Enrico Mattei, né le à Acqualagna et mort le à Bascapè, est un industriel dans le domaine du pétrole et un homme politique italien.
Après la Seconde Guerre mondiale, Il est chargé de démanteler l'AGIP (Compagnie générale italienne des pétroles, fondé en 1926), agence de l’État établie par le régime fasciste. Au lieu de cela, il la développe et la réorganise en un trust national, l'Ente Nazionale Idrocarburi (ENI), une entreprise puissante désignée par les Italiens comme un « État dans l'État ».
Sous sa direction, l’ENI négocie d’importantes concessions pétrolières au Moyen-Orient, ainsi que des accords commerciaux de grande portée avec l’Union soviétique, qui permettent de briser l’oligopole du Cartel des sept sœurs qui dominait l’industrie pétrolière au milieu du . Il introduit également le principe selon lequel le pays où se situe l’exploitation pétrolière perçoit 75 % des profits..
Démocrate-chrétien de l’aile gauche et membre du Parlement de 1948 à 1953, personnalité puissante en Italie, Mattei décède dans un accident d'avion en 1962, possiblement causé par une bombe. La mort non résolue de Mattei a eu un retentissement important en Italie et a fait l'objet d'un film de Francesco Rosi, L'Affaire Mattei, Palme d'or au Festival de Cannes 1972.
Biographie Jeunesse et débuts sous le fascisme et avec la Résistance Enrico Mattei est né à Acqualagna, dans la province de Pesaro et d'Urbino, dans les Marches, le deuxième des cinq enfants d’Antonio Mattei, un carabiniere, et d’Angela Galvani. En 1923, il est apprenti dans une usine de tannerie à Matelica.
La progression de sa carrière est rapide. Il devient assistant chimiste, puis chef de laboratoire à . Après son service militaire, il est le principal assistant du propriétaire de la tannerie. Cependant, la crise économique à la fin des années 1920 provoque la fermeture de la tannerie.. Mattei s’installe à Milan où il travaille comme représentant commercial en produits colorants et de solvants pour des compagnies étrangères. En 1931, il adhère au Parti national fasciste, ce qui pouvait lui permettre de faciliter ses affaires, sans être très actif en politique. Par la suite, il crée une usine de produits émulsifiants dérivés du pétrole pour les industries textiles et les tanneries, avec l’aide de son frère et de sa sœur. En 1934, il fonde Industria Chimica Lombarda. Deux ans plus tard, il se marie avec Greta Paulas (1912-2000), à Vienne. Après avoir acquis un diplôme de comptabilité, il s’inscrit à l’Université catholique de Milan.
En , il rencontre le dirigeant du parti alors clandestin Démocratie chrétienne, , qui l’introduit dans des cercles antifascistes à Milan. Après l’armistice italien avec les forces alliées du , l’Italie du Nord étant alors sous domination nazie, Mattei rejoint un groupe de partisans, dans les montagnes autour de Matelica, et les aide à se ravitailler en armes. Son enrôlement dans la Résistance italienne a pu se faire malgré les suspicions relatives à son appartenance au Parti fasciste. Son rôle était cependant plutôt secondaire, cantonné essentiellement sur des activités administratives et logistiques. Après avoir échappé à plusieurs rafles, il se replie sur Milan.
Impressionnés par ses aptitudes militaires et d’organisateur, les démocrates-chrétiens le promeuvent au commandement de leurs forces armées dans la Résistance. Le , il est capturé à Milan avec d’autres résistants, au quartier général clandestin des démocrates-chrétiens. Détenu dans une caserne à Côme, il peut s’évader le , tirant parti de la confusion causée par un court-circuit qu’il a pu lui-même provoquer. Mattei fait partie ensuite du commandement militaire en Italie du Nord du Comité de libération nationale, au nom des démocrates-chrétiens. Après la guerre, il est décoré de la Silver Star par les autorités américaines..
L’Agip et l’ENI En 1945, le Comité de libération nationale nomme Mattei à la tête de l’Azienda Generale Italiana Petroli (Agip), la compagnie pétrolière nationale créée par les fascistes, avec comme instruction de la solder dès que possible. Mattei a, en fait, travaillé dur pour restructurer la compagnie et la transformer en l’un des atouts économiques les plus importants de l'Italie. En 1949, Mattei a prononcé une déclaration publique étonnante : le sous-sol de la vallée du Pô, dans le nord de l’Italie était riche en pétrole et en gaz naturel, et l’Italie pourrait résoudre tous ses besoins énergétiques avec ses propres ressources.
Relayé par la presse italienne, il a alors encouragé l’idée que l'Italie, qui souffrait encore des conséquences de la guerre, deviendrait bientôt riche. La valeur financière de l’Agip a aussitôt augmenté sur les marchés financiers et la compagnie (propriété de l’État mais avec un statut de société privée) est devenue l’une des plus solides et importantes entreprises italiennes. La réalité était cependant un peu différente de ce qu’avait dit Mattei : le territoire de Cortemaggiore, dans la vallée du Pô, contenait une certaine quantité de gaz et seulement une faible quantité de pétrole.
La stratégie de Mattei était d’utiliser le gaz naturel pour alimenter le développement d’une industrie nationale dans l’Italie septentrionale, soutenant le boom économique de l’après-guerre qui a plus tard été qualifié de miracle économique italien. Davantage qu’un substitut des importations de pétrole, le gaz était un substitut des importations de charbon, moins cher et plus fonctionnel, pour les activités industrielles en pleine croissance. Les importants bénéfices des ventes de gaz naturel ont été réinvestis dans la prospection, la production, et l’expansion de pipelines, ainsi que dans la recherche de nouveaux clients..
L’Agip a obtenu une concession exclusive pour la prospection de gaz et de pétrole sur le territoire national et a été en mesure de maintenir des bénéfices. Les opinions politiques étaient divisées à son sujet : la gauche le soutenait, contrairement aux conservateurs et à la plupart des industriels. À cette époque, Mattei est censé avoir largement utilisé des ressources financières occultes pour financer des pots-de-vin, notamment en faveur d’hommes politiques et de journalistes.
Il avait coutume de dire des partis politiques : « Je les utilise comme j’utiliserais un taxi : je m’assois, je paie pour le trajet, je sors. » L’Agip a pris le contrôle de centaines d’entreprises dans tous les secteurs économiques du pays. Mattei s’intéressait beaucoup à la presse et l’Agip a pris possession de plusieurs journaux et de deux agences de presse.
En 1953, une loi a créé l’ENI (Ente Nazionale Idrocarburi), dans laquelle l’Agip a été fusionnée. Mattei en a d’abord été le président puis l’administrateur et le directeur général. De facto, Mattei était le patron de l’ENI, et l’ENI était sa chose.
Influence internationale L’attention de Mattei s’est tournée vers le marché international du pétrole. Il a inventé (ou du moins la racontait beaucoup) l’histoire du petit chat : « Un petit chat arrive à un endroit où quelques gros chiens mangent dans une marmite. Les chiens l’attaquent et le rejettent. Nous, les Italiens, sommes ce petit chat : dans cette marmite, il y a du pétrole pour tout le monde, mais certains ne veulent pas nous en laisser approcher. » Ce genre de fable a rendu Mattei extrêmement populaire dans l’Italie économiquement pauvre de l’époque, et lui a permis d’acquérir la popularité nécessaire pour obtenir des soutiens politiques.
Pour briser l’oligopole des Sept Sœurs (une formule qu’il a inventé pour faire référence aux compagnies pétrolières dominantes du milieu du ), Mattei a conclu des accords avec les pays les plus pauvres du Moyen-Orient et les pays du bloc de l'Est. Mattei s’est rendu en 1959 à Moscou, où il a négocié un accord d’importation de pétrole avec l’Union soviétique en pleine guerre froide, malgré les protestations de l’OTAN et des États-Unis. Il a également publiquement soutenu des mouvements indépendantistes contre les pouvoirs coloniaux, ce qui a permis à l’ENI de tirer parti de la rancœur contre les anciennes puissances colonisatrices dans des pays nouvellement indépendants comme l’Algérie. À ses détracteurs qui l’accusaient de faire le jeu des communistes et de rendre l’Italie dépendante des exportations soviétiques, Mattei a répondu qu’il achetait aux fournisseurs proposant les meilleurs prix.
Mattei a conclu des accords avec la Tunisie et le Maroc, à qui il a offert un partenariat à 50/50 pour l’extraction du pétrole, très différent des formes de concession normalement proposées par les grandes compagnies pétrolières. À l’Iran et à l’Égypte, il a proposé, en plus, que les investissements risqués de la prospection seraient entièrement à la charge d’ENI. S’il n’y avait pas de pétrole découvert, le pays n’aurait pas à débourser un dollar. En 1957, ENI était déjà en concurrence avec des géants comme Esso ou Shell et finançait les nationalistes algériens contre l’État français dans la guerre d'AlgériePatrick Lafond, Le tiers-mondisme italien de Mattei, Mélanges de l’École française de Rome - Italie et Méditerranée modernes et contemporaines, 122-1, 2010, p. , 161-195, mis en ligne le 17 septembre 2013, consulté le 18 décembre 2016..
En 1960, après avoir conclu un accord avec l’Union soviétique et pendant qu’il négociait avec la Chine populaire, Mattei a publiquement déclaré que le monopole américain était terminé. Les réactions ont d’abord été conciliantes et ENI a été invitée à prendre part au partage des zones de prospection dans le Sahara. Cependant, Mattei a fait de l’indépendance de l’Algérie une condition de son acceptation, faute de quoi il n’y aurait pas d’accord. Il fournit des armes aux indépendantistes algériens et les fait former aux techniques de guérilla.. En conséquence, il est une cible de l’organisation terroriste OAS, opposée à l’indépendance de l’Algérie, qui lui adresse des menaces explicites. En 1962, il commande à Jean-Paul Sartre le scénario d’Un dieu noir et un diable blanc, documentaire anti-OAS dont le tournage, débuté à Alger mais arrêté par ENI après la mort de Mattei.
L’accident mortel et les enquêtes Le , lors d’un vol de Catane, en Sicile, vers l’aéroport de Milan-Linate, l’avion de Mattei, un Morane-Saulnier MS.760 Paris, s’est écrasé dans les environs du petit village de Bascapè en Lombardie, pendant une tempête.. Les trois hommes à bord ont été tués : Mattei, son pilote Irnerio Bertuzzi, et le journaliste américain de Time-Life William McHale. Le ministère de la Défense italien, dirigé alors par Giulio Andreotti, a eu la responsabilité de mener l’enquête sur cet accident. L’accident a possiblement été causé par une bombe embarquée..
Durant son mandat controversé à la tête d’ENI, Mattei s’est fait de nombreux ennemis. Le Conseil de sécurité nationale des États-Unis le décrivait comme un obstacle irritant dans un rapport classifié de 1958. Les autorités françaises ne lui pardonnaient pas d’avoir été en affaire avec le mouvement indépendantiste algérien. La responsabilité de sa mort a été tantôt attribuée à la CIA, à l’OAS ou à la mafia sicilienne. Ne faisant pas confiance aux services secrets italiens, quand bien même nombre de ses partisans en étaient membres, Mattei a constitué une sorte de garde de protection personnelle formée d’anciens combattants de la Résistance.
Selon Philippe Thyraud de Vosjoli, un ancien agent du SDECE (ancêtre de la DGSE) qui prit le parti des États-Unis, les services secrets français étaient responsables de l’accident d’avion. ENI aurait été sur le point de supplanter les intérêts pétroliers français en Algérie. Un agent du SDECE aurait piégé l’avion de Mattei..