vignette|Les philosophes de l'idéalisme allemand. Kant (en haut à gauche), Fichte (en haut à droite), Schelling (en bas à gauche), Hegel (en bas à droite)
Lidéalisme allemand est le nom générique que l'on donne à un ensemble de philosophies développées en Allemagne à la fin du et au début du . Ses principaux représentants sont : Emmanuel Kant (1724-1804), Johann Gottlieb Fichte (1762-1814), Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) et Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling (1775-1854).
L'ouvrage d'importance, qui ouvre cette page de la pensée allemande, serait la Critique de la raison pure d'Emmanuel Kant. Fichte et Schelling ne virent dans la Critique que le moyen . Kant lui-même s'insurgea contre cette interprétation et rappela publiquement que la philosophie de Fichte ne constituait pas un véritable criticisme-. Deux autres œuvres majeures de cette période intellectuelle seraient la Doctrine de la science de Fichte et l'Encyclopédie des sciences philosophiques de Hegel, période qui s’achèverait avec la Spätphilosophie (philosophie « tardive ») de Friedrich Schelling.
Outre ces quatre figures, d'autres penseurs sont à mentionner, notamment Friedrich Heinrich Jacobi, Karl Leonhard Reinhold, ou encore Gottlob Schulze, mais ils sont généralement considérés comme mineurs. Quant à Friedrich Hölderlin, sa réception est plus tardive et elle s'étend jusqu'au . Hölderlin occupe une place importante dans la formation de l'idéalisme allemand, mais encore à explorer.
Ce fort moment philosophique coïncide en littérature avec la haute période du classico-romantisme allemand, qui s'en trouva influencé. Jacques Taminiaux écrit par exemple que Schiller est partie prenante de l'idéalisme allemand car Weimar n'est pas loin de Iéna, où Fichte fait parler de lui : en 1794-1795. Il y enseigne Les fondements de la doctrine de la science dans sa totalité, , dont Hölderlin va être l'auditeur direct.
Une genèse complexe Le premier témoignage de l'idéalisme allemand est un texte collectif appelé Le plus ancien programme de l'idéalisme allemand ou . Selon les commentateurs du « trèfle » de l'idéalisme allemand, les trois anciens Stiftler (Hölderlin, Hegel, Schelling), la date du texte peut osciller entre 1795 et 1797 et l'on s'est longtemps interrogé sur l'auteur principal de celui-ci. Si Hegel, Hölderlin et Schelling furent tour à tour évoqués, certains pencheraient plus favorablement aujourd'hui pour Schelling. Par ailleurs, on a coutume d'unir à ces trois penseurs Fichte, l'auteur de la Doctrine de la Science ou , mais cette réunion sous une même étiquette est fortement contestée selon Jean-Louis Vieillard-Baron lire en ligne.
L'influence de Kant À la base, l'influence de Kant à travers sa conception de la raison est déterminante. Kant définit la philosophie comme teologia rationis humanae : . Cette question du système, de sa cohérence et de son fondement va devenir fondamentale.
Pour les philosophes de cette époque, à la critique de la raison devait succéder son système logique, en une science de la morale procédant d'un « principe unique » dans le mouvement Frühaufklärung. Fichte ne voulut voir dans la Critique de la raison pure que l'exposition . Après la critique, avec Fichte place à la doctrine de la science et avec Schelling idéologie de la Nature, tous deux contre Newton et sa géométrie réductrice.
Le point commun de tous les philosophes de l'idéalisme allemand est qu'ils reprennent mais aussi dépassent la pensée kantienne. Le kantisme annonçait son propre dépassement dans l'introduction à la Critique de la faculté de juger, après la Critique de la raison pure en affirmant l'impossibilité de la métaphysique traditionnelle et le développement futur d'un nouveau système métaphysique qui serait l'accomplissement de la philosophie transcendantale. Ce système devait, selon Kant, réconcilier la partie naturelle et la partie morale de la philosophie, parties qui avaient été opposées dans la première Critique. Les penseurs de l'idéalisme allemand se proposent d'établir ce système de la nature et de la morale réconciliées, annoncé par Kant, et de fonder ainsi une nouvelle manière de faire de la métaphysique. Cependant, comme le remarque Émile Bréhier, Kant ne fut pas leur seul guide. Les autres influences philosophiques Aussi bien Émile Boutroux que Alexandre Koyré et Henri Delacroix s'accordent pour trouver l'origine de l'intuition métaphysique fondamentale de l'idéalisme allemand dans l'œuvre de Jakob Böhme lire en ligne et au-delà dans celle de Maître Eckhart« Il y a là comme un pressentiment de la méthode dialectique que Hegel devait porter à son achèvement ; maître Eckart a senti que la déduction ne peut rien tirer de l’Être absolu, c’est-à-dire de l’Être indéterminé et qu’il faut recourir à d’autres moyens pour déterminer son mouvement. » Henri Delacroix, Essai sur le mysticisme spéculatif en Allemagne au , ..
Les sources d'inspiration philosophiques plus récentes seraient à rechercher du côté de SpinozaFichte, dans la Doctrine de la science (par exemple la version de 1812), construit sa philosophie en discussion permanente et explicite avec Spinoza. Quant à Schelling, il ouvre la discussion entre le spinozisme (aussi qualifié par lui de ) et le kantisme (qualifié d') dans les Lettres philosophiques sur le dogmatisme et le criticisme (1795). Il tentera plus tard de réaliser une conciliation entre les deux philosophies dans son Exposition de mon système de la philosophie ( de 1801). En résumé, l'idéalisme allemand débute avec Fichte et Schelling par la discussion de la philosophie spinoziste (discussion critique pour Fichte, admirative pour Schelling), à partir du criticisme de Kant. Gilles Deleuze qualifie Hölderlin de dans son Spinoza. Philosophie pratique, ch.6 (1981, Minuit), parce que selon lui Hölderlin pense en termes d' et de RousseauFichte s'inspire constamment de la philosophie politique de Rousseau, notamment dans ses écrits sur le Droit et l'État. Hegel se réclame (de manière très critique) de Rousseau dans les Principes de la philosophie du droit (1820).. Sans oublier, en marge de l'idéalisme, l'influence de celui qui est considéré comme le « père » de l'herméneutique moderne, SchleiermacherHegel notamment s'inspire de la philosophie de la religion de Schleiermacher, qu'il cherche à dépasser dans la Phénoménologie de l'Esprit. Hans-Georg Gadamer établit un parallèle entre les deux penseurs sur la question de l'herméneutique dans Vérité et Méthode (1960).. D'autre part, il faut relever comme le note Émile Bréhier que ces penseurs baignaient dans le renouveau d'un sentiment presque mystique de la nature accompagné d'un sens de la tradition historique qu'alimentent de nombreux travaux d'érudition et d'archéologie, en faveur depuis le milieu du .
Ces penseurs d'autre part vivaient une époque où selon Xavier Tilliette lire en ligne; une époque où les progrès anti-mécanistes de la science semblaient tendre à effacer les frontières entre l'inorganique et l'organique (par exemple les découvertes concernant le magnétisme et le galvanisme) et donnaient le spectacle d'une nature capable de devenir Esprit contre le courant traditionnel d'une philosophie érigeant en principe de tout son contenu, la subjectivité. Dans ce contexte, il s'agissait pour eux, de défendre la primauté de l'Esprit sur la nature lire en ligne lire en ligne.
Ils reprennent l'idée que la subjectivité est un des fondements de toute philosophie et suivent de ce point de vue Kant pour lequel la subjectivité est le fondement de la « philosophie transcendantale » (cf. §16 de la Critique de la raison pure). Fichte, qui trouvait la philosophie de Kant « inachevée », peut être considéré comme « une marche dans l'escalier menant via Schelling de Kant à Hegel ». Hegel re-développe l'idée d'une subjectivité absolue, au travers du concept de Moi chez Fichte, pour en faire une phénoménologie de l'esprit. Un spécialiste de Fichte comme Alexis Philonenko ira pour sa part jusqu'à démontrer que « sans percevoir toutes les finesses de la déduction fichtéenne, l'idéalisme allemand et plus particulièrement Hegel ont pillé dans les structures de la W.L. [la Wissenschaftslehre ou « doctrine de la science », soit la philosophie de Fichte] ».
Friedrich Hölderlin, qui a beaucoup lu Kant et suivi l'enseignement de Fichte à Iéna en 1794-1795, occupe une place à part dans la formation de l'idéalisme allemand: dans un fragment philosophique écrit vers 1795, « [Être et Jugement] », il rappelle qu'il ne faut pas confondre l'Être avec l'identitéHölderlin, « [Être et Jugement] », dans Œuvres, Pléiade, nrf/Gallimard, . Jacques Rivelaygue commente longuement ce texte dans ses Leçons de métaphysique allemandeJacques Rivelaygue, Leçons de métaphysique allemande tome I, .. D'après lui, Hölderlin aura critiqué Jacques Rivelaygue, Leçons de métaphysique allemande, tome I, .. Rivelaygue ajoute plus loin : de Hölderlin : Hegel est J. Rivelaygue, Leçons de métaphysique allemande, tome I, ..
Aufklärung, Révolution française et idéalisme allemand L'idéalisme allemand correspond à la fin des Lumières allemandes (lAufklärung au ). Kant, Fichte, Schelling, Hegel ont été fascinés par la Révolution française 1789. On raconte que Kant aurait interrompu sa promenade quotidienne, pour une des deux uniques fois de sa vie, en voulant se renseigner sur l'évolution de la Révolution. Quant à Hölderlin, Schelling et Hegel, on dit qu'ils auraient planté un arbre de la liberté lorsqu'ils étaient séminaristes au Stift de Tübingen.
Dans son livre Le Renard et les raisins, le germaniste Lucien Calvié analyse : entre 1789-1845, on observerait dans la culture allemande Löwy Michael. Lucien Calvié, Le renard et les raisins : la Révolution française et les intellectuels allemands (1789-1845), Paris, EDI, 1989, In: L'Homme et la société, N. 102, 1991. État et société civile. . ..
Selon Jean-Édouard Spenlé, Kant porte sur un plan théorique le coup de grâce à l'optimisme foncier du tout nouveau rationalisme de l''' allemande en limitant d'une part le champ de la connaissance possible à l'expérience du monde sensible, et en prônant d'autre part le primat de la pratique sur la théorie..
Idéalisme allemand et Romantisme
Idéalisme et nostalgie de la Grèce La nostalgie de la Grèce se manifeste tant chez les penseurs « philosophes » qui forgèrent l'Idéalisme allemand qu'en littérature chez les écrivains (Dichter: « créateurs littéraires ») du « temps de Goethe » (la Goethezeit) qui se rattachent au classicisme (Goethe, Schiller) ou sont à la charnière entre le « classicisme » et le romantisme (Hölderlin). Le germaniste Roger Ayrault fait passer la ligne de démarcation entre le classicisme de Weimar et le romantisme par le renoncement à la nostalgie de la Grèce des « modernes » romantiques : Roger Ayrault, La genèse du romantisme allemand — Situation spirituelle de l'Allemagne dans la deuxième moitié du , Tome I, Paris, Aubier / Éditions Montaigne, 1961, .
Dans son livre La Nostalgie de la Grèce à l'aube de l'idéalisme allemand, le philosophe Jacques Taminiaux, qui considère en 1967 que , pensée dont il se reconnaît , traite J. Taminiaux, La nostalgie de la Grèce à l'aube de l'idéalisme allemand — Kant et les Grecs dans l'itinéraire de Schiller, de Hölderlin et de Hegel, Martinus Nijhoff, La Haye, 1967, de l'Introduction. dans « l'itinéraire de Schiller, de Hölderlin et de Hegel ». D'après sa lecture de l'ouvrage de Taminiaux, André Léonard pense que la nostalgie de la Grèce, c'est d'abord la nostalgie de la beautélire en ligne : . Dans son compte rendu, A. Léonard lire en ligne, écrit . Aux yeux de ce critique, Schiller est .
Dans des commentaires d'autres critiques, Fichte apparaîtrait comme un représentant des idées de Herder et du romantisme. Pour Herder, la raison historique se déploie dans les peuples et les nations (point 16 d'un relevé historique sur l'idéalisme allemand lire en ligne).
Le passage au romantisme