Fatima Ibrahim as-Sayyid al-Beltagi (en ), dite Oum Kalthoum (en ), également orthographié Oum Kalsoum (ou Om-e Kalsūm en dialecte égyptien) ou parfois Umm Kulthum, et surnommée « Souma », est une chanteuse, musicienne et actrice égyptienne, née entre 1898 et 1906, plus probablement en 1904, à Ṭamāy al-Zahāyira (dans le district de Simballāwayn du gouvernorat de Dakhleya en Égypte) et morte le au Caire.

Désignée par divers surnoms, dont « l'Astre d'Orient »Oum Kalsoum, la quatrième pyramide, Institut du monde arabe., elle est généralement considérée comme la plus grande chanteuse du monde arabeUmm Kolthoum, biographie, Service égyptien de l'information.Biographical Dictionary of Modern Egypt, p.218..

Biographie Jeunesse Sa date de naissance n'est pas connue avec certitude. Fatima Ibrahim as-Sayyid al-Beltagi naît en 1898 selon certaines sources, le selon d'autres, à en Égypte, dans une famille pauvre de trois enfants. Son prénom veut dire « mère ». Sa sœur aînée Sayyida est alors âgée de dix ans et son frère Khalid d'un an. Sa mère, Fāṭima al-Malījī, est femme au foyer et son père, ash-Shaykh Ibrāhīm as-Sayyid al-Beltājī, est imam. Afin d'augmenter les revenus de la famille, il interprète régulièrement des chants religieux (anāshīd) lors de mariages ou de diverses cérémonies dans son village et aux alentoursShaping tradition in Arabic song: The career and repertory of Umm Kulthum, Virginia Louise Danielson, University of Illinois, 1991, Ph.D. thesis, p. 57 - 75.. La famille vit dans la petite ville d'al-Sinbillawayn, dans le delta du NilThe Voice of Egypt: Umm Kulthum, Arabic Song, and Egyptian Society in the Twentieth Century, p. 21..

C'est en écoutant son père enseigner le chant à son frère aîné qu'Oum Kalsoum apprit à chanter et retint ces chants savants par cœur. Lorsque son père se rendit compte de la puissance de sa voix, il lui demanda de se joindre aux leçons. Très jeune, la petite fille montra des talents de chanteuse exceptionnels, au point qu'à dix ans, son père la fit entrer — déguisée en garçon — dans la petite troupe de cheikhs (au sens de chanteurs du répertoire religieux musulman) qu'il dirigeait pour y chanter durant les Mawlid (anniversaire du prophète Mahomet et des saints locaux) et d'autres fêtes religieuses.

À environ 15 ans, elle fut remarquée par un chanteur alors très célèbre, Cheikh Abu al-Ila Muhammad, qui la forma et attira son attention sur la nécessité de comprendre les textes afin que son chant en exprime la signification.

Elle fut également entendue par le compositeur et interprète Zakaria Ahmed, qui, comme Abū l-‘Ilā, incita la famille à s’installer au Caire. Elle finit par répondre à l'invitation et commença à se produire — toujours habillée en garçon — dans de petits théâtres, fuyant soigneusement toute mondanité.

Carrière Plusieurs autres rencontres jalonnent sa carrière et orientent le cours de sa vie : celle des intellectuels et des notabilités locales, telle la famille ‘Abd al-Razzāq, ou encore celle d'Ahmed Rami, un poète qui lui écrira plus d'une centaine de chansons, formera son goût en poésie arabe classique, et l'initiera à la littérature française qu'il avait étudiée à la Sorbonne, mais aussi celle du joueur de oud virtuose et compositeur Mohamed El Qasabji qui deviendra l'oudiste de son orchestre jusqu’à sa mort.

En 1926, elle signe son premier contrat avec Gramophone Records, qui lui verse annuellement un salaire et des royalties pour chaque disque enregistré. En 1932, sa notoriété est telle qu'elle entame sa première tournée orientale : dans le Levant et en Irak. Cette célébrité lui permet également, en 1948, de rencontrer Nasser qui demeurera son admirateur après son accession au pouvoir, et illustre l'amour de l'Égypte pour la chanteuse, amour réciproque puisque Oum Kalsoum donnera de nombreuses preuves de son patriotisme.

Parallèlement à sa carrière de chanteuse, elle s'essaie au cinéma (Weddad, 1936 ; Le chant de l'espoir, 1937 ; Dananir, 1940 ; Aïda, 1942 ; Sallama, 1945 et Fatma, 1947) mais délaisse assez vite le septième art, ses yeux atteints de glaucome ne supportant l’éclairage des plateaux. En 1953, elle épouse son médecin, Hassen El-Hafnaoui, tout en incluant une clause lui permettant de prendre l’initiative du divorce le cas échéant.

vignette|190px|Oum Kalsoum en 1944.

Sa carrière musicale s'étendant du milieu des années 1920 au début des années 1970 illustre la modernisation de la musique arabe dont elle est certainement la représentante la plus importante du . Ayant débuté dans le registre savant moyen-oriental avec des compositions de Zakaria Ahmed, ou du Cheikh Abou El Ala Mohamed, son style a évolué au fur et à mesure des transformations, modernisations (voire acculturation) du discours musical égyptien entre les années 1940 et le début des années 1970.

Son ensemble musical (takht) des années 1930 s’étoffe et se transforme graduellement en orchestre oriental, multipliant les cordes frottées, et introduisant graduellement des percussions empruntées à la musique populaire (ṭabla, darbuka) et des instruments tirés de traditions exogènes (à partir des années 1960 : guitare, piano, accordéon, saxophone, orgue). La transformation du discours mélodique est d’abord discrète avec les créations du compositeur Riyāḍ al-Sunbāṭī, qui monopolise presque la chanteuse entre 1954 et le tournant des années 1960, puis, Baligh Hamdi, Mohammed Al-Mougui, ou Mohammed Abdel Wahab, artisans majeurs de ce processus. Cette modernisation opérée autour de la personnalité d'Oum Kalthoum a donné naissance à un genre musical arabe nouveau qui a par la suite été largement imité : la chanson longue (ou fleuve) en plusieurs parties, dont la structure s'inspire en partie de la Waslah classique arabe (suite de chants savants) mais également des opéras ou poèmes symphoniques occidentaux.

vignette|200px|Oum Kalthoum en 1952

Dans de nombreux concerts, ces œuvres offraient de larges plages d'improvisations bouleversantes qui ont largement participé à fonder le mythe Oum Kalthoum. Certains musicologues considèrent ces œuvres comme une nouvelle étape dans l'histoire de la musique savante arabe ; d'autres les opposant à l'héritage khédival, les considèrent plutôt comme appartenant à un genre hybride, intermédiaire entre le registre savant et la variété populaire les qualifiant ainsi de « genre classicisant ».

Concernant ses textes, alors que la poésie traditionnelle regorgeait de « gazelles » et de « regards de flèches », Oum Kalthoum a inventé, en collaboration avec ses auteurs attitrés (Ahmad Rami, Ahmad Shafiq Kamel et Bayram al-Tunssi principalement), une nouvelle rhétorique révolutionnant l’expression de l’amour dans la littérature arabophone populaire : les longues plaintes classiques ont peu à peu cédé la place à ce qu’on a appelé des « monologues » – œuvres à l’intérieur desquelles l’instance amoureuse explore les nuances de la perception de ses propres sentiments, exprime ses doutes et ses états d’âme contradictoires. Il n’y a plus du tout un homme et une femme, mais un « être » et « son amour », invoqué par l’éternel vocatif habibi, dont la voyelle intérieure prête le flanc aux multiples modulations permettant d’exprimer les nuances des sentiments éprouvés. Sans compter le fameux Ya (équivalent du Ô français) qui le précède habituellement, et qui permet à la chanteuse d’explorer les nuances de son ethos.

vignette|Oum Kalthoum rencontre le président Gamal Abdel Nasser, le président du Parlement Anouar el-Sadate et le compositeur Mohamed El-Mougui.

L’être aimé est désigné par des substantifs qui peuvent être considérés comme neutres du point de vue du sexe : ruhak, hawak, bo3dak, ’orbak, ’albak, redak (ton esprit, ta passion, ton éloignement, ta proximité, ton cœur, ta satisfaction). Plus de références physiques bornant l’identification, mais de pures abstractions sentimentales, de purs « blocs de désir » qui peuvent être investis et accaparés par toutes et tous. Des situations, des épreuves, des réflexions appropriées à tout ce qui compose un monde, offertes à tous ceux et toutes celles qui veulent s’en saisir.

Oum Kalthoum, occupant une position dominante dans le domaine musical arabe, agit en tant que directrice d'orchestre et responsable de l'entité artistique et culturelle. À la tête d'une équipe masculine, elle exprime des émotions amoureuses et des opinions politiques devant un large auditoire, tout en partageant ses préoccupations et ses confidences. Son caractère subversif réside également dans sa capacité à incarner les aspirations des individus au-delà des distinctions de genre traditionnelles, grâce à sa voix unique explorant divers registres.

vignette|220px|Oum Kalthoum en concert en 1968.

Principalement et largement consacrée au thème de l'amour, son œuvre a également abordé à la marge d'autres thématiques comme la religion ou la politique. Le genre patriotique en effet, à l'époque des décolonisations principalement et du nationalisme arabe, s'est essentiellement illustré dans des chants dénonçant l'oppression coloniale et glorifiant les peuples arabes. En conséquence, la radio israélienne diffuse des quotidiennes durant la première guerre israélo-arabe, voyant son influence sur les masses arabes, ainsi que celles de Salima Pacha Mourad et de , comme une menace. Après la défaite éclair des pays arabes lors de la guerre des Six-Jours, en 1967, elle lance une collecte de fonds en soutien à l’armée égyptienne, notamment lors de ses concerts. Les fonds collectés équivalaient à l’achat d’une douzaine de chars. Ces activités sont surveillées par le Mossad, qui a même envisagé de l’éliminer.

Multipliant les concerts internationaux, elle effectue sa première prestation dans un pays occidental en France à l'Olympia pour deux prestations devenues mythiques les 13 et . Elle exige de Bruno Coquatrix d'être l'artiste la mieux payée à jouer à l'Olympia, puis fait don de son cachet au gouvernement égyptien. Revendiquant ses propres origines paysannes, la chanteuse a toujours vécu sans ostentation, souhaitant rester proche de la majorité de ses compatriotes.

vignette|220px|Le président Anouar el-Sadate salue Oum Kalthoum lors des célébrations de la victoire de la guerre d'Octobre, 1974

Malgré son immense soutien, Oum Kalthoum ne put interpréter de chanson célébrant spécifiquement la victoire de la guerre d'octobre en raison de sa santé déclinante à cette époque. Elle apparut cependant aux côtés du président Anouar el-Sadate en lors d'une visite aux soldats blessés à l'hôpital militaire de Maadi, où elle reçut un baiser de remerciement du président en reconnaissance de son rôle national. Elle assista également aux commémorations de la victoire, et le président Sadate honora Oum Kalthoum pour son soutien à l'effort de guerre en lui adressant une lettre officielle de remerciement pour ses services rendus à la nation.

Mort et funérailles thumb|left|Cortège funèbre pour Oum Kalthoum au Caire À partir de 1967, Oum Kalthoum souffre de néphrite aiguë. En , elle donne son dernier concert au cinéma Qasr al Nil et les examens qu'elle subit à Londres révèlent qu'elle est inopérable. Aux États-Unis, où son mari la conduit, elle bénéficie un temps des avancées pharmaceutiques, mais en 1975, rentrée au pays, une crise très importante la contraint à l'hospitalisation. La population de son petit village natal du Delta psalmodie toute la journée le Coran. Oum Kalthoum meurt le à l'aube.

Ses funérailles se déroulent à la mosquée Omar Makram du Caire. Elles sont suivies par 4 millions de personnesMajd Asadi, « The voice and the rifle: How Umm Kulthum became a target of the Mossad », Middle East Eye, 15 février 2026.

Art vocal d'Oum Kalthoum

L’art vocal d’Oum Kalthoum s'est fait connaître par plusieurs moyens :