thumb|right|Les cinq empereurs en 193 (de gauche à droite) : Pertinax, Didius Julianus, Pescennius Niger, Clodius Albinus, au centre : Septime Sévère.
L'année des cinq empereursQuelquefois aussi appelée « Deuxième année des quatre empereurs », probablement parce que Clodius Albinus ne revendiquera le trône qu’en 196. désigne l’année 193 au cours de laquelle cinq personnages revendiquèrent le trône après la mort de Commode, le : Pertinax, Didius Julianus, Pescennius Niger, Clodius Albinus et Septime Sévère.
Cette rapide succession d’empereurs commence avec l’assassinat de Commode le . Pertinax est alors choisi par le Sénat romain et proclamé empereur le . Se hâtant d’instaurer des réformes, le nouvel empereur se heurte à l’hostilité de la garde prétorienne et est tué lors d’une controverse avec les mutins après trois mois de règne. Il est remplacé par Didius Julianus qui ne doit la couronne qu’à ses gratifications à la garde prétorienne ; il est renversé et exécuté le par Septime Sévère dont la nomination comme « césar » par le Sénat soulève la colère de Pescennius Niger qui s’autoproclame empereur. C’est le début d’une guerre civile entre Niger et Sévère qui s’étendra à l’ensemble de l’empire. Sévère décide alors de s’allier à Clodius Albinus en le nommant « césar » pour se concentrer sur sa guerre contre Niger ; le conflit entre les deux prétendants se perpétuera jusqu’en 197. Septime Sévère aura le dessus à la fois sur Pescennius Niger et Clodius Albinus et fondera la dynastie sévérienne qui règnera jusqu’en 235, alors que s’installe la crise du troisième siècle.
Contexte historique
L’assassinat de l’empereur Commode () le marque la fin de la dynastie des Antonins. Le terme « dynastie » est quelque peu impropre dans ce cas puisque non seulement Antonin le Pieux ne fut pas le premier empereur de la dynastieOn parle plutôt en anglais de la « Nerva–Antonine dynasty », mais que, sauf dans le cas de Commode, les empereurs sont choisis par adoption, pratique assez courante dans les hautes sphères de Rome. On se souvient que Jules César avait adopté Octave, lequel après être devenu l’empereur Auguste, adopta son successeur, Tibère. Le premier empereur de cette dynastie, Nerva () avait adopté un militaire de carrière très populaire, Trajan (). À son tour, celui-ci adopta Hadrien () sur son lit de mort. Ce dernier n’ayant pas non plus d’enfant adopta le gouverneur de la province d’Asie, Antonin, remarqué pour la sagesse de son gouvernement à la condition que ce dernier adopte à son tour Marcus Aurelius (le futur Marc Aurèle) et Lucius Verus. Le règne d’Antonin () se caractérisa par la paix et la stabilité qui régnèrent à l’extérieur et à l’intérieur, l’empereur partageant le pouvoir avec le Sénat et respectant scrupuleusement les traditions et institutions de Rome, de telle sorte que la dynastie en vint à porter son nom. À sa mort, ses deux fils adoptifs devinrent coempereurs, mais Lucius Verus mourut en 169. Marc Aurèle ()Voir Petit (1974) « Le règne de Marc-Aurèle », demeura seul empereur, mais la période de paix prit fin et son règne fut marqué par de nombreux conflits avec les Perses en Orient, avec les Marcomans, Quades et Sarmates Iazyges en Occident. Il fut le premier de la dynastie à laisser le trône à son fils biologique, Commode ()Voir Petit (1974) « Le règne de Commode » .
Les cinq premiers empereurs de la dynastie (Nerva, Trajan, Hadrien, Antonin le Pieux et Marc Aurèle) furent qualifiés de « cinq bons empereurs » par Machiavel dans son Discours sur la première décade de Tite-LiveMachiavel, Livre I, chap. 10, éloge repris par Edward Gibbon dans son Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain : « L’Empire romain fut gouverné par une puissance absolue guidée par la sagesse et la vertu »"The Roman Empire was governed by absolute power, under the guidance of wisdom and virtue" - Gibbon I, 78, notre traduction.
Toutefois la paix qui régna sous leur gouverne et l’élévation d’esprit qui caractérisa leur règne cachent mal le déclin de l’activité économique et la stagnation des moyens de transport qui engendrèrent une crise économique, financière et monétaire dès le règne de Marc Aurèle. À cela s’ajoutent la décadence de la vie municipale, le déclin de l’évergétisme, des crises de ravitaillement et des problèmes sociauxVoir Petit (1974) « La crise de l’empire (1974) .
À la fin de cette période, les guerres sur la frontière danubienne permirent aux armées de prendre conscience de leur poids et leurs chefs, de plus en plus issus de la classe équestre et non plus de la classe sénatoriale, en vinrent à considérer que le Sénat de Rome était trop loin géographiquement et politiquement de leurs préoccupations. La révolte de l’usurpateur Avidius Cassius en 175 lorsqu’il apprit la mort de Marc Aurèle marqua le début d’une période où les armées, surtout celles d’Orient, voudront imposer leurs chefs à l’empireVoir Petit (1974) Rémondon (1970) .
Pertinax
thumb|left|Buste de Pertinax (Muzeul Național al Unirii, Alba Iulia, Roumanie).
Publius Helvius Pertinax nait le , selon l’Histoire AugusteRecueil de biographies d'empereurs romains et d'usurpateurs des et abondant en détails et anecdotes fantaisistes, appuyés sur des sources ou des documents inventés., à Alba Pompeia en Italie dans une famille modeste. Grâce à des appuis, il s’engage dans l’armée où il reçoit le rang d’officier de cohorteHistoria Augusta, Pertinax, I, 6. Il se distingue durant la Guerre romano-parthique de 161-166 et est rapidement promu au poste de procurateur de la province de DacieHistoria Augusta, Pertinax, II, 4. Provisoirement mis en retrait sous Marc Aurèle, il est rappelé pour seconder le général Claudius Pompeïanus durant les guerres marcomanesCassius Dio, LXXIV, 3. En 175, il est nommé consul suffectConsul nommé lorsque son collègue décédait ou abandonnait ses fonctions en cours d’exercice. aux côtés de Didius Julianus et accompagne Marc Aurèle en Orient. Puis il sert comme gouverneur des provinces de Haute et Basse Mésie, de Dacie, de Syrie et finalement de Bretagne. Il effectue un dernier poste en Afrique comme proconsul (188-189)Historia Augusta, Pertinax, IV, 1 avant d’obtenir le poste prestigieux de préfet de RomeAurelius Victor, XVIII, 2. période pendant laquelle il est nommé consul avec comme collègue l’empereur Commode.
Alors qu’il est Préfet de Rome, une conjuration ourdie par le préfet du prétoire Quintus Aemilius Laetus, de concert avec la maitresse de Commode, Martia, et son chambellan Eclectus met fin à la conduite erratique de l’empereurCampbell (2005), . Pertinax est le jour même emmené chez les prétoriens où il est acclamé empereur après avoir promis de leur verser un donativumGratification accordée à chaque soldat lors de l’avènement d’un nouvel empereur, à l’origine après une victoire militaire, depuis Claude pour s’assurer de leur fidélité.Historia Augusta, Pertinax, IV,5, choix que le Sénat ratifiera le lendemain.
Durant son court règne de 87 joursCassius Dio, LXXIV, 6, Pertinax engage diverses réformes pour restaurer un climat de liberté (retour des citoyens exilés par Commode) et les finances publiques (vente des biens de Commode, réforme monétaire du dinarius), ce qui lui permet de payer la moitié du donativum promisCassius Dio, LXXIV, 8.Zosso & Zing, « Pertinax » . Les choses se gâtent lorsque, fidèle à sa réputation de sévérité, il tente de restaurer la discipline chez les prétoriensZosime I, 8. Une première tentative pour le renverser conduite par le consul Quintus Sosius Falco a lieu au début de mars alors qu’il est à Ostie pour inspecter les chargements de grain. Le 28, un groupe de deux cents (selon Cassius Dio) à trois cents (Historia Augusta) prétoriens envahissent le palais impérial. L’empereur envoie le préfet Laetius pour tenter de les raisonner; en vain car celui-ci choisit de passer du côté des mutinsHistoria Augusta, Pertinax, XI, 7. L’empereur est alors assassiné, décapité et sa tête portée au camp des prétoriens à la grande indignation du peupleCassius Dio, LXXIV, 10.
Didius Julianus
thumb|right|Buste de Didius Julianus (Musée de la Résidence, Munich).
Marcus Didius Severus Julianus nait un , de l’année 133 selon Cassius Dio, 137 selon l’Histoire AugusteDio, LXXIV, 17.5; Historia Augusta, Didius Julianus, 8–9. dans une famille aisée de Mediolanum (aujourd’hui Milan). Peut-être perd-il ses parents très jeune, car il est élevé dans la maison de Domitia Lucilla, la mère de Marc AurèleHistoria Augusta, Didius Julianus, I.3., grâce à laquelle débute très tôt sa carrière politique et militaire, les deux allant de pair à l’époque. Nommé questeur avant l’âge légal, il est successivement édile, préteur, légat du proconsul en Afrique et en Achaïe avant d’être nommé légat de la légion XXII Primigenia en GermanieHistoria Augusta, Didius Julianus, I. 4-6.. En 170, il est envoyé en Belgique en qualité de propréteur où il reste cinq ansHistoria Augusta, Didius Julianus, I.7., combattant avec succès les Chauques et les ChattesHistoria Augusta, Didius Julianus, I.8.. Ses succès lui valent d’être promu consul et gouverneur de la Dalmatie et de la Germanie inférieureZiggo & Zingg, « Dide Julien », Historia Augusta, Didius Julianus, I,9. et II,1.
Son avancement s’arrête alors et il est rappelé à Rome comme « commissaire aux provisions », chargé de distribuer la nourriture aux pauvres, rétrogradation que certains ont attribué à la crainte de l’empereur Commode de voir celui-ci devenir trop puissant. De fait, Didius Julianus est accusé de conspirer contre l’empereur; toutefois, non seulement le jury le déclare-t-il innocent, mais punit-il ses accusateursHistoria Augusta, Didius Julianus, II, 1.
Réhabilité, il est toutefois éloigné de Rome, nommé gouverneur de la province de BithynieHistoire Auguste, Didius Julianus, II, 2, puis en 189-190 proconsul d’Afrique, succédant à PertinaxHistoire Auguste, Didius Julianus, II, 3; Pertinax, IV, 1 et XIV, 5..
Il semble que l’assassinat de Pertinax par des membres de la garde prétorienne n’ait pas fait l’unanimité au sein de celle-ci et que les avis aient été partagés sur le choix du successeur. Le jour même l’empire est mis à l’encan : le beau-père de Didius Julianus, Sulpicianus, alors préfet de Rome offre à chaque soldat 5 000 drachmes; Didius Julianus renchère en offrant 6 250. Leur choix étant fait, les prétoriens conduisent Didius Julianus au Sénat qui n’a d’autre alternative que de ratifier la volonté des prétoriensHistoire Auguste, Didius Julianus, III, 3-4 et IV, 5..
Le peuple, lui ne se laisse pas aussi facilement convaincre et la nomination de Didius Julianus est accueillie à Rome par des huées, en province avec indignation. Trois généraux entrent rapidement en rébellion : Clodius Albinus en Bretagne, Pescennius Niger en Syrie, et Septime Sévère en Pannonie, chacun refusant de reconnaître l'autorité de Julianus, les deux derniers se déclarant empereursDion Cassius, LXXIV, 14, 3-4 ; Histoire Auguste, Didius Julianus, V, 1-2. Septime Sévère, dont les troupes sont les plus proches de Rome se met immédiatement en marche et, malgré les efforts de Julianus, s’empare du port et de la flotte de RavenneDion Cassius, LXXIV, 16, 5 ; Histoire Auguste, Didius Julianus, VI, 3. Julianus lui propose alors de partager l’empire; en vain car l’éphémère empereur est rapidement abandonné de tous, y compris de cette garde prétorienne qui l’a fait nommerHistoire Auguste, Didius Julianus, VIII, 6.. Le , le Sénat déclare Julianus déchu de son titre et le remplace par Septime SévèreZosso & Zingg (2009) « Septime Sévère » . Le lendemain il est condamné à mort et un soldat l’assassine dans sa salle de bainDion Cassius, LXXIV, 17, 4-5 ; Histoire Auguste, Didius Julianus, VIII, 7-8 ; Hérodien, II, 12, 6. Son règne n’aura duré qu’un peu plus de deux mois.
Pescennius Niger
thumb|left|Aureus de Pescennius Niger frappé à Antioche. Légende : IMP CAES C PESC NIGER IVST AVG.