Le terme allégorie (du grec : , « autre », et , « parler en public ») consiste à exprimer une pensée sous une forme imagée afin de faire comprendre, sous le sens littéral, un autre sens, qui est celui visé par le texte. Les deux sens doivent se maintenir de façon cohérente dans une allégorie.
Chez Quintilien et Cicéron, l'allégorie est apparentée à la métaphore et considérée comme une métaphore continuée ou une suite de ces dernières. Alors que la métaphore porte sur un seul élément, l'allégorie porte sur une pluralité d'éléments organisés dans une syntaxe. Elle est donc ou .
Quintilien distingue , qui n'explicite aucun de ses éléments, telle la parabole, et ou explicite, qui est la forme normale car elle laisse entrevoir le sens profond qu'elle enferme.
Pour Jon Whitman, en raison du travail cognitif qu'elle requiert, l'allégorie est une sorte de Jon Whitman, cité par .. En imposant la recherche d'un sens caché , l'allégorie a été décrite comme .
Outre un mode d'expression figurative, le mot allégorie peut aussi désigner le travail d'interprétation du lecteur, aujourd'hui surtout appelé allégorèse ou exégèse allégorique.
En tant que moyen de contourner la censure, l'usage de l'allégorie est très répandu au cours des époques dogmatiques ou sous les régimes autoritaires, mais tend à s'affaiblir à l'époque contemporaineEncyclopaedia Britannica, 1973, p. 133.
En peinture et en sculpture, l'allégorie utilise une conjonction d'éléments symboliques pour signifier une notion abstraite difficile à représenter directement, comme la Justice, l'Amour, la Mort.
Lecture allégorique vignette|Niké, allégorie de la victoireÉphèse vignette|Historia, allégorie de l'Histoire.Peinture de Nikólaos Gýzis (1892).
Grèce antique Si le recours à des allégories est probablement aussi ancien que l'apparition du langage, le terme n'apparaît qu'au début de notre ère. Toutefois, la réflexion sur le concept d'allégorie a débuté en Grèce ancienne au milieu du Comme Pythagore et divers philosophes faisaient grief à Homère et Hésiode des crimes et des défauts que leurs œuvres prêtent aux dieux, Théagène de Rhégium commence à proposer une interprétation allégorique de la littérature homérique en expliquant les épisodes les plus critiqués par des allégories physiques ou morales. Ainsi, le combat des dieux est selon lui une façon imagée de décrire la lutte des quatre éléments (terre, eau, air, feu) posés comme fondateurs par le philosophe Anaximandre, et donc une allégorie du monde physique.
De même, Diogène le Cynique propose une explication allégorique de l'épisode où Médée aurait persuadé les filles de Pélias de faire bouillir leur père dans un chaudron pour le rajeunir. Selon son interprétation, la vérité serait en fait que .
Cette forme de lecture a été beaucoup explorée par les philosophes stoïciens, tels Chrysippe et Zénon de Kition, qui utilisent surtout l'étymologie pour découvrir la vraie nature des réalités physiques et même des dieux. Au , le philosophe néoplatonicien Porphyre de Tyr suggère que l'antre des nymphes dans l'Odyssée symbolise en fait le monde physique dont les âmes doivent s'échapperL'Antre des nymphes.
Religions juive et chrétienne La lecture allégorique, qui s'est spécialisée dans la recherche du sens caché, est souvent désignée comme une allégorèse. Celle-ci s'est développée au début de notre ère avec Philon d'Alexandrie qui a écrit plusieurs ouvrages dans lesquels il applique à la Bible et à la Torah les procédés de lecture allégorique développés à propos des mythes grecs.
Cette forme de lecture prend un essor extraordinaire avec l’expansion de la religion chrétienne. Au , Origène inaugure un système d'interprétation dans lequel l'allégorie a une fonction majeureAlain Le Boulluec dans ..
Au lieu de distinguer simplement entre sens littéral et sens allégorique, les Pères de l'Église vont mettre en place des niveaux supplémentaires de sens :
Par opposition à l'allégorie courante et véritable, qui porte sur le langage (allegoria in verbis), on introduit la notion d'allégorie de faits (allegoria in factis ou in rebus), afin d'assigner une vérité supérieure aux signes et miracles d'origine divine en montrant comment .
Comme le note le philosophe Hans-Georg Gadamer : Cité dans .
L'allégorie est toujours très pratiquée sous la forme du commentaire : .
Personnification et allégorie
Limites du procédé La personnification est un procédé ancien souvent utilisé dans la tragédie et le poème épique. Elle présente l'avantage de donner une dimension psychologique à des concepts ou à des phénomènes naturels, un processus allégorique qui est . Comme le notait Boileau, grâce à la personnification, Boileau, L'Art poétique, III, v. 171-172. Cité dans ..
La personnification est aussi abondamment employée dans la poésie. Baudelaire , présente son paysage intérieur comme un véritable champ de bataille où circulent des corbillards et où s'affrontent des personnages autonomes (Les Fleurs du mal, Spleen.) De même, la personnification est accompagnée d'une description dans ces vers de Victor Hugo : .
Une métaphore prolongée par une série de comparaisons détaillées ne constitue pas une allégorie, car la phrase ne comporte pas à la fois un sens littéral et un sens figuré. Exemple : (Alfred de Vigny, Chatterton).
La personnification ne relève de l'allégorie que lorsqu'elle est intégrée dans une action : . Dans la personnification simple, le travail cognitif est réduit et l'allégorie disparait. Ainsi la phrase n'est pas une allégorie selon Fontanier, car elle ne contient pas .
Le travail du lecteur est d'autant plus facilité que la valeur figurée est donnée par la lettre majuscule appliquée à un nom commun. Il n'y a donc pas véritablement allégorie dans une personnification, sauf quand le thème se développe en plusieurs autres termes.
Figure féminine Traditionnellement, l'allégorie est personnifiée par une femme . Comme le note Péladan :
Le recours à un personnage féminin a pour effet d'augmenter le pouvoir persuasif des figures allégoriques, en rendant désirables les vertus qu'elles incarnent : la contemplation de la forme délecte le regard du spectateur en même temps que la découverte de la signification ravit son intelligence.
Métaphore et allégorie La métaphore applique le sens d'un mot à un autre en éliminant le terme de comparaison : « Il a un fragment de vitrage sur un œil ». Si on développe la métaphore, elle devient une métaphore filée. Ainsi, dans ce passage où Proust décrit divers personnages à monocle dans une salle de concert :
Dans cet exemple, la métaphore filée prend tout son sens à la fin de la proposition, lorsque le monocle est désigné comme un fragment du vitrage d'un aquarium, ce qui produit .
À la différence de la métaphore, qui n'a qu'un seul sens, l'allégorie peut se lire au seul plan littéral, sans que le sens caché soit évident : L'allégorie peut se développer dans tout un paragraphe, un chapitre ou même un livre, comme dans Le Roman de la Rose. Dans ce cas, les personnages et les événements ont un second sens symbolique qui n'est pas nécessairement aperçu par tous les lecteurs. Par exemple, la fable Le Voyage de Florian est en fait une allégorie des âges de la vie, mais la clé n'en est donnée que dans l'avant-dernier vers. Il y a donc allégorie lorsque .
Symbole et allégorie
L'opposition entre symbole et allégorie, apparue au chez les romantiques allemands, a fait couler beaucoup d'encre et suscite encore bien des confusions, car les deux concepts, loin de s'opposer, sont dans une relation dialectique, l'univers des symboles constituant la réserve de sens où s'alimente le mode allégorique.
Un symbole est défini comme un Dictionnaire du CNRTL.. Toute réalité immatérielle est également susceptible de posséder un ou plusieurs sens symboliques en fonction des connotations dont elle est chargée dans une culture donnée.
Le sens d'un symbole est souvent assez fluide, mais peut cependant être répertorié dans un dictionnaire de symboles qui est aussi diverse qu'il y a de discours. En insérant le symbole dans un contexte verbal, l'allégorie a pour effet d'en canaliser les connotations et d'en stabiliser le sens.
Une allégorie est toujours constituée d'une : un symbole isolé n'est pas une allégorie. Ainsi, le buste de Marianne dans les mairies françaises .
Le langage des symboles s'est particulièrement développé dans l'art médiéval (voir la section ci-dessous « Moyen Âge et Renaissance »).
Philosophie vignette|La Grotte de Platon .Musée de la Chartreuse, Douai.
Quoique opposé aux fictions poétiques, Platon a eu recours à l'allégorie pour expliquer sa conception du monde, notamment avec la célèbre allégorie de la caverne, au livre VII de la République. Dans ce dialogue, il demande à son auditoire d'imaginer des gens enchaînés dans une caverne, face à un mur sur lequel se projettent les ombres projetées par des personnages passant devant un feu derrière leur dos, à l'entrée de la caverne. L'idée de la réalité que donnent ces ombres aux prisonniers est aussi déformée que l'est la nôtre, mais, tout comme les prisonniers de la caverne, nous refusons de la rejeter. Ainsi, le philosophe se heurte à l'aveuglement des hommes qu'il cherche à éduquer. Henri Morier qualifie cette allégorie de métaphysique, car .
Au , un philosophe explique l'allégorie d'une célèbre peinture présentant un Tableau de la vie humaine dans lequel le chemin de la vie est parsemé d'une foule de personnages : Tromperie, Opinions, Convoitises, Mollesses, Fortune, Intempérance, Débauche… Ce texte sera redécouvert à la Renaissance.
— N’aperçois-tu point près de la porte, reprit-il, une femme qui est belle et d’une tranquille attitude ? D’un âge déjà mûr, elle est vêtue d’une robe simple, sans ornements. Elle ne se tient pas sur une boule de marbre, mais sur une base carrée, immobile et solide. Auprès d’elle sont deux autres femmes, qui paraissent être ses propres filles. — Sans aucun doute. — Celle de ces femmes qui est au milieu est Véritable Instruction ; cette autre est Vérité ; l’autre, Persuasion. — Mais pourquoi la première se tient-elle sur une base ? — C’est un symbole, répondit-il. Il donne à entendre aux voyageurs qu’est sûre et solide la route qui vers elle conduit, et que les dons qu’elle départ sont un solide acquis pour ceux qui les obtiennentTableau de la vie humaine.
Au , le philosophe stoïcien Chrysippe Aulu Gelle, Nuits attiques, XIV, 4. Cité par .. Aulu Gelle précise :
Littérature vignette|Allégorie de l'eau. Céramique de Bernard Palissy) (1595). Louvre.
Le développement d'un récit sous forme d'allégorie convient particulièrement lorsque l'auteur veut susciter chez le lecteur un travail de questionnement sur le texte afin que la morale et le sens en soient mieux mémorisés.
Fable La fable, qui se constitue en tant que genre littéraire avec Ésope (vers ), fonctionne essentiellement sur le mode allégorique et vise à illustrer une règle de vie ou une morale au moyen d'une petite histoire . En outre, les animaux se prêtent bien au jeu de l'allégorie car ils sont souvent identifiables à des caractéristiques morales en raison de leur physique, de leur comportement ou des qualités qu'on leur prêteToutefois, les animaux de la fable ne présentent pas toujours le même caractère à chacune de leurs apparitions. Voir .. Le chien est considéré comme le symbole de la fidélité tandis que le loup symbolise le côté sauvage et brutal. Ainsi, dans la fable le Loup et l’Agneau de La Fontaine, le récit est une allégorie visant à illustrer l'idée générale annoncée dans les deux premiers vers : .
Littérature apocalyptique