vignette|L'identification des galaxies, à partir des années 1920, a permis d'étendre notre conception de l'univers bien au-delà de l'ancienne notion de Voie lactée. Le cosmisme est un courant de pensée à caractère religieux et philosophique apparu en Russie à la fin du . Selon sa thèse fondamentale, les aspirations idéales de l'humanité, y compris la quête d'immortalité, ne se réaliseront ni par des transformations sociales ni par un développement spirituel de l'individu, mais par l'expansion de l'homme dans l'univers, en vue de le transformer puis de le « transfigurer ».
On parle parfois de « cosmisme » en un sens large, comprenant par ce terme diverses formes de panthéisme et d'absolutisation de l'unité de l'univers. Cependant, le mouvement intellectuel qu'il désigne, philosophique ou para-philosophique, est proprement russe et constitue une alliance unique en son genre entre déploiement de l'imagination et confiance dans la puissance de la connaissance scientifique. Le cosmos, d'abord pensé comme « sympathie universelle » entre tous les êtres, puis sur un mode plus conforme à la vision scientifique contemporaine de l'univers, y est conçu comme une entité vivante d'ordre supérieur, bien qu'inachevée dans son développement.
Ce courant s'est articulé en différentes doctrines, parmi lesquelles les plus populaires ont été la « philosophie de l'œuvre commune » de Nikolaï Fiodorov et la doctrine de la noosphère de Vladimir Vernadski. On distingue dans le cosmisme russe différents niveaux d'appréhension de la réalité (biologique, énergétique, astronomique, social, etc.) dont la réunion est censée constituer une connaissance intégrale.
Définitions Le terme même de cosmisme a été largement employé dans la littérature russe des années 1980, à la suite des succès remportés dans la conquête spatiale et de l'intérêt grandissant pour les travaux méthodologiques de Constantin Tsiolkovski, le père de la « cosmonautique », ou encore pour les idées d'Alexandre Tchijevski et de Vladimir VernadskiL. V. Golomov, O. L. Kourakina, « Cosmisme », in F. Lesourd (dir.), Dictionnaire de la philosophie russe (1995, 2007), Lausanne, L'Âge d'Homme, 2010, .. Le relâchement de la censure soviétique, dans un pays où l'idéologie officielle était le marxisme-léninisme, a également contribué à la redécouverte du terme dans des textes relevant d'une autre tradition que celle du marxisme..
La notion de cosmisme peut recouvrir des contenus bien différents selon les époques et les cultures auxquelles elles se réfèrent, mais le cosmisme russe possède ses caractéristiques spécifiques et il est convenu de distinguer en son sein deux tendances :
le cosmisme « philosophico-religieux », qui trouve ses racines dans la philosophie religieuse russe et, plus loin encore, dans le christianisme de la Russie ancienne, dans l'enseignement des Pères de l'Église sur la relation entre Dieu, l'homme et le monde, dans la vision du cosmos comme organisme vivant, où l'homme joue un rôle déterminant. le cosmisme de type « scientifique », s'appuyant sur la science et la technique, et qui consiste d'abord à examiner tout ce qui se passe sur la Terre en union étroite avec les processus cosmiques
Ce qui rapproche ces deux tendances est leur intuition commune d'un monde tissé d'interrelations et la mission qu'ils accordent à l'humanité dans le rétablissement ou la réalisation de l'harmonie cosmique.
Aujourd'hui, c'est au cosmisme dit scientifique que l'on se réfère le plus souvent lorsqu'on parle de « cosmisme russe ». Svetlana Semionova, figure actuelle majeure du mouvement, définit cette forme de cosmisme à partir de l'idée « d'évolution active », qui fait de l'homme un être de transition au sein du processus de développement universel, capable, par sa conscience, de prendre en charge l'évolution de sa propre nature comme celle du monde extérieur.. L'historien des idées Michael Hagemeister définit quant à lui le cosmisme russe comme un système de pensée fondé sur :
une conception holiste et anthropocentrique de l'univers, qui présuppose une évolution « téléologique », c'est-à-dire dirigée vers un but déterminé qui donne un sens à ce processus évolutif. l'identification du monde actuel à une phase de transition au sein d'un processus qui évolue de la « biosphère » (sphère de la matière vivante) à la « noosphère » (sphère de la raison). le rôle cosmique accordé à l'homme qui, en tant qu'être devenu rationnel, est destiné à devenir un agent déterminant de l'évolution cosmique, étendant le processus d'organisation et d'unification du monde commencé sur Terre à tout l'univers, où il réussira à faire disparaître la maladie et la mort.
Fondements philosophiques et religieux vignette| Portrait de Vladimir Soloviev, à l'origine de la notion mystico-religieuse « d'unitotalité ». Le cosmisme russe s'enracine dans la tradition occultiste et ésotérique de la Russie.. À l'instar des alchimistes et des « magiciens » de l'ancienne Russie, Nikolaï Fiodorov et les théoriciens du cosmisme insistent sur la capacité de l'homme à transformer le monde de façon radicale, et à se transformer lui-même dans le même élan.. Radicalisant certaines positions des théosophes allemands, également héritiers d'une tradition ésotérique et alchimiste, la philosophie qu'ils cherchent à développer se présente non pas comme une théorie spéculative décrivant ou expliquant ce qu'est le monde, mais comme une philosophie pratique, où l'intervention active de l'homme sur la nature devient une nécessité morale.
Comme la plupart des écrits religieux russes dont il tire une partie de son inspiration, le cosmisme possède aussi une dimension mystique chrétienne importante.. L'idée de résurrection des corps y est centrale. S'inscrivant en ce sens dans le grand mouvement de la spiritualité russe, il affirme la réalité d'une résurrection à venir qui transformera le monde radicalement. Le sens même du monde actuel réside dans cette eschatologie qui en décrit la fin. Mais contrairement à la doctrine chrétienne de la résurrection des corps, les théoriciens du cosmisme considèrent qu'une telle fin ne se réalisera pas d'elle-même, car elle constitue un projet universel pour lequel l'homme doit consacrer l'essentiel de son intelligence et de son travail..
Par ailleurs, dans le contexte des débats entre slavophiles et occidentalistes, particulièrement vifs en Russie au , Fiodorov et les adeptes du cosmisme développent une position alternative réconciliatrice entre ces deux tendances opposées. Promouvant, à l'instar des occidentalistes, le progrès matériel et technique sur la base des découvertes scientifiques occidentales, mais s'appuyant également sur la notion proprement russe de sobornost (« communauté spirituelle »), les cosmistes définissent un projet collectif pour la Russie, combinant science et spiritualité, qui se veut conforme à son destin historique.. Ce destin se confond avec celui de l'humanité tout entière dans la mesure où la Russie, par ses caractéristiques géographiques (vaste pays entre Occident et Extrême-Orient), présenterait mieux que les autres nations les qualités requises pour mener le projet de conquête de l'espace.
Sur le plan proprement philosophique, les fondements théoriques du cosmisme sont à la fois d'ordre ontologique et gnoséologique, avec :
les concepts d' « unitotalité » et de structure hiérarchique de l'être, développés par Vladimir Soloviev, Sergueï Boulgakov, , Paul Florensky et (concepts ontologiques) la notion introduite par Ivan Kireïevski et Alexeï Khomiakov de « savoir vivant », celle développée par Soloviev de « savoir intégral », ainsi que l'idée de « conception intégrale du monde » de Florensky (notions gnoséologiques).
Chez ces penseurs, qui relèvent tous de la tradition russe de la philosophie religieuse, le monde n'est pas seulement envisagé tel qu'il se présente, mais aussi tel qu'il doit être, en considérant son développement. C'est dans l'achèvement de ce développement, considéré à l'échelle cosmique, que l'homme trouve chez eux sa mission divine.
Doctrines contemporaines C'est avec Nikolaï Fiodorov et son projet de l' « œuvre commune » que sont d’abord théorisés les principes du cosmisme scientifique russe. Sergueï Boulgakov et son enseignement sur la divino-humanité, ainsi que Ivan Iline avec son principe de la « volonté spirituelle », poursuivront de leur côté cette théorisation. Mais c'est à Constantin Tsiolkovski et à Vladimir Vernadski que l'on doit les développements les plus remarquables du cosmisme russe proprement dit.
Fiodorov vignette|Nikolaï Fiodorov représenté dans sa bibliothèque du musée Roumiantsev à Moscou. À la fin du , le géographe et bibliothécaire Nikolaï Fiodorov élabore un système utopique à l'origine du cosmisme scientifique russe. Sa doctrine, à caractère à la fois scientiste et religieux, est réunie par quelques-uns de ses disciples dans un ouvrage en deux tomes intitulé La philosophie de l’œuvre communeA. A. Guseinov, V. A. Lektorskij, « La philosophie en Russie – Histoire et état actuel », Diogène 2008/2 (), Paris, PUF, ., et publié en 1906 trois ans après sa mort. Fiodorov y considère le processus historique à travers le prisme de l' « œuvre commune » à l'humanité. Il estime en effet que l’apparition de l’homme a transformé l’évolution de la nature en un processus de perfectionnement du monde à caractère conscient, moral et obéissant à une impulsion religieuse. Ce processus se poursuit dans l'œuvre commune (ou « cause commune ») qui consiste non plus dans le développement de la vie mais dans la tâche de résurrection des morts, interprétée comme un retour à la vie de tous les êtres humains ayant habité sur terre. Il s'agit alors d’atteindre, au terme de ce processus, un véritable état d’immortalité.
Pour Fiodorov, tous les problèmes de l'existence, qu'ils soient sociaux, économiques, politiques ou philosophiques, ont une racine commune dans le problème de la mort, et aucune solution viable ne peut y être apportée sans que ne soit affronté au préalable le drame de la mort.. Celle-ci est conçue avant tout par lui comme une désintégration qui doit être surmontée par la réintégration de tous les êtres, présents et passés, au sein d'une même communauté réunie autour de l’œuvre commune de résurrection. Il faut souligner que Fiodorov n’évoque pas la résurrection des morts et l’existence immortelle au sens figuré, mais dans un sens direct et littéral, comme une tâche concrète, la seule qui soit digne de l’homme. La résurrection des ancêtres, la « patrofication »N. G. Bykh, « Nikolaï Fiodorov », in F. Lesourd (dir.), Dictionnaire de la philosophie russe (1995, 2007), Lausanne, L'Âge d'Homme, 2010, ., suppose le retour à la vie des « géniteurs » sous une forme nouvelle, corporelle certes, mais transfigurée et capable de s'auto-générer à partir d'éléments artificiels non organiques.
Cette entreprise technologique de salut universel ne peut se réaliser, d'après Fiodorov, que sur la très longue durée (estimée à plusieurs milliers d'années au moins), et doit mobiliser toutes les énergies jusque là déployées dans des entreprises négatives de destruction, d'asservissement et d'exploitation. Dans cette perspective salvatrice, qui retourne positivement l'orientation nihiliste de l'homme., l'humanité doit apprendre à maîtriser non seulement le mouvement de la Terre et ses phénomènes atmosphériques mais aussi le système solaire et l'univers.
Les théories de Fiodorov ont suscité des réactions très diverses, et elles sont souvent jugées déconcertantes, mais sa pensée a exercé une influence déterminante sur le cosmisme russe, et Tsiolkovki s'en inspire directement.
Tsiolkovski