thumb|right|L’empereur Théophile (r. 829-842) visite l’église Sainte-Marie dans le faubourg des Blachernes à Constantinople.

L’église Sainte-Marie-des-Blachernes, appelée aussi Sainte-Marie-Mère-de-Dieu (en grec Θεοτόκος των Βλαχερνών [Theotókos ton Blachernón] ; en turc : Meryem Ana Kilisesi) était le sanctuaire le plus sacré de ConstantinopleJanin (1953) . Elle faisait partie du quartier des Blachernes, situé au nord de Constantinople entre le monastère de Chora, la porte d’Andrinople et la Corne d'Or. On y trouvait également les palais d’Alexis Comnène, d’Anastase et du Porphyrogénète, la tour d’Isaac Ange et l'une des 24 portes de la muraille de Théodose II, laquelle fut modifiée sous le règne d’Héraclius pour englober l’égliseKazhdan, « Blachernai, church and palace of », vol. 1, .Mango (1978) .. Détruite ou détériorée à plusieurs reprises au cours des siècles, par divers incendies, séismes et le plus récemment lors du pogrom d'Istanbul de 1955, elle fut restaurée à nombre d’occasions, la plus récente étant en 1960. Sa fontaine est un lieu de pèlerinage pour les chrétiens orthodoxes et pour les musulmansFreely (1996) .

Histoire

thumb|left|La fontaine des Blachernes d’après un dessin de 1877 tiré de A.G. Paspates, « Études topographiques byzantines ».

En 450, l’impératrice Aelia Pulcheria commença la construction d’une église sur les lieux d’une fontaine aux eaux réputées curatives, déjà sacrée dans l’Antiquité (en grec : Ayίasma)Freely (1996) . et située hors du mur de , au pied de la sixième colline de Constantinople. Après sa mort en 453, le sanctuaire fut complété par son mari, l’empereur Marcien (r. 450-457) , et consacré à la Blachernitissa, la Vierge des BlachernesConcernant le quartier des Blachernes, le linguiste roumain Ilie Gherghel, après étude des sources anciennes comme l’historien Genesios ou le lexicon Suidas, pense que son nom vient des Valaques qui y étaient établis : il ne s’agit pas d’habitants de l’actuelle Valachie (alors sous domination pétchénègue puis coumane) mais des populations romanisées des Balkans sous domination byzantine, issues des Thraco-Romains : une composante de l’Empire byzantin largement ignorée par les historiens modernes : Ilie Gherghel, Câteva considerațiuni la cuprinsul noțiunii cuvântului Vlah in « Convorbiri Literare », Bucarest 1920, p. 4-8..

L’empereur (r. 457-474) fit construire deux autres édifices : un parecclesion*Les noms suivis d’un astérisque sont définis dans le glossaire à la fin du texte. appelé le Saint Reliquaire (Ayίa Sorόs) pour abriter le manteau (maphorion*) et la tunique de la Vierge rapportés de Palestine en 473, ainsi que le « bain sacré » (Ayίon Loύsma) autour de la fontaine.

L’empereur Anastase (r. 491-518) commença la construction du Palais des Blachernes surplombant l’église, peut-être comme pied-à-terre lors de ses visites au sanctuaire de la ViergeFreely (1996) . Müller-Wiener (1977) . Au début du , les empereurs (r. 518-527) et (r. 527-565) restaurèrent l’église et l’agrandirent.

L’église abritait la Blachernitissa (ou Vlachernitissa, les lettres « V » et « B » se prononçant presque identiquement), icône de la Vierge à l'enfant peinte sur bois, en relief, protégée par une couverture repoussée d’or et d’argent. L’icône et les reliques de la Vierge étaient conservées dans le parecclesion* (voir image plus haut). On leur adressait des prières lors de guerres ou de catastrophes naturelles. En 626, Constantinople étant assiégée par les Avars, les Slaves et les Perses alors que l’empereur Héraclius (r. 610-641) était parti combattre ces derniers en Mésopotamie, Constantin, le fils de l’empereur, ainsi que le patriarche Sergios et le patrice Bonos portèrent l’icône de la Blachernitissa en procession autour des remparts tout en chantant un hymne composée par le patriarche, l’ «Akathistos», encore chanté de nos jours (voir plus bas). Peu de temps après, la flotte des Avars était détruite. Le khan des Avars déclara par la suite qu’il avait renoncé au siège après la vision d’une jeune femme ornée de bijoux parcourant la murailleJanin (1953) Freely (1996) ..

thumb|right|Plan de Constantinople vers 1420 d’après Cristoforo Buondelmonti. Le quartier des Blachernes se trouve à gauche du centre-ville, entouré par les murailles de la ville au sud de la Corne d’Or.

Après la levée du siège, les Constantinopolitains constatèrent à leur grande surprise que l’église, située hors des murs de la ville, avait « miraculeusement » échappé au pillage. Lorsqu’ Héraclius, après avoir vaincu les Perses à Jérusalem, revint à Constantinople, c’est à Sainte-Marie-des-Blachernes que le patriarche le reçut, et l’icône acquit une réputation miraculeuse. Quelque temps après, l’empereur faisait construire un mur spécial, prolongeant le mur de Théodose de façon que le quartier des Blachernes soit inclus dans la ville (Voir image ci-contre).

On attribua également à la protection de la Vierge des Blachernes les victoires byzantines lors des sièges arabes (717-718) et russe (860). Lors de ce dernier le voile ou manteau recouvrant la tête de la Vierge (maphorion*) fut trempé dans la mer pour invoquer la protection de Dieu contre la flotte russeJanin (1953) – Chaque année, le 2 juillet, la fête de la « Déposition du Voile » c.à.d. son transfert de Jérusalem vers Constantinople, était célébrée dans cette église. Quelques jours plus tard, la flotte russe était annihilée. En 926, lorsque la ville fut assiégée par Syméon de Bulgarie on attribua aux saintes reliques le fait que le tsar se crut contraint de négocier et d’abandonner le siège.

thumb|left|Le roi Abgar V recevant le Mandylion, censé être le visage de Jésus imprimé miraculeusement sur un suaire (icône du ).

Le 15 aout 944, l’église reçut deux nouvelles reliques : la lettre écrite par Jésus au roi et le Mandylion*. Ces deux reliques furent par la suite transférées à l’église Notre-Dame du Phare dans le Grand PalaisJanin (1953) Kazhdan (1991) « Mandylion » vol. 2, ..

Sainte-Marie-des-Blachernes étant un centre de vénération des images, elle joua un rôle important lors des querelles religieuses de 726 à 843. Au cours de la période iconoclaste de l’Empire byzantin, la session finale du Concile de Hiéreia (754) condamna le culte des images. En conséquence, l’empereur (r. 741-775) ordonna la destruction des mosaïques qui ornaient l’église et leur remplacement par d’autres mosaïques représentant uniquement des scènes de la nature, comme des arbres, des oiseaux et autres animauxJanin (1953) . L’icône de la Blachernitissa fut également recouverte d’un enduit de mortier. Avec la fin de l’iconoclasme en 843, la Fête de l’Orthodoxie y fut célébrée pour la première fois avec une vigile (Agrypnίa) célébrée le premier dimanche du carême.

La célèbre icône fut retrouvée durant les travaux de restauration exécutés sous le règne de (r. 1028-1034) et redevint l’une des icônes les plus vénérées de Constantinople.

L’église Sainte-Marie-des-Blachernes fut complètement détruite par un incendie en 1070 et reconstruite par (r. 1068-1071) et/ou (r. 1071-1078) sur les plans originaux.

thumb|right|L’église moderne vue du côté nord-ouest.

Selon Anne Comnène, un miracle appelé « miracle habituel » (to synetis thavma) avait lieu tous les vendredis alors qu’après le coucher du soleil, l’église étant alors déserte, le voile qui couvrait l’icône se relevait doucement pour montrer le visage de la Vierge avant de se rabaisser vingt-quatre heures plus tard. Mais ce miracle cessa de se produire avec régularité pour disparaitre complètement après la conquête de Constantinople par les LatinsJanin (1953) .

Après l’invasion de 1204, l’église fut occupée par le clergé latin et mise directement sous l’autorité de Rome. Toutefois, avant même la reconquête de 1261, (r. à Nicée 1222-1254) parvint moyennant finances à racheter l’église pour la rendre au Patriarcat œcuménique de Constantinople.

En 1347, le , on y célébra le mariage d’Hélène, fille de (r. 1347-1354) avec (r. 1341-1391) alors à peine âgé de quinze ans. Le mariage aurait normalement dû avoir lieu à la cathédrale de Sainte-Sophie, mais celle-ci était pratiquement en ruine, une partie de son dôme s’étant écroulée l’année précédente. Le mariage manqua de lustre, le trésor public étant vide en raison de la guerre civile et les bijoux de la couronne mis en gage par l’impératrice AnneFreely (1996) ..

Le , des enfants de l’aristocratie qui chassaient des pigeons sur le toit de l’église mirent le feu accidentellement à celle-ci qui fut complètement détruite ainsi qu’une partie des immeubles avoisinants.

Enfin, en 1453, avant l’assaut final des Turcs sur Constantinople, l’empereur (r. 1448-1453) fit amener toutes les saintes reliques de la ville y compris la Vierge Hodegetria* et la Vierge Blachernitissa pour les faire porter en procession sur les murailles de la ville, espérant que celles-ci protégeraient Constantinople comme elles l’avaient fait dans le passé : en vain.

Le quartier fut à peu près abandonné pendant la période ottomane. Toutefois, en 1867, la Guilde des fourriers orthodoxes acheta une parcelle de terrain autour de la fontaine pour y bâtir une petite église à laquelle diverses additions furent faites depuis ; en 1955, le site subit des déprédations au cours du pogrom d'IstanbulAli Tuna-Kuyucu, « Ethno-religious unmixing of Turkey : 6-7 September riots as a case in Turkish nationalism », in : Nations and Nationalism n° 3, vol. 11, 2005, pp. 361–380, DOI 10.1111/j.1354-5078.2005.00209.x.Spiros Vryonis, Jr. The Mechanism of Catastrophe: The Turkish Pogrom of September 6–7, 1955, and the Destruction of the Greek Community of Istanbul, [greekworks.com],New York 2005, .Ariana Ferentinou, « Sept. 6-7, 1955, in Greek Media » in : Turkish Daily News du 9 décembre 2005. puis fut restauré en 1960 : une petite église fut construite pour abriter les vestiges retrouvés ainsi que la fontaine sacrée.

Architecture

thumb|180px|L’icône de la Vierge « Blachernitissa » donnée par Léon Ier, qui aurait miraculeusement survécu aux incendies pour être transférée au mont Athos puis à la cathédrale de la Dormition de Moscou.

Le complexe religieux des Blachernes comprenait trois composantes : l’église Sainte-Marie, la chapelle du reliquaire (Ayίa Sorόs) et le bain sacré (Ayion Loύsma). L’église elle-même, qualifiée de vaste (mégas naόs), adoptait le plan basilical* avec un espace central divisé en trois parties par deux colonnades. Ce plan était similaire à ceux des autres églises de l’époque à Constantinople comme celle du Monastère du Stoudion. Elle est érigée sur un rectangle de 96 mètres sur 36 mètres. Justinien aurait fait édifier un dôme sur l’église si l’on en croit Procope qui, dans son livre De Edificiis, mentionne que « les deux colonnades s’incurvaient au milieu de la nef pour former un demi-cercle". L’empereur Justin II y ajouta les deux bras transversaux donnant ainsi au plan l’apparence d’une croixMentionnés dans deux épigrammes d’Anthologia Palatina. Janin (1953) .. La reconstruction de 1070 se fit semble-t-il selon ce plan. L’ambassadeur espagnol Ruy Gonzáles de Clavijo qui visita Constantinople en 1402 décrivit un édifice à trois nefs, celle du centre étant plus haute que les deux autres. Les colonnes étaient faites de jaspe vert alors que les chapiteaux et la base des colonnes étaient dorés et sculptés dans du marbre blanc.