vignette|redresse=1.4|Art pariétal du Paléolithique supérieur (), grotte de Lascaux en France.

La modernité comportementale. est un ensemble de caractéristiques cognitives et comportementales qui distinguent l'Homme moderne des populations humaines préhistoriques dites archaïques. Quoique la définition soit souvent débattue, s'accordent sur le fait que le comportement humain moderne est caractérisé par l'association de la pensée abstraite, la capacité de planification, l'extension du réseau humain des individus, la pensée symbolique (art, parure, musique…), l'inhumation ou les rituels autour des morts, la fabrication d', par exemple issus du débitage lamellaire, le développement d'une industrie sur os, bois de cerf, ivoire... Ces comportements et innovations technologiques sont sous-tendus par des fondements cognitifs qui ont été acquis au cours de la Préhistoire.

Aujourd'hui, les universaux humains sont notamment l'appartenance culturelle, le respect de normes sociales, le langage, l'aide et la coopération entre proches (famille, clan)... De nombreux chercheurs pensent que le développement de ces caractéristiques comportementales modernes est le facteur qui a permis le remplacement des autres espèces et populations humaines du Pléistocène supérieur, telles que l'Homme de Néandertal en Europe ou l'Homme de Denisova en Asie, par l'Homme moderne quand il s'est déployé sur tous les continents jusqu'à peupler la totalité de la planète..

En raison de la diversité des fossiles humains récents et des vestiges archéologiques associés, il existe plusieurs théories sur l'émergence de la modernité comportementale. On peut les ranger en deux courants : les approches gradualistes et les approches de rupture cognitive. La théorie du Paléolithique supérieur propose que la modernité comportementale est apparue brutalement, du fait d'une ou de plusieurs mutations génétiques entrainant un basculement cognitif, entre 50 et AP.. D'autres modèles avancent que la modernité comportementale est plutôt issue d'une évolution graduelle, perceptible dès la fin du Paléolithique moyen en Afrique. Dans tous les cas, les comportements humains préhistoriques ne sont perceptibles qu'à travers leurs traces archéologiques, le plus souvent lacunaires....

Définition

Afin de classifier les traits qui doivent être considérés comme des comportements « humains modernes », il convient de définir les traits universels parmi les groupes humains actuels. En matière d'universaux culturels humains, on peut citer la pensée abstraite, la capacité à la planification, le travail en collaboration, la décoration corporelle ainsi que l'usage et le contrôle du feu. En parallèle, les humains s'appuient énormément sur l'apprentissage social... L'ensemble de ces traits distinguent la culture humaine de l'apprentissage des animaux. De plus, le recours à l'apprentissage social est peut-être en partie responsable de l'adaptation rapide des humains à de nombreux environnements en dehors de l'Afrique. Comme les universaux culturels se retrouvent dans toutes les cultures, y compris dans certains des groupes autochtones les plus isolés, ces traits doivent avoir évolué ou être apparus en Afrique avant l'expansion dHomo sapiens en dehors du continent.....

Archéologiquement, un certain nombre d'éléments empiriques ont été utilisés comme indicateurs du comportement humain moderne. Même s'ils sont débattus., ceux cités ci-après sont généralement admis :

l'enterrement ou la crémation des morts ; l'art figuratif (art pariétal, pétroglyphes, dendroglyphes, figurines) ; l'usage systématique de pigments tels que l'ocre pour la décoration corporelle ; les bijoux et ornements corporels, tels que les colliers de coquillages nassarius ; le transport de ressources sur de longues distances ; l'utilisation des os en tant qu'outils ; l'utilisation de fines lamelles lithiques ; l'utilisation d'outils composites, associant plusieurs matériaux ; la pêche, au-delà du simple ramassage de coquillages marins.

En revanche, la domestication du feu, au sens de sa production à volonté dans des foyers organisés, est acquise sur plusieurs continents dès environ, avant même l'apparition d'''Homo sapiens..

Plusieurs critiques ont été formulées à l'encontre du concept de modernité comportementale, tant méthodologiques que philosophiques. Shea, par exemple, met en avant plusieurs problèmes en rapport avec le concept, arguant que la terminologie de « variabilité comportementale » conviendrait mieux aux preuves archéologiques. L'utilisation d'une liste de critères fait courir le risque d'un biais taphonomique, certains sites pouvant fournir plus d'artefacts que d'autres malgré une population similaire ; de la même manière, une telle liste peut être ambiguë quant à la manière dont il est possible d'en identifier les éléments sur le terrain. Le même attire l'attention sur le fait que la pression démographique, les changements culturels ou les modèles d'optimalité, comme ceux de l'écologie comportementale, pourraient mieux prédire les changements dans les types d'outils ou les stratégies de subsistance que la notion du passage d'un comportement « archaïque » à un comportement dit « moderne ». Certains chercheurs affirment qu'il faudrait mettre davantage l'accent sur l'identification des artefacts incontestablement ou purement symboliques, car ils sont les vrais marqueurs du comportement humain moderne.

Théories et modèles Modèle du Paléolithique supérieur tardif, ou modèle de la révolution Le « modèle du Paléolithique supérieur tardif » ou « modèle de la révolution Paléolithique » renvoie à l'idée que, bien quHomo sapiens apparaisse en Afrique il y a environ , il ne devient, cognitivement ou en termes de comportements, « moderne » qu'à partir de , ce qui conduit à son expansion en Eurasie. Les auteurs concernés notent que les traits cognitivo-comportementaux, représentatifs de la modernité comportementale, ne sont présents conjointement que vers 50 à . Richard Klein, en 1995, montre notamment que les preuves de la pratique de la pêche, celles de l'utilisation des outils en os, ainsi que la diversité des artefacts et l'existence de tombes élaborées sont toutes absentes avant ce moment. Bien que des assemblages d'avant montrent déjà une notable diversité, les assemblages d'outils réellement modernes n'apparaissent en Europe qu'à partir de . Selon les tenants de cette théorie, l'art ne devient réellement habituel qu'après ce moment, ce qui signifie le passage du statut d'humain archaïque à celui d'humain moderne. Ils avancent qu'un changement neurologique ou génétique, tel que celui permettant l'émergence du langage complexe, lié au gène FOXP2 ou « gène de la parole », aurait causé ce changement révolutionnaire de notre espèce.

Autres modèles

En opposition avec le modèle du « saut vers la cognition » qui se serait produit chez les humains anciens, d'autres auteurs, telle , qui travailla à l'origine sur l'archéologie africaine, mettent en avant l'accumulation progressive de comportements « modernes », qui aurait commencé bien avant les avancés par les tenants de la révolution du Paléolithique supérieur. Howieson's Poort, Blombos et d'autres sites archéologiques sud-africains, par exemple, recèlent des preuves de l'exploitation de ressources marines, de l'existence d'échanges ainsi que des ornementations abstraites datant d'au moins . Compte tenu des éléments recueillis en Afrique et au Moyen-Orient, plusieurs hypothèses ont été émises pour décrire la transition progressive d'un comportement humain simple vers un comportement humain complexe. Quelques auteurs repoussent l'apparition de la modernité comportementale jusqu'aux alentours de avant le présent, afin de prendre en compte les données provenant d'Afrique du Sud.

D'autres chercheurs décrivent les humains anatomiquement modernes comme cognitivement identiques aux humains actuels, et avancent que la modernité comportementale est le résultat de milliers d'années d'adaptation culturelle et d'apprentissage. Francesco D'Errico et d'autres pensent avoir trouvé des preuves de manifestations de modernité culturelle chez Néandertal, lequel présente des traits similaires à ceux considérés comme des marqueurs du comportement humain moderne ; les chercheurs affirment donc que la modernité comportementale trouverait en fait ses racines parmi nos ancêtres du genre Homo. Si les humains modernes et Néandertal présentent tous les deux des capacités à l'art abstrait et à la fabrication d'outils complexes, la modernité comportementale ne peut être un caractère dérivé propre à notre espèce. Les auteurs avancent que la théorie de la « révolution humaine » reflète un grave biais eurocentrique. Ils exposent que les traces archéologiques les plus récentes prouvent que les humains, qui ont évolué en Afrique depuis 300 ou même , commencèrent dès ce moment à acquérir des caractéristiques cognitives et comportementales « modernes ». Sont visés notamment les lames en pierre et la technologie des microlithes, les outils en os, l'expansion géographique, la chasse spécialisée, l'utilisation des ressources aquatiques, les échanges à longue distance, l'usage des pigments, l'art et la décoration. Ces objets et pratiques ne sont pas conjointement et soudainement apparus comme le prévoit la théorie de la révolution, mais se retrouvent sur des sites largement séparés dans le temps et dans l'espace. Cela suggère un assemblage graduel de comportements humains modernes en Afrique, puis son « exportation » ultérieure vers les autres régions du Vieux Monde.

Entre les deux extrêmes, une position intermédiaire consiste à admettre qu'il y a eu une forme de « révolution de la modernité humaine », qu'elle a eu lieu en Afrique, mais qu'elle a pris des dizaines de milliers d'années. Dans ce contexte, le terme de « révolution » ne signifie pas qu'il y a eu une mutation soudaine, mais plutôt un développement historique, plus rapide que l'évolution darwinienne classique, mais trop lent pour être consécutif à un seul événement génétique ou autre. Ces archéologues notent en particulier l'apparition relativement soudaine des crayons d'ocre et des colliers en coquillages, utilisés, semble-t-il, à des fins cosmétiques. Ils voient l'organisation symbolique de la vie sociale comme un élément clé de l'évolution humaine. La découverte, dans des sites comme ceux de Blombos et de Pinnacle Point, en Afrique du Sud, de coquillages percés, de pigments et d'autres signes que les humains de l'époque pratiquaient l'ornementation personnelle est placée dans une fenêtre temporelle allant de 70 à , démarrant donc au cœur du Middle Stone Age. Ces auteurs suggérent que l'émergence dHomo sapiens coïnciderait avec la transition vers la cognition et le comportement moderne. Au lieu de considérer l'émergence du langage comme une révolution, cette école de pensée l'attribue à un processus social, culturel et cognitif évolutif plutôt qu'à une mutation génétique.

Un autre point de vue, celui notamment de Francesco D'Errico et João Zilhão, adopte une perspective multi-espèces, avançant que des preuves de l'utilisation de symboles culturels se retrouvent aussi sur des sites néandertaliens, indépendamment de toute influence humaine « moderne ».