de la religion et du travail dans le monde carcéral. En 1818 le ministre de l'Intérieur Joseph-Henri-Joachim Lainé remet un Rapport au roi sur la situation des hospices, des enfants trouvés, des aliénés, de la mendicité et des prisons. L'année suivante est fondée une Société royale pour l’amélioration des prisons qui permet d'effectuer des travaux dans plus de de détention dans le pays. Le nouveau ministre de l'Intérieur Élie Decazes commande en 1819 une vaste enquête sur la situation des prisons et celle-ci n'est guère satisfaisante dans le Calvados : elles sont qualifiées d' sauf à Vire. D'autres ouvrages et rapports sont édités par Louis René Villermé, Jean-Pierre Danjou et François Barbé-Marbois. Celui-ci écrit un Rapport sur l’état des prisons du Calvados, de l’Eure, de la Manche et de la Seine-Inférieure dans lequel il qualifie l'édifice de Pont-l'Évêque de prison la . La Société de la morale chrétienne joue également un rôle dans le mouvement qui s'amorce.
La construction de la prison de Pont-l'Évêque prend donc place au moment où s'élabore la volonté de réformer en profondeur le système carcéral français et elle est , précédant la . La criminalité en Basse-Normandie est très forte avec un taux d'environ 20 pour vers 1825 et de la moitié de ce chiffre encore au début du .
Construction
vignette|gauche|upright|alt=Photographie en couleurs d'une sorte de cour intérieure sur plusieurs étages; bordée de colonnes et d'escaliers.|Vue vers l'ancienne chapelle au niveau du puits de lumière. Avant la construction de la prison, la commune n'en possède pas. Une partie de la maison d'un particulier, le sieur Labbey, en fait fonction. Elle a une capacité d'accueil de et reçoit en moyenne par an selon le maire. Le propriétaire se fait payer de loyer selon un rapport du préfet Charles Ambroise de Caffarelli du Falga. Les détenus ne sont séparés ni selon les délits ni même selon le sexe, sauf la nuit pour cette dernière catégorie. Ils ne peuvent pas travailler et la promiscuité règne. Les effectifs accueillis dépassent souvent la capacité d'accueil de avec des mois à 86, voire 90 occupants et cet établissement n'est . Caffarelli indique dans son rapport qu'une somme de est nécessaire pour un nouvel établissement.
thumb|alt=Photographie en couleurs d'une place dont une fontaine occupe le centre ; bâtiment à colonnes et fronton triangulaire en arrière-plan.|La place des Dominicaines avec l'ancien tribunal.
Après avoir envisagé de transformer un bâtiment existant de la commune, le couvent des Dominicaines ou la halle aux blés, il est décidé de construire un nouvel édifice afin de ne pas utiliser un édifice à pan de bois fragile surtout en cas d'incendie.
Tout comme l'édifice voisin, le tribunal de Pont-l'Évêque, la prison est bâtie sur l'emplacement d'éléments du couvent des Dominicaines de l'Isle fermé en 1792, en particulier les cours conventuelles et certains bâtiments de l'institution religieuse. Le tribunal pour sa part est bâti sur les emprises de l'ancienne église de la même institution.
La construction de la prison et du tribunal est décidée par un décret impérial du ou du ; le texte prévoit une nouvelle prison à Falaise en plus de celle de Pont-l’Évêque. Les plans doivent être fournis avant le , et la construction de l'édifice carcéral s'achève en 1823., celle du tribunal s'achevant pour sa part en 1828.
La construction est menée par Jean-Baptiste Philippe Harou dit le Romain né à Bernay en 1761 et mort en 1822. Elle est terminée par son fils Romain Harou. Ce dernier reçoit le deuxième Grand prix d'architecture en 1788 et occupe une place importante dans la politique culturelle pendant la Révolution française. L'entreprise chargée des travaux est située au Havre.
Architecture
L'architecte conçoit un bel édifice qui traduit dans la pierre l'avancement des réflexions sur les prisons, même s'il n'a pas tout prévu et doit intégrer habilement des changements à son projet en cours de réalisation.
Architecture obéissant aux conceptions philanthropiques
vignette|upright|alt=Photographie en couleurs d'une bâtiments à étages avec lits alternés de moellons bruns et de briques roses.|Le bâtiment de la vicomté d'Auge du , qui a inspiré Harou-Romain.
L'édifice est construit en pierres, briques et silex, le tout donnant . L'architecture est néo-classique et les façades sont soignées. L'architecte a fait preuve de : l'édifice est . Harou-Romain s'est inspiré du bâtiment tout proche du siège de la vicomté d'Auge daté du qui possède lui aussi une polychromie du fait de différents matériaux de construction.
Le soubassement est un damier de silex et de pierre, les étages sont constitués de briques avec des chaînages et des encadrements de pierre. Un escalier en granit dessert la façade sud de l'édifice, la plus proche du tribunal. Le centre de la façade nord est occupé par une demi-tour en pierre qui abrite le logement de fonction du gardien-chef, cette tour matérialise en outre la séparation entre le côté des hommes et celui destiné aux femmes et aux enfants. La pente de la toiture est faible.
Le plan de l'édifice obéit aux avec une organisation symétrique, un . L'édifice est construit selon des principes de symétrie : les sexes sont séparés, la chapelle est située au centre, la surveillance est constante et les détenus disposent de parloirs. Selon les principes philanthropiques que l'architecture de la prison veut matérialiser, l'hygiène doit être améliorée et les chaînes supprimées afin de permettre la rédemption des prisonniers par la religion et l'instruction.
Organisation intérieure de l'édifice
vignette|alt=Plan en couleurs de l'étage d'un bâtiment, avec pièces et accès.|Plan du étage de la prison.
La prison est initialement destinée à accueillir environ 40 détenus. Les sexes sont séparés aux deux étages comportant des cellules collectives. La cour est également divisée en deux, pour chacun des sexes, et ceinture l'édifice sur trois côtés. Chaque étage comprend quatre cellules collectives de ; les détenus sont séparés selon le sexe et selon l'avancée judiciaire de leur situation. La prison comporte des parloirs et des bureaux, ainsi que des logements de fonction dont celui du gardien-chef, présent sur deux étages de la demi-tour.
Au centre de l'édifice se trouvent un puits de lumière et une chapelle. Cet espace religieux a été ajouté après coup : il n'existe pas sur les plans primitifs fournis par Harou-Romain, l'aménagement sous le puits de lumière a permis de faire jouer . L'assistance aux offices religieux est possible depuis les paliers. Une bibliothèque à disposition des prisonniers comptant 112 ouvrages est présente en 1868.
Les cachots sont dans la base de l'édifice et la prison possède des mitards. La prison conserve des graffitis qui n'ont pas été étudiés.
Théories philanthropiques à l'épreuve de la réalité carcérale
Élaborée selon des théories philanthropiques, la prison est bientôt le lieu de difficultés quotidiennes et de problèmes de sécurité. Les détenus proviennent principalement des classes les plus pauvres et sont souvent incarcérés pour des délits mineurs. La vie dans la prison est également marquée par des inégalités de traitement avec l'application de compléments payants, améliorant les conditions de détention de ceux ayant les moyens mais laissant les autres dans des conditions plus que précaires.
Problématique des locaux et du personnel pénitentiaire
La prison est sous la tutelle des ministères de l'Intérieur et de la justice. L'entretien doit être réalisé par la commune, puis par le Conseil général du Calvados. Une commission comprenant le maire, le sous-préfet, un médecin, un aumônier et des notables locaux est chargée de surveiller l'établissement.
Un règlement intérieur régit la vie collective, mais il semble perdu et n'est plus connu. Les principes qui ont prévalu à la construction de l'édifice se heurtent vite à une réalité quotidienne difficile : la prison connaît des problèmes d'entretien des locaux, d'éclairage, de chauffage et d'équipements insuffisants du point de vue sanitaire, entraînant des signalements sur une hygiène insuffisante aggravée par la surpopulation au fil des années. Une inspection de l'administration pénitentiaire juge sévèrement l'édifice dès le milieu du . Les travaux demandés vers 1870 sont encore plus importants, touchant à la fois les conditions sanitaires et d'accueil des prisonniers et des visiteurs ainsi que l'état de la bâtisse en général. Par la suite, . Par ailleurs, les dégradations commises dans les locaux ou les équipements sont facturées aux détenus.