Louis Lepage de Sainte-Claire ( - ) était un prêtre, un chanoine, et un seigneur de Terrebonne au Québec. Il est considéré comme le fondateur de la ville de Terrebonne (1853-2001), dans la mesure où c'est grâce aux moulins qu'il a fait construire que des marchands et des artisans sont venus s'installer à côté de l'île des Moulins, ce qui a fait naître à cet endroit un village, le Vieux-Terrebonne d'aujourd'hui. Ses efforts pour développer une industrie à Terrebonne ont fait de lui un personnage de premier plan lorsqu'il s'agit de parler de l'économie de la Nouvelle-France.
Biographie
Naissance et famille
thumb|300px|left|L'île d'Orléans en 1689.
Louis Lepage est né le à Saint-François (Île d'Orléans). Il est le deuxième fils et le troisième enfant de René Lepage de Sainte-Claire, qui est célèbre pour avoir été le premier seigneur de Rimouski (et donc le fondateur de la ville de Rimouski). La famille Lepage, qui descend de Louis Lepage et Germain Lepage, deux colons en provenance de France qui se sont installés sur l'île d'Orléans à leur arrivée, va ensuite essaimer partout en Canada. Les Lepage sont des exemples de seigneurs roturiers en Nouvelle-France.
La particule que porte Louis, « de Sainte-Claire », vient du fait que son père a été à partir de 1693 le seigneur de Sainte-Claire, une seigneurie située du côté de la rive sud du Saint-Laurent, vis-à-vis de l'île aux Grues et de l'île aux Oies. La coutume à l'époque était de porter le nom du fief dont on était seigneur, que l'on soit noble ou pas, et de transmettre la particule à ses enfants.
Dans le plan terrier de l'île d'Orléans ci-contre, on voit que les Lepage habitent la terre # 15, dans la paroisse de Saint-François de l'île d'Orléans, près de la limite avec la paroisse de Sainte-Famille, près d'un lieu-dit « la cabane du borgne ». À l'origine, la terre avait 3 arpents de front, mais un autre arpent va s'ajouter par la suite.
Vie à Rimouski et à Québec
Son père, René Lepage, va échanger le ses terres de l'île d'Orléans pour la seigneurie de Rimouski (2 lieues par 2 lieues). C'est dire à quel point une seigneurie non défrichée ne vaut rien pour que le premier seigneur de Rimouski ait préféré une petite censive à une seigneurie. Deux ans plus tard, vers 1696 (la tradition orale rapporte cette date), il va déménager là-bas avec sa femme et ses trois (premiers) enfants : Pierre, Marie et Louis (qui a 6 ans)MASSON, Henri. La Seigneurie de Terrebonne sous le Régime français, Montréal, publié à compte d'auteur, 1982, 205 p. [Cote HTer-064 S-1:T3 à la MHT]. Les registres paroissiaux seront ouverts en 1701.
Le , une appelée La Hollande appartenant au marchand huguenot Étienne Meunier fit naufrage à la pointe de la seigneurie de Mille-Vaches, sur la rive nord du fleuve Saint-Laurent, en face de Rimouski et de l'île du Bic (seigneurie du Bic). Le chargement contenait du bois, du beurre, des bougies et surtout, un esclave autochtone que Mounier entendait revendre pour trois fois le prix en Martinique. Cet esclave survécut et fut logé à Québec en attendant un prochain navire. C'est alors qu'il en profita pour fuir. Cet esclave avait été acheté par Mounier à François-Marie Bouat, alors juge à Montréal et qui deviendra en 1718-1720 le troisième seigneur de TerrebonneRUSHFORTH, Brett. Bonds of Alliance: Indigenous & Atlantic Slaveries in New France, University of North Carolina Press, Williamsburg (Virginie), 2012, p. 252 et notes 80-81 du ch. 6..
Ce naufrage n'est pas surprenant, vu les antécédents de ce navire. En 1706, il avait perdu sa cargaison de sel en route vers Québec depuis la France car il y avait des infiltrations d'eau. Le navire était si vétuste qu'il fut décidé qu'il ne pourrait plus faire de voyages transocéaniques. Comme il en aurait coûté trop cher à la Marine royale française pour le réparer, on décida de le vendre à des marchands canadiens, Antoine Pascaud et Philippe Peire en 1707.
Lors du naufrage, le capitaine Étienne Meunier, les matelots et les passagers s'en sortirent grâce à une chaloupe et des radeaux, avec lesquels ils atteignent Baie-Saint-Paul en amont (seigneurie de Beaupré). Le curé de l'endroit les secourut. La cargaison, elle, tomba à l'eau, et c'est ainsi que des quarts de farine, des paquets de chandelles et des barils de beurre se retrouvèrent emportés par le fleuve en aval. René Lepage, ses fils Pierre et Louis, Jean Auger dit le Basque, Étienne Brault dit Pominville, Michel Desrosiers, Michel Dufresne et Guillaume Fortier aidèrent à repêcher la cargaison qui était parvenue au niveau de Rimouski.
Ce n'est pas gratuitement que les Lepage repêchent la cargaison : ils espèrent être payés pour ça par les assureurs du navire. C'est Louis Lepage, alors âgé de 20 ans, qui va s'occuper de faire valoir les intérêts de sa famille, sans doute parce qu'il étudie au Séminaire de Québec et qu'il est donc déjà sur place. Le , il conclut un marché à Québec avec les propriétaires du bateau (Antoine Pascault et Philippe Peire) ainsi que leurs assureurs. Ces derniers s'engageaient à payer 300 livres en retour des marchandises récupérées et inscrites sur une liste préparée par les Lepage. S'il était trouvé plus de marchandises que mentionnées sur la liste, il serait payé en sus. Si les marchandises devaient être gâtées ou s'il devait y en avoir moins que sur la liste, il serait tout de même payé 300 livres. Quand les Lepage livrèrent les marchandises sauvées du naufrage, les propriétaires du navire furent très déçus (ça ne valait rien), et ils entreprirent des poursuites contre Louis Lepage et contre son père pour protester contre le contrat qui avait été passé. Il y eut un jugement, puis Louis Lepage fit appel au Conseil supérieur de Québec, qui trancha en sa faveur, étant donné que les termes du contrat étaient sans équivoque.
En 1711, le père de Louis Lepage, René Lepage, lui donne une terre de 12 arpents de front par deux lieues de profondeur dans sa seigneurie de Rimouski (qu'il vendra à son frère Pierre en 1735)CHASSÉ, Béatrice. Rimouski et son île : Les seigneurs Lepage, L'île Saint-Barnabé, Rimouski, Société d'histoire du Bas-Saint-Laurent, 2003, 101 p. (Les Cahiers de l'Estuaire, n° 2).. Signalons qu'on a récemment retrouvé un manoir seigneurial de la famille Lepage datant du siècle à RimouskiTREMBLAY, Michel-Félix. « Un manoir des seigneurs Lepage retrouvé à Rimouski? », ICI Radio-Canada, 5 septembre 2019, [en ligne]..
Curé de Saint-François-de-Sales
Louis Lepage termine ses études au Séminaire de Québec, et il reçoit les ordres mineurs de Jean-Baptiste de La Croix de Chevrières de Saint-Vallier le . Il est ordonné prêtre le à la cathédrale de Québec. Il devient tout de suite après le curé de la paroisse de Saint-François-de-Sales, sur l'île Jésus (Laval). Peut-être a-t-il été sensible au fait que cette paroisse ait le même nom que celle où il est né ?
À l'époque, les habitants des seigneuries de Terrebonne et de Lachenaie étaient également desservis par cette paroisse. En 1717, il fait appel à Jean Payet, maître tailleur de pierre de Montréal, pour se faire construire une maison à paroisse de Saint-François-de-Sales. Peu de temps après son installation, il acquiert des terres, et en , il obtient sa première concession de la part du séminaire de Québec, qui est à ce moment propriétaire de l'île entière. Il acquiert d’autres propriétés en février et en .
Le , Lepage comparaît à Montréal en tant que témoin dans le procès en séparation de corps et de biens de Catherine Trudel contre Louis Roussin, habitant de Lachenaie depuis 1718, qui battait sa femme et son bébé (Louis, âgé de 6 mois). Un autre témoin, Joseph Labelle, a en effet mentionné que Lepage était présent chez Jean Rochon le jour où Roussin avoua battre sa femme. Lepage a témoigné que Roussin était de très méchante humeur et qu'il lui a souvent « dit langage ». Louis Lepage l’exhortait à mieux faire, car Louis Roussin n’aimait pas sa femme. Louis Lepage crut voir le Diable en entrant dans sa maison, en y voyant sa femme et son enfant, elle lui a montré un coup que Roussin avait donné au visage de l’enfant, que Roussin a convenu avoir donné, suivant le témoignage de toute la paroisse de Saint-Charles-de-Lachenaie, qui était fort scandalisée que Roussin maltraite sa femme et son enfant très souvent, ce qui l’a rendu si odieux que les habitants de la paroisse on prié Lepage de l’empêcher de chanter au lutrin comme il avait coutume de faire. Il y avait au moins deux mois que Lepage avait fait ses remontrances à Roussin, qui a cependant toujours continué malgré des promesses qu’il lui faisait à chaque fois de changer. Louis Lepage a aussi vu le bras de madame Trudel, qui montrait en plusieurs endroits des coups qu’elle avait reçu de son mari et qui lui avaient été donnés si rudement que la peau en avait été enlevée, et en ayant fait ensuite reproche à Roussin, il lui répondit que sa femme avait aussi bien tort, à quoi sa femme, qui était présente, répliqua que c’était à cause qu’elle ne voulait pas laisser tuer son enfant..
Acquisition de la seigneurie de Terrebonne
Le , François-Marie Bouat met en vente sa seigneurie, et Louis Lepage l'achète pour la somme de 10 000 livres en monnaie de France (qu'il s'engage à payer dans les deux ans avec un intérêt de 5 %, et en attendant, elle est hypothéquée à Bouat)BLAIN, Jean. « BOUAT, FRANÇOIS-MARIE », Dictionnaire biographique du Canada, vol. 2, Université Laval/University of Toronto, 2003.DESPATIE, Aimé. « LEPAGE DE SAINTE-CLAIRE, LOUIS », Dictionnaire biographique du Canada, vol. 3, Université Laval/University of Toronto, 2003.. La seigneurie a alors une superficie de deux lieues de front par deux lieues de profondeur.
Louis Lepage obtient ensuite dispense de se rendre au château Saint-Louis, la résidence du gouverneur, pour rendre foi et hommage au roi. Finalement, le , il s'exécute à l'hôtel de l'intendant Bégon, à Québec :
Il est nommé chanoine au chapitre de Québec le , et il acquiert la fonction de vicaire-général du diocèse de Québec. Il obtient aussi la permission de l'évêque de résider dans son domaine de Terrebonne, et non pas à Saint-François.
La naissance d'un village à Terrebonne (1721-1730)
Lepage avait vu en Terrebonne un potentiel industriel formidable. Maintenant qu'il pouvait habiter à Terrebonne, il était en mesure de commencer le travail. Le , Louis Lepage passe un marché de construction d'un moulin à Terrebonne avec Jacques Danguelle dit Lamarge, maître maçon de QuébecBase de données notariale Parchemin. On rapporte l'existence d'une chaussée, reliant l'île des Moulins à la rive, à côté de laquelle la construction d'un moulin hydraulique à farine débute.
À cette époque, le roi (ou plutôt la Régence) décrète que les paroisses de la Nouvelle-France seront organisées selon la coutume du Royaume. Cela commence par visiter chaque paroisse, pour voir quelles églises desservent les habitants. Un rapport sera rendu et décidera s'il faut créer de nouvelles paroisses ou non. C'est ainsi que le se réunissent Louis Lepage, curé de Saint-François-de-Sales et seigneur de Terrebonne, Mathieu-Benoît Collet, en tant que sieur de La Fortière et procureur général au Conseil supérieur, ainsi que les représentants des habitants de ces fiefs, afin d'exécuter les ordres du roi. Terrebonne est représentée par Pierre Limoges, Pierre Maisonneuve, François Séguin dit La Déroute, François Locat, André Collin et Jean Taillon. On apprend que Terrebonne compte seize habitants qui y tiennent feu et lieu et neuf personnes qui n'y résident pas. On décide que c'est trop peu pour justifier la création d'une paroisse pour Terrebonne, et c'est ainsi que dans un arrêt du Conseil d'État du , il est dit que le fief de Terrebonne « étant peu établi, continuera à être desservi par voie de mission, par le curé de Saint-François-de-Sales de l'île Jésus, jusqu'à ce qu'il y ait une paroisse plus proche, ou qu'il y ait lieu d'y ériger une paroisse. »