Patrice Chéreau, né le à Lézigné (Maine-et-Loire) et mort le à Clichy (Hauts-de-Seine)Zineb Dryef, « Le faire-part de Chéreau disait “Patrice aimait les fleurs blanches” », Rue89, nouvelobs.com, 16 octobre 2013., est un metteur en scène de théâtre et d'opéra, réalisateur, scénariste, producteur de cinéma et acteur français. Ses travaux mêlent recherches plastiques, réflexions politiques et exploration des obsessions humaines.
Biographie Jeunesse Patrice Chéreau est le fils cadet de Jean-Baptiste Chéreau (1907-1988), artiste-peintre et de Marguerite Pélicier, illustratriceWho's Who in France, édition 2008, ..
Il est un descendant d'Edmé Brière de l'Isle (1779-1849) — par ailleurs père du général Brière de l'Isle — qui eut trois fils de Cythère, une jeune métisse libre, enfants qu'il devait ultérieurement reconnaître. L'un de ces trois garçons (Thomas Brière de l'Isle, 1809-1867) est l'ancêtre de Patrice Chéreau.
Installés à Paris, ses parents le sensibilisent à l'art et la culture en l'emmenant régulièrement visiter des expositions et assister à divers spectacles. Il entre au lycée Montaigne. puis au lycée Louis-le-Grand et rejoint la troupe de théâtre de son établissementGeorges Friedenkraft, Article « Patrice avant Chéreau », Nouvelles Rive Gauche, 1990, 154, .. Être acteur ne lui suffit pas : il met en scène les spectacles de lycéens et se lance dans la conception des décors et des costumes. Par la suite, il étudie l'allemand et les lettres classiques. Il obtient une licence d'allemand avant de se consacrer définitivement à la scène.
Les débuts au théâtre En 1966, à 22 ans, dans la France d'avant-mai 68, il prend la direction du Théâtre de Sartrouville. Comme la plupart de ses compagnons, il s'engage dans un théâtre politique où il affiche des positions de gauche affirmées. En 1965, il met en scène L'Héritier de village de Marivaux puis l'année suivante une pièce d'Eugène Labiche : L'Affaire de la rue de Lourcine. Chéreau divise et compte déjà autant d'adeptes que d'ennemis Article de l'encyclopédie Larousse sur Patrice Chéreau, consulté le 25 octobre 2012.. Il assure également la mise en scène des Soldats de Jakob Michael Reinhold Lenz, en 1967, qui reçoit le prix du Concours des jeunes compagnies.
À Sartrouville, il s'entoure du décorateur Richard Peduzzi, de l'éclairagiste André Diot et du costumier Jacques Schmidt pour monter deux pièces chinoises (La Neige au milieu de l'été et Le Voleur de femmes) qui marquent les esprits pour leurs décors mélangeant plateformes, poulies et passerelles.
La faillite, en 1969, du Théâtre de Sartrouville le pousse vers l'Italie, où il intègre le Piccolo Teatro de Milan, à la demande de Paolo Grassi. En Italie, Chéreau subit l'influence de Giorgio Strehler qu'il considère comme son seul maître.. Il travaille en même temps en France où il se met en scène, à Marseille, dans Richard II de William Shakespeare. Il monte également une nouvelle version de Don Juan de Molière à Lyon. Ces deux spectacles montrent à nouveau le soin maniaque qu'il accorde aux décors : ils constituent une machine faite pour « tuer le libertin » dans la seconde pièce et une « machine-piège » dans la première où Chéreau fait du protagoniste un enfant vulnérable, perdu et seulComme le note l'encyclopédie Larousse.
De 1971 à 1977, il dirige avec Roger Planchon et Robert Gilbert le Théâtre national populaire de Villeurbanne auquel il donne de nouvelles ambitions, proches des idéaux de mai 68. Il y met notamment en scène Massacre à Paris de Christopher Marlowe où la scénographie et les lumières animent une série de tableaux baroques sur la nuit de la Saint-Barthélemy : machinerie infernale, cadavres répandus dans une eau noire où apparaissent les fragments d'une lune brisée et où résonnent les pas de clowns macabres…
La consécration au théâtre En 1973, sa mise en scène de La Dispute de Marivaux au Théâtre de la Gaîté le met à l'égal de ses aînés Planchon et Vitez. Son fécond travail de metteur en scène est rapidement et très largement reconnu en Europe pour son goût de l'innovation esthétique, des grands décors et de l'image fastueuse. Son inspiration visuelle et son lyrisme laissent une place importante au mystère, à la fantasmagorie et à l'hyper-expressivité des corps, mêlant sensualité et jeu d'acteurs archaïque (expressions grotesques, maquillage outrancier, gestes violents ou ritualisés…)Article sur Patrice Chéreau dans l'Encyclopædia Universalis. Chéreau est également perçu comme un metteur en scène de l'hystérie, de la transe et du corps à corps. Comme ses confrères Bernard Sobel, Ariane Mnouchkine, Roger Planchon et Giorgio Strehler, il est l'héritier de Bertolt Brecht pour la notion de distanciation et d'art engagé et d'Antonin Artaud pour l'idée de théâtre de la cruautéArticle sur le théâtre occidental contemporain dans l'Encyclopædia Universalis; Chéreau franchit, pour certains critiques, une étape décisive dans la représentation théâtrale et donne une nouvelle signification à l'espace scénique tant par la réflexion artistique qu'il propose que par l'immense succès que rencontrent ses créationsSite du ciné-club de Caen : article sur Patrice Chéreau. Son univers plastique trouve une sphère d'influence assez large : il reconnaît notamment l'expressionnisme allemand et l'œuvre d'Orson Welles et Sergueï Eisenstein (qu'il découvre dans sa jeunesse à la Cinémathèque de la rue d'Ulm) comme des modèles fondateurs..
Premiers films Le cinéma de Chéreau garde en commun avec le théâtre l'unité de lieu et de temps. Mais selon lui, le cinéma permet de mieux mettre en valeur les émotions picturales de son enfance et de mieux illustrer les tourments de l'âme. Son œuvre est composée à la fois de films à grand spectacle (La Reine Margot) et de films d'auteur intimistes, privilégiant les thèmes du désir, de la folie et de la mort et comprenant certaines recherches stylistiques. Ses réalisations cinématographiques ne sont reconnues que tardivement, ses premiers longs métrages, La Chair de l'orchidée, en 1974, adapté du roman éponyme de James Hadley Chase et Judith Therpauve avec Simone Signoret dans le rôle-titre, en 1978, ont peu de succès en raison de leur mise en scène jugée encore très théâtrale.
Les Amandiers Au théâtre, en 1982, Chéreau met en scène sur deux soirées au Théâtre de la Ville, Peer Gynt d'Henrik Ibsen, qui révèle Dominique Blanc, son actrice féticheBiographie de Dominique Blanc sur Allocine.fr, consultée sur le 26 octobre 2012..
De 1982 à 1990, Chéreau dirige, avec Catherine Tasca, la Maison de la culture de Nanterre, devenue Théâtre Nanterre-Amandiers, Centre dramatique national à son arrivée. En 1983, après Combat de nègre et de chiens, de son ami Bernard-Marie Koltès dont il fait connaître l'œuvre, il monte Les Paravents de Jean Genet en farce sulfureuse, utilisant la salle comme extension de la scène. Le décorateur Richard Peduzzi y représente un cinéma de Barbès, inquiétant et délabré.
Chéreau alterne ensuite avec bonheur le classique (Marivaux, Mozart…) et le contemporain (Heiner Müller, Koltès…), s'amusant à malmener la noblesse du , vue comme futile et vaniteuse (Lucio Silla, La Fausse Suivante, Quartett). Il trouve également le temps de se consacrer à sa carrière d'acteur, interprétant Camille Desmoulins dans Danton d'Andrzej Wajda et Napoléon dans Adieu Bonaparte de Youssef Chahine.
Durant cette période, il réalise son film le plus personnel, L'Homme blessé en 1983, qui trahit l'influence de Jean Genet, Rainer Werner Fassbinder et Pier Paolo Pasolini. L'œuvre dérange pour sa peinture désenchantée d'une époque puis par l'évocation d'une crise d'identité sexuelle et du milieu de la prostitution masculine. Pour ce film, il obtient, avec Hervé Guibert, le César du meilleur scénario original en 1984.
En 1982, il se dote de la casquette de producteur de cinéma, en fondant la société de production Azor Films., qui coproduira bon nombre de ses réalisations jusqu'à son décès...
En 1987, il présente au Festival de Cannes Hôtel de France, transposition du Platonov d'Anton Tchekhov dans une époque moderne. Le film est interprété par la jeune génération des comédiens formés aux Amandiers dont Valeria Bruni Tedeschi, Laurent Grévill, Bruno Todeschini, Marianne Denicourt, Agnès Jaoui et Vincent Perez.
L'année suivante, il montre au Festival d'Avignon sa mise en scène dHamlet de Shakespeare qui fait date pour la prestation de Gérard Desarthe dans le rôle-titre puis pour l'inclusion de morceaux de musique contemporaine dans le déroulement de la tragédie. Le travail de Chéreau est récompensé par un Molière en 1989Patrice Chéreau, Molière du meilleur metteur en scène 1989 sur Ina.fr, consulté le 20 octobre 2013.. C'est à cette époque que Pascal Greggory devient son compagnon et l'un de ses acteurs fétiches « Patrice Chéreau: 'It's OK to be hated' » dans The Guardian du 25 avril 2011..
La Reine Margot À la fin de la saison 1989-1990, Chéreau quitte le théâtre des Amandiers. Il se consacre à l'opéra, met en scène au Théâtre de l'Odéon Le Temps et la chambre de Botho Strauss avec Anouk Grinberg (Molière du meilleur spectacle du théâtre public en 1992Patrice Chéreau Molière du meilleur spectacle subventionné pour Le Temps et la chambre en 1992 Ina.fr, consulté le 20 octobre 2013.) et se plonge dans la préparation d'une fresque cinématographique sur le massacre de la Saint-Barthélemy, La Reine Margot. Tourné sur une période de plus de six mois et nécessitant un budget colossal, ce film à grand spectacle, sanglant et porté par l'interprétation d'Isabelle Adjani dans le rôle-titre, revient sur la fin des Valois et s'inspire d'un roman-feuilleton d'Alexandre Dumas, consacré au mariage d'Henri de Navarre, futur Henri IV, à Marguerite de France et aux amours supposées de cette dernière avec le marquis Joseph Boniface de La MôleAnecdotes de tournage de La Reine Margot sur AlloCiné.fr, consulté le 20 octobre 2013..
Pour ce projet de longue date dont Claude Berri est le producteur et qui manque d'être abandonné à plusieurs reprises, Chéreau sollicite Danièle Thompson avec laquelle il coécrit le scénario pendant plusieurs années, souhaitant, selon ses dires, éviter l'académisme des reconstitutions historiques pour revendiquer une filiation avec le film de gangsters et la saga mafieuse dans le sillage de Francis Ford Coppola et Martin Scorsese. Il déclare : .
D'une ambition esthétique manifeste, l'œuvre est jugée par son auteur plus « élisabéthaine » que « shakespearienne » et proche de Marlowe pour l'idée d'une violence sourde, prête à jaillir à tout moment. Si le film puise autant son inspiration dans le théâtre et la littérature que la peinture (Francisco de Goya, Théodore Géricault, Francis Bacon), il cherche également à s'inscrire dans la lignée d'un cinéma d'auteur de prestige mêlant famille, pouvoir, folie, décadence, sexe et barbarie à l'instar de L'Impératrice rouge de Josef von Sternberg, Ivan le Terrible de Sergueï Eisenstein, Macbeth d'Orson Welles, Les Damnés de Luchino Visconti ou encore Aguirre, la colère de Dieu de Werner Herzog.