Les carmélites de Compiègne sont seize religieuses carmélites installées à Compiègne au . Arrêtées sous la Terreur, condamnées à mort et guillotinées le par le Tribunal révolutionnaire au motif de « fanatisme et sédition ». Elles avaient, deux ans auparavant, fait le vœu de donner leur vie pour « apaiser la colère de Dieu et que cette divine paix que son cher Fils était venu apporter au monde fût rendue à l'Église et à l'État ». Leur mort paisible sur l'échafaud impressionna les foules.

Elles sont béatifiées en 1906 par le pape Pie X. Le , le pape François les canonise.

Leur vie et leur arrestation ont inspiré plusieurs œuvres (nouvelles, pièces, films, opéras) intitulées pour la plupart .

Histoire La fondation du couvent L'ordre du Carmel est réformé au en Espagne par Thérèse d'Avila, qui souhaite un retour rigoureux à la règle de 1247 d'Innocent IV. L'une des manifestations les plus visibles en est la tenue modeste à l'extrême : pieds nus, sandales et robe de bure. Le premier carmel réformé est fondé en France en 1604 par le cardinal Pierre de Bérulle avec l'aide de Barbe Acarie.

Le carmel de Compiègne est fondé le . Huit carmélites viennent y prendre possession de la maison dite de la « Toison d’or ». C'est le cinquante-troisième carmel fondé en France. Elles déménagent ensuite plusieurs fois, avant de s'installer définitivement le dans le couvent construit pour elles. et dédié au mystère de l’Annonciation. Situé à proximité du château royal, il bénéficie jusqu'à la Révolution de la protection des reines de France, d'Anne d'Autriche jusqu'à Marie-Antoinette..

Avant la Révolution, le couvent compte vingt et une carmélites. Les religieuses de chœur étant issues de la petite ou moyenne bourgeoisie ou de la petite noblesse, aucune ne vient de la grande aristocratie. Au moment où débute la Révolution, la prieure est mère Thérèse de Saint-Augustin.

Le songe de sœur Élisabeth-Baptiste À la fin du , une carmélite de ce monastère, sœur Élisabeth-Baptiste, voit en songe toutes les religieuses de son couvent dans la gloire du ciel, revêtues de leur manteau blanc et tenant une palme à la main. La palme est le symbole du martyre dans le christianisme.

L'interrogation quant à l'éventualité d'un martyre reste présente au long du siècle suivant, jusqu'à la Révolution. Aussi, en , lorsque la mère prieure sent dans la communauté monter le désir du martyre, elle propose aux religieuses un acte de consécration par lequel « la communauté s'offrirait en holocauste pour apaiser la colère de Dieu et [pour] que cette divine paix que son cher Fils était venu apporter au monde fût rendue à l'Église et à l'État ».

Cette consécration est faite d'enthousiasme par toutes les religieuses, sauf deux, plus anciennes, qui expriment leurs craintes. Elles sont moins émues par le sacrifice lui-même que par la manière dont il devra s'accomplir (la guillotine). Mais quelques heures plus tard, en pleurant, elles sollicitent la faveur de prêter à leur tour le serment et de se joindre à leurs sœurs.

Désormais, chaque jour, la communauté, dans son ensemble — lorsque les religieuses vivent encore dans leur couvent —, puis dans les différentes maisons d'accueil — après l'expulsion —, renouvelle sa consécration.

Vie du couvent pendant la Révolution française thumb|right|350px|Décret de l'Assemblée national [sic] qui supprime les ordres religieux et religieuses. Le mardi 16 février 1790. Caricature anonyme de 1790. « Que ce jour est heureux, mes sœurs. Oui, les doux noms de mère et d'épouse est bien préférable à celui de nonne, il vous rend tous les droits de la nature ainsi qu'à nous ».

Les spoliations Le , les biens du clergé sont confisqués et remis à la Nation, afin de résoudre la crise financière de 1788, mais les religieuses peuvent rester dans leurs bâtiments.

Le , tous les ordres monastiques et les congrégations régulières sont dissous. Les vœux que les religieux ont prononcés sont déclarés nuls parce que « contraires à la liberté ». L'Assemblée nationale invite chacun à rentrer chez soi, mais autorise ceux qui le désirent à rester dans leur couvent, devenu bien national.

Les biens de l'Église et des couvents ayant été saisis par l'État, les religieux se trouvent sans ressources. C'est donc l'État qui les prend en charge et l'Assemblée constituante leur verse une pension..

Les carmélites de Compiègne, qui ont déclaré vouloir vivre et mourir dans leur « Sainte Maison », restent en communauté et touchent leurs livres de pension annuelle légale. En , sœur Constance de Jésus, alors novice au Carmel, se trouve interdite par la loi de prononcer ses vœux (conformément à la loi du de « Suspension des vœux dans les monastères »).. Elle restera donc novice, accompagnant ses sœurs professes.

Le décret du prévoit que . Mère Thérèse de Saint-Augustin est réélue supérieure, et mère Henriette de Jésus est élue économe. Le vote a lieu sous la surveillance de deux officiers municipaux.

. La veille, les autorités ont signé le décret expulsant de leurs couvents toutes les religieuses qui y résident encore, les bâtiments devant être vendus pour financer la dépense publique. La date limite de l'exécution est fixée au . C'est dans les jours qui suivent que la communauté monastique prononce son vœu de martyre.

Le , jour de la fête de l’Exaltation de la Sainte Croix, les carmélites sont expulsées de leur couvent par les autorités civiles avec interdiction de porter l'habit religieux et « rendues à la vie civile »..

Le serment Liberté-Égalité L’Assemblée législative impose aux ex-religieuses, par le décret du , de prêter serment devant la nation en déclarant : Certaines refusent, jusqu'à la mort, de prêter ce serment, arguant qu'il est en opposition avec leurs vœux d'obéissance prononcés lors de leur entrée dans les ordres. Ce n'est pas le cas des carmélites de Compiègne, qui, cinq jours après leur expulsion, le , sur les conseils des autorités civiles de la commune, prêtent toutes le serment « Liberté-Égalité ».

Le carmel clandestin thumb|320px|Requête des carmélites de Compiègne avec leurs signatures. Expulsées de leur couvent, elles sont hébergées par quelques familles de Compiègne, et réparties en quatre groupes dans des maisons contiguës près de l’église Saint-Antoine.

Elles s’organisent pour continuer leur vie monastique : temps de prière, de travail... Pendant quelques mois, elles peuvent assister à la messe à l’église Saint-Antoine, en entrant par la petite porte, du côté est de l’édifice. Elles maintiennent une vie communautaire discrète. Chaque jour, elles prononcent leur « vœu de consécration totale à la Volonté divine », fût-ce au prix de leur vie, pour obtenir la fin des violences et la paix pour l'Église et l'État.

Mais à l'automne 1793, dans le cadre de la déchristianisation, la pratique du culte catholique devient très difficile à Compiègne comme dans le reste de la France..

Arrestation et jugement

La Terreur à Compiègne

Le , une nouvelle législation (la loi du 22 prairial an II) est mise en place. Elle modifie le fonctionnement du Tribunal révolutionnaire, notamment en supprimant plusieurs des garanties des accusés (dont celles d'appeler des témoins pour la défense si le jury s'estime suffisamment éclairé par des preuves écrites, ou de nommer un défenseur officieux) et en éliminant la possibilité de rendre d'autre verdict que la condamnation à mort ou l'acquittement. Contribuant à renforcer la Terreur, la loi du 22 prairial est généralement rendue responsable de la forte augmentation du nombre des condamnations entre sa première application et le 9 Thermidor.

En , la ville de Compiègne est en proie aux accusations de « modérantisme ». Afin de détourner les soupçons, les autorités locales inventent un « complot fanatique » ayant pour auteurs les religieuses du carmel. D'après l'historien Jacques Bernet, cette affaire, qui aurait dû rester locale, devient nationale lorsque le Comité de sûreté générale décide de l'instrumentaliser dans sa lutte contre Robespierre et le Comité de salut public.

Un ordre de perquisition est signé le ; il est promptement exécuté dans les maisons occupées par les religieuses.

L'arrestation Les seize carmélites présentes à Compiègne sont arrêtées les 4 et et incarcérées dans leur ancien couvent de la Visitation, transformé en prison. La supérieure, Mère Thérèse de Saint-Augustin, était en déplacement à Paris du 13 au , . Quelques écrits et objets compromettants trouvés lors de la perquisition, justifient leur arrestation.

Bien que l'apogée du mouvement de déchristianisation soit déjà passé, les ordres religieux demeurent une cible de la répression. Ainsi à Arras, le , quatre filles de la Charité sont exécutées et, en juillet, ce sont trente-deux religieuses (ursulines, sacramentaires et bernardines), ainsi que trente prêtres qui sont guillotinés.

Le , les seize carmélites sont transférées de Compiègne à la Conciergerie, à Paris, où elles sont jugées le . Lors de leur expulsion, elles ont été privées de leur habit religieux, au profit de vêtements civils. Juste avant leur transfert, profitant d'une lessive, elles remettent leur habit, avec la cape blanche de chœur, et c'est dans cette tenue qu'elles arrivent à Paris.

En prison Cette arrestation et cette incarcération leur permettent de se retrouver. Elles en profitent pour observer ensemble leur règle de vie et chanter leurs offices. Denis Blot, , déclare .

Le , elles célèbrent la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel avec un grand enthousiasme. Au dire d'un détenu, ce jour, veille de leur mort, paraît être un grand jour de fête.

Les éléments d'accusation thumb|180px|Le Sacré-Cœur, d'après la vision de Marguerite-Marie Alacoque, . Musée du Cœur (Bruxelles). Des images du Sacré-Cœur sont retrouvées dans leurs maisons, et le tribunal y voit un : les Chouans dessinaient régulièrement ce symbole sur leurs drapeaux... La dévotion au Sacré-Cœur, peu connue en France avant la Révolution, s'est répandue très vite dans les années 1789-1790. De nombreux prêtres l'ont recommandée. Elle est devenue très courante dans les couvents. Il n'est pas étonnant d'avoir trouvé de telles images dans les maisons des religieuses..

L'accusation de est liée à la volonté des religieuses de rester fidèles à leur vœu d'obéissance. Le simple fait qu'elles affirment leur foi constitue, pour le tribunal, une preuve de .. Or, pour les révolutionnaires, le est si grave qu'il n'est pas nécessaire de légiférer contre lui : c'est le crime par excellence qui trouble la société. Il n'est pas acceptable que des religieuses se soumettent à une règle communautaire où . Cet attachement à leur foi semble suspect. Et, par là, criminel.. C'est pour cette raison qu'elles sont toutes expulsées de leurs couvents, arrêtées, emprisonnées et enfin guillotinées..

Toutefois, la répression du clergé réfractaire est restée fort inégale pendant la Terreur. En l'occurrence, la lutte contre le fanatisme religieux a servi de prétexte à un procès dont les objectifs étaient liés à des enjeux politiques.

Le procès thumb|left|120px|Fouquier-Tinville. L'acte d'accusation est rédigé par Fouquier-Tinville. Les « ci-devant » religieuses sont accusées « d'avoir formé des conciliabules de contre-révolution et d'avoir continué à vivre soumises à leur règle et à leur supérieure » ; elles sont taxées de fanatisme.

Leur correspondant épistolaire, Mulot, est qualifié de prêtre réfractaire. Or, il est marié, et n'avait jamais été prêtre. Un seul témoin est cité, mais ne comparaît pas. L'acte de condamnation est imprimé avant la tenue du procès, et elles n'ont pas droit à un avocat, conformément à la loi du 22 prairial an II.