La Chanson de Roland est une célèbre chanson de geste de la fin du .
Ce poème épique, dont l'action est située au cours d'une longue guerre de l'empereur Charlemagne en Espagne, raconte la trahison du Franc Ganelon, qui entraîne la mort de Roland, neveu de Charlemagne, dans une bataille livrée à Roncevaux contre l'armée du roi musulman de Saragosse, puis les représailles victorieuses de Charlemagne, confronté à l'armée de l'émir de Babylone. Ce récit semble fondé sur un épisode, rapporté par le chroniqueur Éginhard, survenu lors d'une campagne menée en 778 par Charlemagne (pas encore empereur), jusqu'à Saragosse : la mort du comte Roland, préfet de la marche de Bretagne, dans un combat mené contre des Basques voulant venger le sac de Pampelune par l'armée franque sur le chemin du retour.
Neuf manuscrits de la Chanson de Roland nous sont parvenus, dont un, le manuscrit d'Oxford du début du , le plus ancien et le plus complet, est en anglo-normand. Identifié en 1835, il est considéré par les historiens comme le manuscrit faisant autorité. C'est donc lui que l'on désigne quand on parle sans autre précision de la Chanson de Roland.
Le poème comporte quatre mille deux vers.. dans la version d'Oxford (neuf mille dans un manuscrit de la fin du en français), répartis en 291 laisses assonancées, transmises et diffusées en chant par les troubadours et jongleurs.
La composition en est parfois attribuée, sans certitude, à un certain Turold, mentionné dans le dernier vers, d'interprétation problématique, du manuscrit d'Oxford : .
Fondement historique de la bataille de Roncevaux
Historiographie franque et arabe Les Annales du royaume des Francs (), chroniques de l'époque, ne mentionnent aucune défaite mais seulement une expédition victorieuse en Espagne. Une seconde rédaction de ces Annales, postérieure d'une vingtaine d'années, ajoute qu'au retour d'Espagne, beaucoup de chefs francs furent tués dans une embuscade tendue par les Basques, qui pillèrent les bagages avant de s'enfuir, et dans laquelle des personnes de haut rang furent tuées.
Éginhard est plus précis dans sa Vita Karoli Magni écrite vers 830 : il mentionne lui aussi les Basques et donne une description plus fournie des événements survenus lors de la traversée des Pyrénées : .
Quelques années plus tard et toujours au , dans la Vita Hludovici (« Vie de Louis ») d'un chroniqueur anonyme dit l'Astronome, ce combat est rapporté, mais les protagonistes ne sont pas nommés, car « connus » : ..
Les sources arabes sur cet événement sont rares et issues de chroniques postérieures d'au moins deux siècles à l'expédition franque.
Historiographie contemporaine La plupart des historiens s'accordent à dire qu'à la bataille de Roncevaux, les chevaliers carolingiens ont affronté la milice basque et non l'armée sarrasine.
Composition et mise par écrit de la Chanson
Contexte En pleine époque de reconquista en péninsule Ibérique et de conquêtes en Orient, il apparaît que la Chanson de Roland ait été composée avec en trame de fond l'évocation et le soutien aux croisades et à la guerre sainte..
La féodalité, qui commence à se mettre en place à la fin de l'époque carolingienne (après le règne de Louis le Pieux) et est accomplie à l'époque de la composition de la Chanson, a une place très importante dans le texte : par exemple à travers les nombreuses occurrences du mot « vassal ». Elle s'imbrique tout au long de l'œuvre avec la dimension religieuse.
Hypothèses sur la composition La thèse « individualiste » Joseph Bédier a émis l’hypothèse dite « individualiste » qui suppose que la chanson serait le fruit d'une collaboration entre moines et jongleurs qui récitaient, sur les routes de Saint-Jacques-de-Compostelle, des fragments aux lieux de halte. L'inspiration de l'auteur dans un contexte favorable aurait permis à la Chanson de naître telle quelle. Cette parenté est contestée par Marc Bloch.
La thèse « traditionaliste » Gaston Paris, une cinquantaine d'années avant Joseph Bédier, proposa comme théorie, connue sous le nom de « traditionaliste », que la Chanson de Roland serait issue de cantilènes composées après la bataille, d'où certains anachronismes persistants dans la Chanson. Les siècles passés et l'évolution feraient qu'ils se fixent dans la forme de la chanson de geste que l'on connaît.
La thèse « néo-traditionaliste » Les idées de Gaston Paris se trouvent appuyées et développées dans les années 1950 - 1960 par les travaux de Jean Rychner dans son ouvrage La chanson de geste. Essai sur l'art épique des jongleurs et par la théorie « néo-traditionaliste » de Ramón Menéndez Pidal lequel, dans la continuité des recherches de Ferdinand Lot initiées dès les années 1920, propose que la Chanson est l'aboutissement d'une longue série d'œuvres, que ce soit des textes ou des œuvres transmises de manière orale, probablement créées après la bataille et sans cesse transformées, en opposition avec la théorie de Joseph Bédier. Le terme même de « néo-traditionalisme » souligne bien l'idée de la lointaine lignée de l'ouvrage, provenant d'une tradition très ancienne.
Synthèse actuelle L'amalgame entre l'hypothèse de Gaston Paris et les ajouts introduits par Ramón Menéndez Pidal (de même que des emprunts aux propositions de Joseph Bédier) forme un corpus communément admis désormais, admettant que le Roland d'Oxford est l'aboutissement d'une tradition ancienne, notamment orale, mais aussi de ce qui est appelé les « pré-textes » qui ne sont pas tous liés à la Chanson mais qui démontrent la construction d'une épique écrite tels la Chanson de Walther (milieu du ), le Fragment de La Haye (début du ) ou la Nota Emilianense (dernier quart du ), cette dernière comportant déjà nombre des personnages et le combat de Roncevaux. Selon Douglas Owen, une version de la Chanson de Roland était déjà en usage en 1067 et l'évêque d'Amiens y aurait fait référence. L'assertion de Guillaume de Malmesbury racontant (dans un ouvrage en 1125) qu'avant la bataille d'Hastings (1066) fut entonné n'apparaît donc plus infondée.
Chronologie de la mise par écrit André Burger pense que cette œuvre aurait été rédigée entre 1087 et 1095 (à la veille de la première croisade).
La date d'écriture du manuscrit d'Oxford est elle aussi inconnue, le consensus la situant généralement dans la première moitié du , les estimations allant de 1098 aux années 1125 - 1150. Écrit en anglo-normand, c'est le texte le plus ancien de la Chanson et il est considéré comme celui qui fait autorité.
Il existe six autres manuscrits, ou neuf en comptant ceux qui n'incluent que des parties du texte, dont le contenu, bien qu'assez similaire concernant le récit, change dans la forme. Le plus récent, nettement plus long avec environ , date de la fin du . Une des retranscriptions de l'épopée est réalisée autour de 1140 par un ou plusieurs moines, peut-être de Saint-Denis, dans ce qui constitue le du Codex Calixtinus : l', appelée Pseudo-Turpin.
Découverte de la Chanson En 1832, Henri Monin fit la découverte dans la Bibliothèque du roi d'un poème nommé « La chanson de Roland ». Il n'existe au début des années 1830 que deux manuscrits connus de la Chanson, ceux de Paris et Châteauroux. Francisque Michel donne en 1837 une première édition du texte qui était fondée sur un autre manuscrit conservé à la bibliothèque d'Oxford en Angleterre, version qu'il avait découverte en 1835. D'autres manuscrits seront retrouvés ensuite à Venise, à Versailles, à Lyon et à Cambridge.
Description vignette|upright=1.2|alt=Fac-similé d'un manuscrit du Moyen-Âge, le manuscrit d'Oxford, en noir et blanc.|Feuille du manuscrit d'Oxford, fac-similé publié par Léon Gautier.
Les quatre parties de la Chanson La première laisse indique dans quelle situation se trouvent Charlemagne et l'armée des Francs après sept ans de guerre : ils ont conquis toute l'Espagne, sauf Saragosse.
1. La trahison de Ganelon (laisses 2 à 79) Le roi de Saragosse, Marsile, engage des négociations de paix. Charlemagne décide de lui envoyer Ganelon, son beau-frère et beau-père de Roland, qui ressent cette mission comme une offense mortelle dont le responsable est Roland. Au lieu de se comporter en ambassadeur loyal, il intrigue avec Marsile pour s’assurer de la mort de Roland. Marsile fait semblant d'accepter les conditions de paix de Charlemagne, dont l'armée reprend le chemin de la France, Roland étant à la tête de l'arrière-garde.
2. La bataille de Roncevaux et la mort de Roland (laisses 80 à 176)
Marsile attaque l'arrière-garde aux environs du col de Roncevaux. Roland, ainsi que son compagnon Olivier, l'archevêque Turpin et tous les autres soldats, sont tués lors de la bataille, où meurt aussi une grande partie des assaillants.
3. La vengeance de Charlemagne (laisses 177 à 266) Quand, alerté par les appels du cor de Roland, Charlemagne vient au secours de l'arrière-garde, il est trop tard. Mais avec l'aide de Dieu, Charlemagne venge son neveu en battant les Sarrasins, malgré l'arrivée d'une grande armée de renfort commandée par Baligant, roi de Babylone. Saragosse est prise, les synagogues et les « mahommeries » sont détruites et les habitants baptisés ou tués (laisse 266).
4. Retour à Aix et jugement de Ganelon (laisses 267 à 291) Repartant pour Aix, il passe à Bordeaux, puis à Blaye, ville où il fait inhumer les corps de Roland, d'Olivier et de Turpin. À Aix, Charlemagne fait juger Ganelon qui est condamné à mourir écartelé.
Résumé vignette|250px|Derniers vers de la chanson, où l'ange Gabriel vient annoncer à Charlemagne qu'il doit aller secourir d'autres chrétiens (texte en ancien français, édité par Léon Gautier).|alt=Photographie des derniers vers de la chanson, en noir et blanc.
page=143|vignette|upright=1.2|Dernier feuillet du manuscrit d'Oxford, visible sur Wikisource.|alt=Photographie du manuscrit d'Oxford. La page est brune.
Situation au début du poème Charlemagne et son armée sont occupés depuis sept ans« Charles... sept ans tout pleins est resté dans l’Espagne » (vers 2). à conquérir l'Espagne : seule une ville leur échappe encore en raison de son isolement montagnardLaisse 1, vers 7 : « hormis Saragosse, hormis Saragosse, qui est dans une montagne »., Saragosse (Sarraguce), où règne le roi Marsile.
Première partie Marsile tient conseil à Saragosse et il est décidé d'envoyer Blancandrin en ambassade pour offrir la paix à Charlemagne (laisses 2 à 7). Blancandrin se présente devant Charlemagne (laisses 8 et 9).
Charlemagne tient à son tour conseil pour examiner la réponse à donner. Le principe de la négociation est accepté et Charlemagne se demande alors qui envoyer à Marsile, mission dangereuse car un précédent émissaire, Basan, a été tué. Au terme d'un duel verbal entre Roland et Ganelon, Charlemagne choisit Ganelon, qui accepte la mission de très mauvaise grâce, en manifestant sa colère et son ressentiment envers Roland (laisses 10 à 27).
Au cours du voyage vers Saragosse avec Blancandrin, un projet est élaboré entre eux pour supprimer Roland, seul obstacle à la paix selon Ganelon. À Saragosse, le plan est proposé à Marsile, qui l'accepte malgré des soupçons de la part de ses conseillers : Marsile fera semblant de conclure la paix avec Charlemagne, qui se retirera. Les Sarrasins attaqueront alors par surprise l'arrière-garde isolée, qui sera commandée par Roland. Une fois Roland, le plus vaillant des chevaliers de Charlemagne, tué, Ganelon considère que l'armée de Charlemagne ne vaudra plus rien. Marsile approuve le plan.
Deuxième partie Ganelon rejoint Charlemagne, qui se retire avec son armée. Roland prend comme prévu la direction de l'arrière-garde, tandis que Ganelon reste en compagnie de l'empereur. L'armée suit la route passant par le col de Roncevaux.