La psychologie évolutionniste, ou évolutive, ou encore évolutionnaire, parfois abrégée en « psycho-évo » ou « évo-psy », est un courant de la psychologie cognitive et de la psychosociologie dont l'objectif est d'expliquer les mécanismes de la pensée et les comportements humains à la lumière de la théorie de l'évolution biologique. Elle est assimilée par certains auteurs à la sociobiologie, ou considérée comme un courant qui a pris la succession de la sociobiologie aujourd'hui fortement contestée. Comme elle, la psychologie évolutionniste cherche à expliquer nos comportements et représentations en se référant à la théorie synthétique de l'évolution, mais elle accorde une plus grande place aux mécanismes psychologiques et à l'environnement culturel comme facteurs déterminants.
Certains de ses détracteurs la considèrent comme pseudo-scientifique, lui reprochant un manque d'assise empirique et théorique, ainsi qu'une propension à naturaliser les conduites et les rapports de domination entre groupes humains.
Historique
La psychologie évolutionniste s’inscrit dans une tradition de courants ayant cherché à appliquer la théorie de l’évolution à l’étude du comportement humain. À la fin de L’origine des espèces, en 1859, Charles Darwin écrivait déjà :« J’entrevois dans un avenir éloigné des routes ouvertes à des recherches encore bien plus importantes. La psychologie sera solidement établie sur une nouvelle base, c’est-à-dire sur l’acquisition nécessairement graduelle de toutes les facultés et de toutes les aptitudes mentales, ce qui jettera une vive lumière sur l'origine de l’Homme et sur son histoire. »Dans son sillage suivront la psychologie des instincts de William James et William McDougall, l’éthologie de Nikolaas Tinbergen, Konrad Lorenz et Karl von Frisch, la sociobiologie de Richard Alexander, William D. Hamilton, Robert Trivers et Edward O. Wilson, ainsi que les approches nativistes du langage de Noam Chomsky et Eric Lenneberg.
Néanmoins, si la psychologie évolutionniste se développe de façon importante dans les années 1980-1990 spécifiquement, c’est que deux avancées scientifiques majeures ont eu lieu dans la seconde moitié du .
La première est la « révolution adaptationniste » en biologie évolutive, initiée notamment par George C. Williams, William D. Hamilton, Robert Trivers et John Maynard Smith (et résumée par Richard Dawkins dans Le gène égoïste). Leurs travaux fournissent une base théorique rigoureuse à l’étude de la sélection naturelle et de l’adaptation, en montrant comment les traits biologiques peuvent être compris comme des solutions à des problèmes récurrents rencontrés au cours de l’évolution. Cette approche a permis l’élaboration de nombreuses théories visant à expliquer l’évolution de comportements tels que l’altruisme, la coopération ou les stratégies reproductives. Parallèlement, l’adaptationnisme a fourni des outils conceptuels permettant de distinguer les adaptations façonnées par la sélection naturelle de leurs sous-produits ou de caractéristiques apparues de manière contingente.
La deuxième avancée est la « révolution cognitive » démarrée dans les années 1950-1960 grâce à l’essor de la théorie de l’information, de la cybernétique et de l’informatique. L’esprit est maintenant considéré comme un système de traitement de l’information pouvant être étudié, et non plus comme une simple « boîte noire » ou une capacité générale d’apprentissage.
Les années 1970 et 1980 sont également marquées par des progrès en anthropologie, en primatologie et en linguistique. Des chercheurs comme Irven DeVore et Richard Lee développent des programmes d’étude systématique des chasseurs-cueilleurs contemporains afin de mieux comprendre les pressions de sélection ayant façonné l’espèce humaine au cours de son histoire évolutive. Des travaux en comportement animal, en linguistique et en neuropsychologie remettent en cause l'hypothèse de la tabula rasa, et tendent à montrer que l'esprit humain possède des prédispositions cognitives héritées de l'évolution qui orientent l'apprentissage et le traitement de l'information.
Dans cet environnement intellectuel, les fondateurs de la psychologie évolutionniste John Tooby et Leda Cosmides couchent sur le papier en 1992 un programme de recherche visant à réunir toutes ces disciplines au sein d’un cadre théorique ayant comme objectif commun une meilleure compréhension du comportement humain.
Cadre théorique
Présentation
Présentation générale La psychologie évolutionniste est une approche théorique des sciences sociales qui place la structure psychologique dans une perspective évolutionniste.. Elle identifie les traits psychologiques humains qui résulteraient d'adaptations évoluées, c'est-à-dire les produits fonctionnels de la sélection naturelle dans l'évolution humaine. La réflexion sur les adaptations des mécanismes physiologiques, tels que ceux du cœur, des poumons et du système immunitaire, irrigue la biologie évolutionniste. Les psychologues évolutionnistes appliquent le même raisonnement à la psychologie, en proposant que l'esprit humain est modulaire et que la modularité de l'esprit est similaire à celle du corps. Une grande partie du comportement humain serait donc le résultat d'adaptations psychologiques mises en œuvre pour résoudre des problèmes récurrents dans les environnements ancestraux des humains Al-Shawaf, L., Shackelford, T. K., Al-Shawaf, L., & Shackelford, T. K. (2024). The Oxford Handbook of Evolution and the Emotions (Oxford University Press). Oxford University Press...
La psychologie évolutionniste n'est pas simplement une sous-discipline de la psychologie. Sa théorie évolutionniste prétend fournir un cadre métathéorique fondamental qui intègre le champ entier de la psychologie de la même manière que la biologie de l'évolution l'a fait pour la biologie Duntley and Buss 2008. Carmen, R.A., et al. (2013). Evolution Integrated Across All Islands of the Human Behavioral Archipelago: All Psychology as Evolutionary Psychology. EvoS Journal: The Journal of the Evolutionary Studies Consortium, 5, pp. 108–26. PDF.
Les psychologues évolutionnistes soutiennent que les comportements ou les traits de caractère qui sont universels dans toutes les cultures sont de bons candidats pour être déclarés comme résultant d'adaptations évolutives Schacter et al. 2007, p. 26–27., y compris les capacités d'empathie, de discernement des parents avec les non-parents, d'identification et de préférence des partenaires plus sains, de coopération avec les autres.
Postuler des fonctions permet de découvrir du design Le principe central de la psychologie évolutionniste est de postuler que la psychologie humaine a certaines fonctions pour découvrir plus rapidement ses caractéristiques. En effet, la fonction et le design d’un système sont toujours liés : étudier les caractéristiques d’un système permet d’en deviner sa fonction (comme en rétro-ingéniérie), et inversement, postuler qu’un système a une certaine fonction permet de découvrir ses propriétés, comme un ingénieur qui postulerait qu’un virus inconnu a une certaine fonction pour savoir quelles activités surveiller sur son ordinateur. C’est ce « pouvoir heuristique » de la pensée fonctionnelle, utilisé depuis longtemps en biologie par le « courant adaptationniste », que la psychologie évolutionniste cherche à appliquer à un système particulier : la psychologie humaine. Postuler des fonctions (évolutives) permet de guider la recherche et de découvrir plus rapidement le design caché de la psychologie.
Concepts Lors de la création de ce programme de recherche, les fondateurs de la psychologie évolutionniste ont développé un certain nombre de concepts, plus ou moins acceptés par tous ses pratiquants. La première hypothèse sur laquelle s'appuye la psychologie évolutionniste est que la majeure partie, voire la totalité, de nos comportements s'explique par des mécanismes psychologiques internes. La seconde hypothèse est que l'esprit est un ensemble de multiples modules spécialisés de traitement de l'information, résultant d'une adaptation à des contraintes environnementales précises auxquelles ont dû faire face nos ancêtres hominidés à l'ère des chasseurs-cueilleurs.
L'idée sous-jacente est d'appliquer à l'esprit, ensemble de mécanisms cognitifs, l'approche évolutionniste reconnue par la biologie, pour découvrir et expliquer leur apparition dans le cadre des adaptations conservées via la sélection naturelle.
Environnement ancestral Afin d’identifier les problèmes de survie et de reproduction que la psychologie humaine a rencontré au cours de l’évolution, il est plus pertinent de prendre en compte l’environnement passé des ancêtres chasseurs-cueilleurs (généralement situé au Pléistocène) que celui des humains modernes. Non pas que l’évolution de la psychologie humaine se soit arrêtée depuis, mais comme l'évolution d'adaptations complexes demande un temps considérable, l'esprit humain resterait en partie adapté à un environnement de chasseurs-cueilleurs.
Ainsi, contrairement à une idée reçue, l'environnement occupe une place centrale en psychologie évolutionniste. Un comportement est toujours adapté à quelque chose, à un environnement particulier.
Comportements maladaptés La prise en compte de l’environnement ancestral permet d’expliquer pourquoi il ne faut pas s’attendre à ce que tous les comportements soient toujours parfaitement adaptés. Si l’environnement actuel diffère trop de l’environnement ancestral, il est attendu que les comportements actuels soient parfois inadaptés. Un exemple classique est celui de l’appétence pour les aliments gras et sucrés, parfois néfaste aujourd’hui lorsqu’elle conduit à l’obésité, au diabète et aux maladies cardiovasculaires, mais qui a pu se réveler très utile dans un environnement où les calories étaient moins abondantes. Les comportements ne visent pas à maximiser la fitness à chaque instant, mais résultent de mécanismes psychologiques évolués pour la maximiser en moyenne, sur toute une vie, dans l'environnement ancestral.
Spécialisation fonctionnelle et modularité L'esprit humain serait composé de nombreux mécanismes spécialisés, à l'image des organes du corps. De même que la sélection naturelle a organisé le corps en organes dédiés chacun à une fonction, elle aurait organisé l'esprit en programmes cognitifs spécialisés, parfois appelés modules. L'existence de telles spécialisations est suggérée notamment par la neuropsychologie, qui observe après lésions localisées des troubles affectant sélectivement certaines fonctions cognitives.
Certains de ces mécanismes ne traiteraient qu'une gamme restreinte d'informations, propre à un domaine particulier : c’est ce qu’on appelle la spécificité du domaine. Par exemple, l'apprentissage de la peur serait plus aisé pour certains stimuli ancestraux, comme les serpents, que pour d'autres. Cette idée a été formalisée pour s'opposer à la conception d'un esprit composé uniquement de capacités généralistes (mémoire, raisonnement, perception) applicables à tous les domaines, mais il est encore débattu de savoir à quel point la spécificité du domaine est répandue.
Définitions et périmètre
Courants internes et évolutions depuis ses origines
Distinction entre une psychologie évolutionniste "au sens strict" et "au sens large" Une distinction est parfois faite entre la psychologie évolutionniste "au sens strict" telle que défendue par ses fondateurs John Tooby et Leda Cosmides dans leurs articles séminaux et une psychologie évolutionniste "au sens large" qui mobiliserait la théorie de l'évolution de manière plus éclectique, sans nécessairement adhérer à l'ensemble des engagements mentionnés en section Concepts. La psychologie évolutionniste au sens strict a aussi été appelée « psychologie évolutionniste orthodoxe » ("high church"), « école de Santa Barbara » (du nom de l’université de ses fondateurs), ou « psychologie évolutionniste au sens étroit » ("narrow").