Le concept d'Alètheia est issu de la philosophie antique. Il a été retravaillé par Martin Heidegger au cours du .
De l'alètheia à la vérité comme concordance Heidegger entreprend de retrouver le sens originaire de l'idée de Vérité, ou alètheia, celui des présocratiques (Parménide, Héraclite, Anaximandre) et d'Homère. Pour un exposé du sens originel et de la complexité de l’alètheia chez les Grecs archaïques, les références sont Marcel Detienne et Marlène Zarader.
Chez les premiers penseurs présocratiques, les trois thèmes de phusis, de logos et d’alètheia sont perpétuellement mis en relation car ils appartiennent au groupe des « paroles fondamentales » distinguées par Marlène Zarader écrit Marlène Zarader. Cf. .
comme le remarque Martin Heidegger d'après Éliane Escoubas.
Depuis Platon, de l'Allégorie de la caverneMartin Heidegger, De l'essence de la vérité. Approche de l'allégorie de la caverne et du Théétète de Platon, Gallimard, 2001. qui voit la Vérité à travers l'éblouissement de l'Idée, en passant par sa définition comme forme chez Aristote, puis plus tard l'adæquatio intellectus et rei et la Veritas du Moyen Âge, chose étendue dans un espace mathématique chez Descartes, ou le phénomène perçu chez Kant, il y a toujours compréhension de la Vérité à travers une « correspondance entre l'idée et la chose ». Lorsque cette concordance est fermement établie, la Vérité est atteinte. Un deuxième présupposé tout aussi commun et tout aussi problématique, d'origine aristotélicienne celui-ci, réduit le concept de vérité à sa dimension logique qui veut qu'« une chose ne puisse en même temps et sous le même rapport être et ne pas être » selon le principe de contradictionC'est Franz Brentano dans son livre De la diversité des acceptions de l'être d'après Aristote (1862), que Heidegger avait lu dans sa jeunesse, qui développera la conception logique de la Vérité en oubliant les passages où Aristote présente une conception ontologique de la Vérité, que Heidegger reprendra et privilégiera ; voir Françoise Dastur, Heidegger, Bibliothèque des Philosophies, Vrin, 2007, page 127.. La vérité ne saurait être affirmée que d'une chose réellement « étant » selon les critères de la logique, alors même que, selon Heidegger, la logique est suspendue elle-même à la Vérité de l'Être, enfermant ainsi cette application du principe de contradiction dans un cercle. Heidegger met en question ce double postulat, il voit dans cette conviction comme la manifestation d'un double préjugé qu'il va s'attacher à déconstruire en remontant aux origines grecques de l'idée de Vérité dans le terme alètheia. Il s’agit d’abord de voir que cette définition ontologique de la Vérité, par la concordance puis par la rectitude du jugement, est en retrait sur la notion, extrêmement complexe, des premiers penseurs de l’alètheia, essentiellement Parménide, mais aussi du sens courant et populaire (épopée homérique) comme l’expose Marcel Detienne dans son livre et donc que quelque chose de la richesse de ce premier sens s'est perdu au cours de l'histoire, et que ce processus de dégénérescence était déjà bien entamé dans la Grèce classique. Étymologiquement, alètheia, qui signifie littéralement « hors de la léthé » articule une expérience originaire de la vérité comme sortie de l'étant hors du retrait, vidéo 13.. Il s'agit bien d'une expérience ontologique (quant à l'être) et non pas d'un simple jeu linguistique qu'autoriserait le « A » privatif d'alèthéia. « Alèthéia pensée de façon grecque est régie par la léthé, ne se fonde donc pas sur la construction du mot, mais dans la pensée que pour être ce qu’il est le dévoilement a besoin du voilement ». Ce dont cette expression rend compte chez les premiers penseurs et les poètes (Homère, Hésiode) et jusqu'à Platon c'est donc d'un « événement », un événement de sortie qui n'est absolument pas réductible au résultat de cet événement. C'est dans ce séminaire sur Héraclite tenu avec Eugen Fink que Heidegger récuse définitivement la traduction de l'aléthia grecque par le concept de vérité.
Or cet événement a eu lieu. Déjà depuis Platon les penseurs ne prennent plus en considération l'événement de l'apparition pour ne plus voir que l'apparu, que l'objet, la chose présente. Cette perte de sens, cet oubli de l’être en tant que décèlement ou épiphanie, à partir duquel la métaphysique prendra paradoxalement son essor, ainsi que l’histoire de l’Occident, Heidegger le qualifie , voire de dans une vidéo consacrée à .
L’Idea de Platon n'est plus l'apparaître lui-même dans son processus, mais seulement son résultat, la chose vue qui se fige en objet soit en présence constante en tant qu’ousia. C’est ici que se fait cette mutation de l’essence de la vérité qui consiste à écrit Françoise Dastur. Le sens profond de la Vérité sera progressivement perdu à jamais pour être remplacé par de simples procédures de vérification.
Jean BeaufretJean Beaufret, Dialogue avec Heidegger, Philosophie moderne, Tome 2, Arguments, Éditions de Minuit, 1977, 196-197. note une autre découverte de Heidegger, que cette mutation se double d'une autre tout aussi surprenante, celle qui consiste pour Platon à soumettre la Vérité au Bon, à l’Agathon, notamment dans la République, où le Bien suprême devient l'ultime régulateur, rompant ainsi avec la pensée de Parménide et d'Héraclite.
Il faut noter cependant que Heidegger n'a jamais affirmé que notre conception de la vérité était erronée, mais seulement qu'elle était dérivée, note Emmanuel Levinas dans la préface du livre de Marlène Zarader . C'est à l'occasion du Séminaire consacré à Héraclite : Séminaire du semestre d'hiver 1966-1967 (p.221) que Heidegger récuse définitivement la traduction traditionnelle de l'alèthia grecque (lἀλήθεια) par le concept de Vérité.
L'interprétation du Poème de Parménide
Il existe plusieurs interprétations de ce poème. Oliver Primavesi propose une interprétation de la relation entre l’alètheia et la doxa dans un articleLe chemin vers la révélation : lumière et nuit dans le poème de Parménide, Revue de Philosophie Antique, 13, 2013, .
Le mouvement de régression vers la source alètheia Comme toujours chez Heidegger, le fondement d'un phénomène est à rechercher du côté des conditions de possibilité.
Les conditions de possibilité de la vérité du jugement Pour qu'un énoncé soit vrai, il faut d'abord qu'il exprime la chose « telle qu'elle est » et non pas seulement une représentation de cette chose. Par cette affirmation Heidegger transcende les difficultés soulevées par les théories de la connaissance, car exprimer la chose telle qu'elle est, suppose qu'elle soit là-devant, pas simplement dans sa représentation, Heidegger parle de Vor-stellen, traduit par « Apprésentation », de saisie en chair et en os, qui suppose un toujours déjà auprès des choses (être-au-monde). Pour que l'étant se montre tel qu'il est, il faut ensuite qu'il ait surgi en tant que tel au préalable pour ainsi dire. Il y a donc, de toute nécessité, une vérité de la chose « apprésentée » qui précède le jugement de vérité et c'est cette vérité de la chose que l’alètheia s'efforce d'exprimer. Le vrai n'a pas son siège dans le seul jugement. Alors que la sensation des sensibles propres est toujours vraie, le jugement qui fait intervenir la raison peut être faux avait déjà remarqué Aristote, car il fait intervenir, contrairement au sensible, un tiers qui, s'il est ignorant, ne saisit pas la chose en ce qu'elle est ; Françoise DasturFrançoise Dastur prend l'exemple de l'énoncé « « l'homme est mortel », l’apophansis a recours à l'être-mortel pour faire voir l'homme dont on parle comme mortel. Par cette structure de synthèse qui fait voir l'être-ensemble de l'homme et de la mortalité, le discours apophantique reçoit en même temps la possibilité du recouvrement », Françoise Dastur, Bibliothèque des philosophies VRIN 2007 page 77-78.. D'ailleurs, c'est Aristote lui-même qui en Métaphysique Theta reconnaît que « ce n'est pas la proposition qui est le lieu de la vérité mais tout au contraire la vérité qui est le lieu de la proposition » cite Françoise Dastur reprenant Heidegger.
De la vérité du jugement à la vérité antéprédicative Ce retour vers la chose en tant que telle n'est pas phénoménologiquement en soi suffisant, car pour être là devant, antérieurement à sa saisiePour que la connaissance puisse se régler sur l'étant (vérité prédicative), il faut que celui-ci se soit déjà manifesté comme tel (vérité ontique). Les Grecs ont donné à cet étant ainsi manifeste qu'ils concevaient comme surgissant et venant au paraître le nom de ἀληθέϛ d'où l’ἀλήθεια que les Romains ont traduit par Veritas qui ne garde plus son caractère essentiel de dévoilé et de dévoilement. C'est pourquoi Heidegger a proposé d'abandonner la traduction d’ἀλήθεια par vérité et de la remplacer par Unverborgenheit, dévoilé ou ouvert sans retrait - Martin Heidegger et les paroles de l'origine, Éd. Vrin, 1990 61., il faut qu'elle soit dans une dimension, un lieu qui autorise sa saisie, une dimension que Heidegger a aperçue dans le « hors-retrait » des premiers Grecs et qu'il appellera l'''ouvert, , expression qui deviendra Ouverture pour le , puis plus tard, « clairière », « éclaircie de l'Être », toutes expressions qui font encore référence au phénomène de la lumière, phénomène qui rappelle l'idée que s'en faisait PlatonC'est pourquoi le sous-titre de son livre sur l'essence de la vérité s'intitule Approche de l'allégorie de la caverne et du Théétète de Platon..
Mais la pensée de l'Idéa ignore , elle ne fait l'expérience de cette lumière que dans l'éclairement de l'étant, et jamais de la lumière en tant que telle. Avec l’Ouvert, ou Monde, c'est l'éclaircie elle-même qu'il s'agit de penser, éclaircie immanente qui est la condition de l'être de la chose et de sa vérité.
Deux conditions complémentaires à cette monstration de la « chose comme telle » ne doivent pas être oubliées : Cette monstration implique un : un comportement ou une « disposibilité accueillante » du . Elle implique aussi que l'étant « soit laissé être l'étant qu'il est ». Cette condition, Heidegger, dans Vom Wesen der Wahrheit ou « Essence de la vérité » l'appelle, libertéVoir précisément le développement de cette idée de liberté comme fondement de la vérité page 56 du précédent ouvrage..
Si l'étant est vrai en tant qu'il apparaît librement dans l'Ouvert, comme « dévoilé », « alors l'ultime problème et le plus décisif est celui de l'ouverture de l'Ouvert », au-delà du dévoilé il faut penser le « dévoilement » en tant que tel, ou mieux le « Désabritement » qui sonne aux oreilles de Heidegger comme à la Léthé dans la Grèce archaïque.
La vérité comme combat L'essence de l’alètheia En traduisant alètheia par Unverborgenheit, dévoilement ou plutôt non-voilement, et non plus simplement par Vérité, Martin Heidegger s'efforce de faire entendre quelque chose du sensL'entente grecque n'est elle-même pas exempte d'ambiguïté entre le sens d'exactitude et celui de non-voilement ., de ce vers quoi alètheia faisait signe, même à l'insu des Grecs, et à partir de quoi ils déployaient leur monde (le monde d'Homère et des premiers penseurs et poètes).
Pour entendre ceci, il faut remonter en deçà de l'événement qui avait conduit à l'implosion du premier sens de l’alètheia, à savoir « le moment où est oublié l'aspect temporel et aventureux de la sortie hors du retrait », vidéo 5. et où seul le résultat compte, notamment chez Platon, et où définitivement l’alètheia devient simplement, l'étant.
Dans un fragment numéroté 123, Héraclite aurait déclaré , soit , sentence trop trivialement traduite à nos oreilles modernes selon laquelle Héraclite aurait constaté poétiquement la pénibilité du savoir et de l'apprentissage, alors que pour Heidegger, cette sentence pourrait exprimer l'essence profonde de alètheia, à savoir que le dévoilement implique nécessairement et simultanément le voilement.
La co-appartenance du voilement et du dévoilement